Mouvement du Nid

Le Figaro, 12 février 2015

Au procès du Carlton, « un moment d’humanité » sur la condition des prostituées

Stéphane Durand-Souffland

Le représentant de l’association Le Nid, qui soutient les femmes voulant s’extraire du monde de la prostitution, a ému l’audience en rappelant l’horreur de cette pratique.

une action de la Délégation des Hauts-de-France

Quel que soit le jugement que rendra, dans plusieurs semaines, le tribunal de Lille, il est une réalité qui sert de toile de fond au procès de l’affaire dite du Carlton : des prostituées ont participé aux « soirées libertines » visées par la prévention. Sur le banc des parties civiles, présent depuis le premier jour, discret, juste à sa place, le mouvement Le Nid assiste aux débats, représenté par son délégué régional, Bernard Lemettre, et Me Emmanuel Daoud.

Les associations parties civiles outrepassent parfois les prérogatives auxquelles le bon sens et le bon goût devraient les attacher. A côté des êtres de chair et de sang, elles prétendent représenter « La Victime », mais se contentent souvent de soigner leur notoriété, telles des coucous judiciaires. Rien de cela avec Le Nid, dont la vocation estde venir en aide aux prostituées, de les tirer de leur asservissement et de favoriser leur réinsertion.

Le président appelle au micro M. Lemettre. C’est un monsieur âgé, avec une bonne tête de grand-père pas sévère mais attentif aux bonnes manières et, surtout, un air bienveillant. Il porte la Légion d’Honneur et quand il aura fini de déposer, on se dira qu’il ne l’a pas volé, lui, ce petit bout de ruban rouge. Jade, l’une des parties civiles, l’appelle son « sage » ou son « ange gardien ».

« Si la prostitution n’est pas faite pour ceux que l’on aime, alors, elle n’est faite pour personne »

Il y a ceux qui gravissent l’Everest ou l’Annapurna. Moi, j’aime gravir la richesse de la personne humaine, déclare M. Lemettre. Debout à un mètre des prévenus, ces notables portés sur la bagatelle qui commandaient des filles pour leurs partouzes comme d’autres un demi au bar du coin, il rappelle qu’un corps de femme, ce n’est pas fait pour être pénétré cinq fois, dix fois par jour. Il parle d’esclavage, d’appauvrissement culturel et social, de honte. Et de citer la devise du fondateur du Nid : Si la prostitution n’est pas faite pour ceux que l’on aime, alors, elle n’est faite pour personne. Bernard Lemettre parle de ce fléau comme d’une forme de mort, d’un tombeau dont il est difficile de sortir. Et selon lui, la résurrection sociale passe par les mots, car quand la parole se libère, c’est tout l’être qui se libère.

La salle d’audience se tait, surprise par tant de dignité après deux semaines de débats à hauteur de braguette. Me Henri Leclerc, l’un des trois avocats de Dominique Strauss- Kahn, comprend tout de suite qu’il faut allumer un petit contre-feu, même si l’accusation ne semble pas en mesure de prouver que son client ment quand il jure n’avoir pas su que les « copines » venues avec ses amis échangistes étaient des prostituées. L’immense avocat, ancien président de la Ligue des Droits de l’Homme, approche sa Légion d’Honneur et ses cheveux blancs de ceux de M. Lemettre pour lancer, la voix brisée par l’émotion : Je voudrais vous remercier pour ce moment d’humanité. Merci de ce que vous êtes et de ce que vous faites.

Dodo la Saumure évoque « la TVA, l’électricité et les charges »

Tout le monde n’a pas un sens de l’audience aussi subtil : Me Sorin Margulis, conseil de Dominique Alderweireld, aliasDodo la Saumure, tenancier de « maisons de débauche » en Belgique, juge opportun de porter la contradiction au représentant du Nid. Quel manque d’à propos ! Votre propos est militant et utopiste, grince-t-il. Le vieux monsieur, sans élever la voix, réplique : L’utopie d’aujourd’hui, c’est la réalité de demain, et cette douce confiance est plus cuisante, pour l’avocat, que la pire attaque d’un quelconque procureur.

D’autant que Dodo la Saumure demande la parole. Il campe derrière le micro sa silhouette courtaude et proteste de sa voix de rogomme : « Monsieur [Lemettre] a dit que nous prenons 50% [du prix de la passe]. Mais il oublie que nous payons la TVA, l’électricité et les charges. Pour les filles, c’est du 50% net.
Dans sa situation, c’est une forme de qualité professionnelle indispensable que d’être ainsi imperméable à la honte.

Réseaux sociauxFBTweet

Nos vidéos