Mouvement du Nid

La Croix, 21 février 2016

Grégoire Théry, « lobbyiste » des droits humains

Martine Lamoureux

Le secrétaire général du Mouvement du Nid s’efforce de faire évoluer les mentalités sur la prostitution. Il a joué un rôle clé en faveur de la proposition de loi « abolitionniste », sur le point d’être définitivement votée.

Il a accepté l’idée d’un portrait de lui dans la presse et de se dévoiler un peu. Mais, d’évidence, l’exercice ne lui est pas naturel. Le rendez-vous, d’ailleurs, n’est fixé ni chez lui, ni dans les Yvelines où il a passé une partie de son enfance, mais à Clichy (Hauts-de-Seine), au siège du mouvement du Nid.

C’est là que ça a du sens, estime Grégoire Théry, 32 ans, dont le troisième et dernier mandat de secrétaire général se termine. Neuf ans à la tête d’une association qui accompagne les personnes prostituées au quotidien, pour l’accès aux soins, à la justice, aux droits et œuvre à faire connaître les réalités du système prostitutionnel.

Son penchant à lui, c’est plutôt l’ombre. Logique, puisque Grégoire Théry est avant tout un lobbyiste, dont le métier, explique-t-il, est de faire avancer une cause. Et quelle cause ! Depuis qu’il a rejoint le Mouvement, le trentenaire met toute son énergie à convaincre les pouvoirs publics que la prostitution est d’abord une violence, pour l’essentiel l’exploitation de femmes souvent étrangères et sans papiers.

Violence, addiction et pauvreté

Le déclic, raconte-t-il, fut la lecture d’un article du Monde diplomatique en 2003. Le papier décrivait la manière dont les proxénètes tirent bénéfice du libéralisme, autrement dit de la mainmise du marché sur les corps et la sexualité. C’était révoltant.

Grégoire Théry, étudiant à Sciences-Po Strasbourg, vit alors à New Delhi, en Inde, où il effectue une année de césure. Je travaillais sur les ONG indiennes et leur manière de faire du lobbying. Il m’est apparu évident que l’Inde n’avait pas besoin de moi, et que ma vocation serait de faire avancer les droits humains dans mon propre pays. De retour à Strasbourg, le jeune homme frappe à la porte du Mouvement du Nid.

Il se souvient très bien de ses premières permanences. Je voyais arriver des femmes abîmées, avec leurs sacs en plastique et leur fatigue, venues discuter ou prendre un café. Certaines avaient les bras entièrement creusés de sillons, en raison de la drogue… c’était un contact frontal avec la misère. Ici, pas de talons aiguilles et de champagne, pas de prostitution soi-disant joyeuse et choisie, entre l’imaginaire des maisons closes et les suites des grands hôtels. Le militant ne voit alors que grande violence, addiction et pauvreté. Au-delà des clichés, la prostitution, c’était ça.

Révolté depuis l’enfance

Il ne quittera plus l’association. Son engagement bénévole se poursuit lorsqu’il s’installe en Belgique, pour prendre ses fonctions à la FIDH (Fédération internationale des droits humains) comme représentant auprès de l’Union européenne. Ainsi, depuis 2006, il partage sa vie entre Paris et Bruxelles, où il réside toujours avec sa compagne, militante féministe.

Le plaidoyer fait partie de leur ADN, à elle comme à lui. Je crois que cette empathie, cette révolte contre les injustices remontent à l’enfance, souligne le trentenaire. J’étais un petit garçon extrêmement sensible, pas très à l’aise, plutôt solitaire. Cela a dû façonner mon attention aux plus fragiles.

En Inde, une rencontre l’avait marqué également. Le responsable d’une ONG dédiée au handicap, m’avait dit un jour : “Tu sais, je n’ai pas d’argent pour acheter des fauteuils roulants. Mais j’ai la loi : ici, les quotas d’emploi de personnes handicapées ont fait bien plus pour les gens que l’achat de matériel.”

