Mouvement du Nid

Avril 2013

Compte rendu de l’Abolition citoyenne du système prostitueur, le 13 avril 2013

Un jeune bénévole de la délégation du Bas-Rhin du Mouvement du Nid fait le récit de l’événement du 13 avril 2013, l’abolition citoyenne du système prostitueur !

une action de la Délégation du Bas-Rhin

C’est une quinzaine de personnes qui ont pris le départ pour Paris depuis Strasbourg pour rejoindre les 55 associations du collectif « Abolition2012 » à la Machine du Moulin Rouge. Outre les personnes représentant le Mouvement du Nid du Bas-Rhin, nous signalerons particulièrement la présence de cinq survivantes de la prostitution.

Après un voyage de plus de six heures, notre bus arrive autour des 13h30 au 90 boulevard de Clichy. Nous sommes accueilli par une petite dizaine de personnes des collectifs du STRASS et d’Act Up, pro réglementaristes, qui entamaient alors une mise en scène sanguinolente tout en scandant des propos contre l’abolition. Tout le monde s’attendait un peu à ce face à face des deux idéologies irréconciliables...

A l’intérieur plus de 500 personnes sont présentes pour suivre le programme de cette journée d’abolition citoyenne du système prostitueur, qui a lieu 67 ans jours pour jours après la fermeture des maisons closes.

Les temps forts seront nombreux et marquants.

Tout d’abord la lecture d’un témoignage de Fiona, ancienne personne prostituée, par Eva Darlan [1], précise définitivement le vrai contexte et rompt avec les propos entendus quelques temps auparavant à l’extérieur : Je suis un bout de viande. Je crois être chez le boucher, mais c’est en fait l’abattoir. Le client est roi. Certains ont des fantasmes. Ils croient que notre corps peut tout supporter. Nous avons fini par intégrer qu’étant payées, nous n’avons qu’à nous taire, car nous avons voulu cette situation. Ce qui se passe au bordel reste au bordel.

Se taire voilà ce qui ne ferait qu’amplifier la vision très déformée de la prostitution tel qu’elle est aujourd’hui perçue par l’opinion publique et véhiculée par les media. C’est pourquoi un autre temps fort aura été la prise de parole par trois anciennes personnes prostituées, dont parmi elles, Laurence Noëlle, formatrice depuis 28 ans, et pour qui la stigmatisation d’avoir été en situation de prostitution reste forte, et qui ne veut plus que la honte pèse sur les victimes. Quand elle prend le micro, sa voix se brise. En larmes, elle remercie toutes celles et ceux qui sont là aujourd’hui. Je me suis reconstruite en pensant que jamais je ne devrai dire à quiconque ce qui s’est passé... Mais maintenant, le silence, c’est fini ! Comment les clients peuvent-ils comprendre si on continue à se taire ? Le public, plongé dans le noir, a alors applaudi à tout rompre. L’émotion a été grande.

Des personnalités publiques ont apporté le poids de leur renommée pour appuyer le mouvement abolitionniste et convaincre l’opinion publique. Des artistes comme Hubert Dubois (réalisateur de films traitant de la prostitution) dont les reportages lui ont permis d’ouvrir les yeux et qui invite les médias à se plonger dans la réalité plutôt que de véhiculer des images d’Epinal.

Blandine Métayer, comédienne, qui évoque ses débuts où jeune blonde on lui proposait des rôles de prostituée. Elle les a toujours interprétés mélancolique et non joyeuse après en avoir rencontré plusieurs pour apprendre à les connaître. Son soutien aujourd’hui a été fort : La honte doit changer de camp, elle ne doit plus être sur les personnes prostituées mais sur les prostitueurs : institutions complices, proxénètes et clients-prostitueurs-violeurs

Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue, a expliqué l’origine de la prostitution en évoquant le concept de dol, réparation jadis offerte aux femmes ne bénéficiant plus de la protection patriarcale (père, frère, fils ou mari).
Enfin, on retiendra l’intervention vidéo d’une Eve Lamont grippée, réalisatrice du film sur la prostitutionL’imposture [2], qui aura réussi par son ton et son dynamisme, a faire sourire sur ce sujet grave.

