Mouvement du Nid

Madame Figaro, 13/11/2014

D’anciennes prostituées démythifient le "plus vieux métier du monde"

Lucile Quillet

Des « travailleuses du sexe » ont raconté leur calvaire lors d’un colloque à l’Assemblée, mercredi. Toutes assurent qu’elles faisaient semblant d’avoir choisi cette vie avant de réussir à quitter le trottoir.

Laurence Noëlle arpentait les trottoirs de la rue Saint-Denis à 16 ans. Et comptait jusqu’à 30 clients par nuit. Une expérience insoutenable. J’en suis sortie il y a 29 ans, mais rien n’a changé. Les recruteurs, les rabatteurs de réseaux, viennent trouver les jeunes filles en fugue, paumées, à qui ils font miroiter fausse protection et fausse affection, affirme-t-elle. Si quelqu’un m’avait dit en classe "voilà ce qui peut t’arriver", je n’aurais pas été piégée.
Aujourd’hui mère de famille et thérapeute, elle plaide pour plus de prévention face au fantasme de la prostitution : C’est pas "je gagne de l’argent avec des Brad Pitt, et des beaux mecs".

Ces « survivantes », françaises ou étrangères, sont venues tordre le cou à l’image parfois romanesque de la prostituée qui choisirait librement et sans douleur de livrer son sexe pour gagner sa vie. Invitées par la Coalition internationale pour l’Abolition de la prostitution, ces femmes ont témoigné à l’Assemblée nationale mercredi, alors que la proposition de loi contre le système prostitutionnel stagne dans les filets du Sénat depuis bientôt un an. Chômage, précarité, addiction à la drogue, condition sociale... toutes ont leur raison de s’être retrouvées sur le trottoir. Et toutes clament aujourd’hui que ce n’est pas un droit. Elles insistent sur le fait que ce n’est pas impossible d’en sortir.

Vednita Carter a 18 ans lorsqu’elle répond à une petite annonce pour faire de la danse. Cette noire américaine du Minnesota y voit le moyen rêvé de payer son entrée à l’université. On nous disait qu’on pouvait gagner jusqu’à 1000 dollars par semaine. Progressivement, on lui a demandé d’enlever le haut, puis le bas. Danseuse, vite stripteaseuse, Vednita n’a plus eu qu’un pas à franchir pour tomber dans la prostitution, dissimulée dans les cabines « privées » ou à la sortie des clubs. Elle mettra un an à en sortir. La violence intrinsèque de la prostitution, c’est d’avoir une multitude d’actes sexuels chaque jour avec des personnes qu’on ne connaît pas et qu’on n’a pas choisies.

Dans la caste indienne des Nats, l’une des plus discriminées, les jeunes filles sont vouées d’office à la prostitution. Ainsi Fatima Khatoon a été vendue à 9 ans à des proxénètes et a eu six enfants au sein du bordel qui l’exploitait.Même si on nous donne de l’argent pour nous violer, cela reste un viol.

Rosen Hicher, 57 ans, elle, a marché 800 km à travers la France pour réclamer l’abolition de la prostitution. Pour elle, se vendre n’est jamais un choix. Même si, quand on est dedans, on affirme toutes le contraire pour survivre, reconnaît celle qui est restée prostituée durant vingt-deux ans après avoir perdu son emploi en 1988. Moi aussi, je disais, les gens sont stupides de travailler 40 heures par semaine, moi je ne travaille que 12 heures, et j’ai tellement d’argent, renchérit Tanja Rahm, visage poupin et longs cheveux châtains, qui a vendu son corps pendant trois ans, au Danemark, sans proxénète. Mais j’étais une machine qui servait au divertissement des autres, dit-elle, expliquant que beaucoup de prostituées victimes d’un passé de violences, d’agressions et de viols pensent qu’elles ne valent rien, n’ont pas le choix, et ne peuvent faire que ça.

Violée à plusieurs reprises, dans des conditions sordides, l’Irlandaise Mia de Faoïte, 43 ans, a commencé à vendre son corps pour payer ses doses d’héroïne et de cocaïne. La drogue l’aidait à tenir le coup et gérer cette situation. Un engrenage dont elle mettra dix ans à sortir. Je n’étais pas considérée comme une bonne citoyenne car je faisais le trottoir, dit-elle. Mais qu’en est-il de ces bons citoyens, ces maris, ces pères de famille, qui soutiennent le trafic sexuel en étant clients ?

Le projet de loi contre le système prostitutionnel porté par l’ancienne ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, proposait de pénaliser les clients des prostituées d’une amende de 1500 euros. Adoptée par l’Assemblée nationale en décembre 2013, la commission spéciale du Sénat chargée d’étudier le texte a voté un amendement supprimant cette mesure en juillet dernier, arguant qu’elle entraînait une hausse des dangers sécuritaires et sanitaires pour les prostituées. Un nouveau texte devrait être présenté en séance au Sénat prochainement.

En octobre 2014, plus de 200 élus, partisans de l’abolition de la prostitution, ont signé une tribune dans le JDD appelant les sénateurs à adopter rapidement la proposition de loi contre le système prostitutionnel.

Source : Madame Figaro, 13 novembre 2014.
Photo Mathieu Alexandre AFP

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