Les prostituées sont d’abord des victimes

Fidèle à cette leçon, Grégoire Théry met son expertise des politiques publiques au service du Mouvement du Nid. Si l’on veut aider efficacement les victimes de la prostitution, il faut mettre à plat ces politiques car tout en découle, assure-t-il : la prévention, l’obtention d’un titre de séjour pour les victimes de la traite, la réinsertion, etc. Sans cohérence entre l’État et les acteurs de terrain, l’action associative n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.

La conviction qu’il faut promouvoir une loi abolitionniste se renforce dès 2008 au Nid. En France, le système était un patchwork incohérent, qui sanctionnait les proxénètes tout comme les prostituées à travers le délit de racolage, mais pas le client, déplore le militant. La première étape était donc d’envoyer un signal clair, rappelant que la prostitution n’est pas une activité comme une autre, mais s’exerce le plus souvent sous la contrainte.

Aux côtés de la Fondation Scelles, le Mouvement du Nid œuvre à l’adoption, fin 2011, d’une résolution parlementaire réaffirmant la position abolitionniste de la France. Elle signifie que pour l’État français, les personnes prostituées sont d’abord des victimes. Quant au client, il doit être responsabilisé, voire sanctionné, l’achat d’un acte sexuel étant jugé contraire à la dignité humaine.

Refondre le cadre légal

L’objectif de Grégoire Théry reste toutefois la refonte du cadre légal. Cinq ans plus tard, il touche au but. La proposition de loi de lutte contre le système prostitutionnel est sur le point d’être définitivement votée. Un aboutissement qui lui doit beaucoup. Grégoire Théry a joué un rôle clé, en mettant des mots sur la réalité de la prostitution et en déconstruisant les fantasmes, relève la députée Maud Olivier (PS, Essonne), qui a porté le texte à l’Assemblée.

De fait, pour ce combat-là, le stratège de l’ombre a accepté de s’exposer à la lumière. Ces dernières années, il a investi les plateaux de télé, prêt à endosser les accusations faciles : celle d’être un moralisateur, un pudibond… Pire, de desservir la cause des prostituées en menaçant leurs clients d’une sanction. La grande force de Grégoire Théry, c’est sa tranquillité. Malgré les attaques, je ne l’ai jamais vu s’énerver, poursuit Maud Olivier. Costume sombre, voix posée, le secrétaire général du Nid se montre toujours courtois, égal à lui-même.

Il cache bien son jeu. Car, en réalité, c’est un grand angoissé. Sur les plateaux, je suis stressé, je bouillonne intérieurement. Il avoue aussi avoir eu du mal à supporter les brusques revirements politiques (au Sénat, dans certains cabinets ministériels) qui ont failli conduire à l’enterrement du texte.

À certaines périodes, j’ai très mal dormi, c’était dur, glisse-t-il, en concédant ne pas avoir anticipé la puissance de la réaction. C’était d’autant plus difficile que je devais affronter une partie de la gauche, ma famille politique, celle-ci s’étant violemment divisée entre libertaires et partisans de l’abolition.

Un combat collectif

Son calme, la distance qu’il installe avec son interlocuteur, son côté techno, sont une défense efficace. Il ne donne jamais prise. Puis, à chaque point marqué par l’adversaire, redevient stratège. Comment rebondir ?, lance-t-il à ses alliés, au premier chef les militants du mouvement, qu’il ne manque jamais de saluer.

Il rend également hommage à la poignée de politiques, de gauche comme de droite, qui ont su garder le cap, notamment Najat Vallaud-Belkacem, ministre aux droits des femmes avant de rejoindre la rue de Grenelle. L’aspect collectif de ce combat fut, dit-il, une source de réconfort et d’encouragement.

La musique en fut une autre. Je suis un grand fan de chansons françaises, celles de Bertrand Belin, d’Allain Leprest… Je trouve dans leurs morceaux un apaisement immense. Vous savez, quand un mot, tout d’un coup, résonne au plus profond… “Il n’y a rien pour une fête ici, chante d’ailleurs Bertrand Belin de sa voix douce et grave, seulement le beau geste, seulement le mot juste…” Grégoire Théry compose lui aussi et donne parfois des concerts dans les cafés-théâtres. Les mélodies et la guitare, comme des refuges face à la violence du monde.

Cet article a été publié dans La Croix du 22 février 2016. Il est disponible en lien sur le site du quotidien.

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