Les hommes et femmes politiques se sont également succédés car l’objectif reste LA LOI pour novembre 2013. 

Miné Günbay, conseillère municipale déléguée aux droits des femmes et à l’égalité de genre à la mairie de Strasbourg ainsi qu’ Anne-Marie Ledebt, déléguée départementale du Mouvement du Nid de Nantes ont fait le point sur leur campagne de sensibilisation menée dans leur ville respective. Campagne très importante pour sensibiliser l’opinion publique mais également pour donner un point de vue plus juste que ceux véhiculés par les media.

Les députéEs Danielle Bousquet (socialiste) et Guy Geoffroy (UMP) ont évoqué leur collaboration et leur combat transpartisan : le combat pour l’abolition de la prostitution ne doit connaître aucun frein lié à des clivages. 

La venue express en « ministre citoyen » de M. Benoît Hamon, ministre délégué auprès du ministre de l’Économie, des Finances et du Commerce extérieur, chargé de l’économie sociale et solidaire ainsi que la vidéo de Harlem Desir, premier secrétaire du parti socialiste, ont porté l’engagement de l’actuel gouvernement de manière très forte et positive. Il y a comme une volonté pour le PS de marquer l’histoire comme ce fut le cas pour l’abolition de la peine de mort ou l’action SOS Racisme.

Anny Poursinoff d’Europe Ecologie Les Verts a souhaité apporter des précisions quant à la position de son parti : EELV est bien abolitionniste dans son texte de constitution ! Certaines personnes d’EELV avaient émis des positions différentes, mais il s’agissait uniquement de point de vue privé, des dérapages en quelque sorte. Mme Poursinoff reste convaincue qu’un travail de communication reste à faire au sein de son parti tout en restant positif sur son aboutissement abolitionniste.

Enfin, Marie-George Buffet parle d’urgence quant à la mise en place d’une loi abolitionniste : chaque minute qui passe sans cette loi veut tout simplement dire des personnes prostituées qui meurent victimes de la traite des êtres humains et du système prostitueur dans son ensemble.  

Au niveau européen, Pierrette Pape a évoqué l’action du Lobby Européen des Femmes et de la très forte répercussion au niveau mondial d’une loi abolitionniste votée par la France. En cela elle a été rejointe par une auteure suédoise, Kajsa Ekis Ekman, qui a évoqué la période 1999/2013 de la mise en place de la loi abolitionniste en Suède. Elle insiste alors sur trois points importants afin de mener à bien le combat : tout d’abord sanctionner le client et le proxénète, puis former les services de police et de justice (les policiers suédois sont devenus des féministes convaincus) et enfin la politique de réinsertion des personnes prostituées.

Propos tenus peu de temps auparavant par Stella Marr, à la tête d’un réseau international de 95 survivantes, qui a aussi envoyé un message vidéo dont la retranscription ci dessous nous paraît importante car apportant l’éclairage incomparables des victimes : 
 

Bonjour. Mon nom est Stella Marr et je suis directrice générale de SexTrafficking Survivors United, une organisation internationale qui rassemble plus de 95 survivantes de la prostitution. C’est un honneur pour moi que de pouvoir vous parler à cet important colloque.

Victor Hugo a écrit : « On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur. Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme et il s’appelle prostitution. » Celles d’entre nous qui avons connu la prostitution savons la vérité de ces paroles. Ralph Ellison a écrit : « Nous sommes nombreux et nous devenons un seul. Ce n’est pas une prophétie mais une description du réel. » Celles d’entre nous qui avons vécu la prostitution en restons changées à jamais. Nous ne sommes plus simplement nous-mêmes, nous faisons partie de la fraternité des survivantes à travers le monde. Chaque matin, nous nous réveillons en pensant à celles d’entre nous qui souffrons de la prostitution, et nous sentons que nous devons faire quelque chose pour arrêter cela. Nous voulons libérer nos sœurs et nos frères et de la violence et de l’oppression de la prostitution.

La meilleure solution disponible consiste à adopter des lois qui décriminalisent les personnes en prostitution, tout en criminalisant l’achat de services sexuels. Dans le même temps, les gouvernements doivent financer des programmes visant à aider les gens à sortir de la prostitution tout en lançant des programmes d’éducation et de prévention. La grande majorité des survivantes de la prostitution sont en faveur de ce type de législation. C’est parce que nous comprenons que tant que des hommes voudront acheter les personnes prostituées, il y aura des proxénètes violents et contraignants, il y aura de la violence et de la dégradation de la part des hommes qui achètent la classe prostituée. La prostitution est l’enfer dans une zone de guerre. Nous devons faire tout notre possible pour abolir un régime aussi violent.

Aujourd’hui, mon cœur est plein d’espoir et d’amour parce que les survivantes de la prostitution disent la vérité à son sujet. Nous nous réunissons dans le monde entier. Il y a une puissante vague montante – la vague des voix des survivantes. La dynamique nous porte et rien ne peut l’arrêter. Nous remercions nos alliés pour leur travail acharné et pour leur soutien. Celles et ceux qui soutiennent la légalisation du proxénétisme et l’achat des gens de groupes vulnérables et marginalisés sont du mauvais côté de l’histoire. La culture française soutient depuis longtemps des visionnaires qui ont pris le parti des opprimés – Jeanne d’Arc, Rousseau, Hugo … et tant d’autres.

Je crois que la France va poser le bon geste et une fois de plus conduire l’Europe vers la création d’un monde plus humain. La France va adopter des lois qui décriminalisent les personnes dans la prostitution, et qui criminalisent l’achat de services sexuels. La France va subventionner des programmes visant à aider les gens à sortir de la prostitution et à se remettre de ce terrible traumatisme physique et émotionnel. Vive la France ! Vive l’abolition de la prostitution !Je vous remercie.

Enfin, les différentes associations présentes se sont relayées sur scène pour lire un message fort pour l’abolition comme notamment :  je suis abolitionniste car la prostitution est une violence faite aux femmes ou pour dénoncer le pouvoir sans limite de l’argent. Message qui ensuite s’est fait entendre dans la rue lors de la manifestation de clôture emportant les participantEs vers la place Pigalle, rebaptisée pour l’occasion "Place de l’abolition". 

De retour dans le bus, nos survivantes de la prostitution ne parlant pas toutes français ont demandé des précisions et posé des questions. Nous réfléchissions déjà sur les prochaines actions à mener au niveau local. Inviter les associations locales à s’engager clairement pour l’abolition du système prostitueur en signant l’appel national est une idée à creuser. Tout comme renommer une place à Strasbourg « place de l’abolition » comme cela a été proposé à Paris en plein Pigalle. La place Blanche à Strasbourg pourrait également s’appeler place de l’abolition... Une nouvelle utopie à mettre en œuvre ! 

Le voyage s’est fini jusqu’à Strasbourg où nous sommes arrivés aux alentours de 2h30 sous les chants notamment des survivantes nigérianes, avec en écho des chants de solidarité , et d’engagement féministe entonnés par des participantes d’origine turque, et l’espoir enfin d’une grande loi pour l’abolition du système prostitueur en novembre 2013.

Photos : La délégation de Strasbourg derrière sa banderole réalisée à l’occasion des 40 ans de la délégation en Décembre 2012. Sur la deuxième photo, le Président National , Jacques Hamon( au centre ), a rejoint le groupe.

[1À lire sur le site notre revue, Prostitution et Société : Fiona : un témoignage lu par la comédienne Éva Darlan.

[2Critique disponible sur le site de notre revue, Prostitution et Société : L’imposture.

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