Mouvement du Nid

Décembre 2016

La pornographie, c’est de l’exploitation sexuelle filmée !

La réflexion issue du combat pour une loi d’abolition du système prostitueur et la rencontre, au quotidien, avec des personnes prostituées qui lui confient les violences qu’elles subissent dans l’industrie pornographique, ont amené le Mouvement du Nid à mener une réflexion sur la pornographie et à prendre position pour qu’on la désigne et la combatte enfin pour ce qu’elle est : de l’exploitation sexuelle filmée et un lieu de violence extrême.

Depuis avril 2016 et le vote de la loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, acheter un acte sexuel est interdit en France. Les "clients" prostitueurs encourent une amende de 1 500 euros.

Dans ce qu’on appelle communément l’industrie du film pornographique, les actrices et les acteurs sont de la même façon rémunérés pour effectuer des actes sexuels non simulés, dans le cadre d’une mise en scène. Leur consentement est obtenu par un "contrat" et par l’argent. Il y a donc là aussi achat d’un acte sexuel.

Le Mouvement du Nid, lors de ses actions de rencontre et d’accompagnement, dialogue régulièrement avec des personnes prostituées qui ont aussi une expérience du « porno ». La plupart décrivent ce qui se passe sur les plateaux de tournage comme une extrême violence, à l’instar de Nadia [1], dont nous avons publié le témoignage sur le site de notre revue, Prostitution et Société. Les témoignages similaires d’actrices ou d’anciennes actrices et stars sont nombreux sur internet.

Étymologiquement, pornographie signifie représentation de la prostitution

Pornographie et prostitution sont donc étroitement liés, par la nature du consentement aux actes sexuels effectués, par l’expérience des personnes qui y sont impliquées, mais aussi par l’étymologie et l’histoire. Pornographie veut en effet dire représentation de la prostitution. Parce que les premières représentations pornographiques, en peinture (Hokusai au Japon), comme au cinéma à ses débuts, se sont toutes faites dans les bordels. Les premières actrices porno étaient des personnes prostituées dans des maisons closes ; les premiers acteurs, leurs "clients".

L’ensemble de ces facteurs a logiquement conduit le Mouvement du Nid à entamer une réflexion sur le sujet et à prendre une position inédite. En juin 2016, lors de son Assemblée générale, le Mouvement a adopté une résolution qui décide de renverser la perspective sur ce qu’on appelle habituellement la pornographie, afin de la nommer et la combattre enfin pour ce qu’elle est : de l’exploitation sexuelle filmée. Des violences sexuelles sont infligées et subies à des fins de profit, dans le contexte d’une industrie mondiale qui pèse aux alentours de 100 milliards de dollars. Notre association organise en novembre 2017 un colloque ambitieux pour évoquer ces questions et organiser la riposte.

Un impact catastrophique sur les victimes et la société

L’enjeu ? Cesser de faire passer l’industrie du film pornographique pour une forme de liberté, d’expression ou de création et dénoncer ce qu’elle est vraiment : des actes prostitutionnels et des violences sexuelles filmées, dont l’impact est catastrophique pour les personnes qui en sont victimes, et pour l’ensemble de la société. Car la banalisation de la pornographie va de pair avec l’objectification et la déshumanisation des femmes dans les représentations de la sexualité, ce qui a des impacts sur les "consommateurs", en particulier les jeunes, exposés de plus en plus tôt à la violence de ces films.

Pour toutes ces raisons, il est plus approprié de parler d’exploitation sexuelle filmée que de film pornographique, terme qui fait passer des violences sexuelles organisées pour des productions culturelles. Connaissant la réalité de ce qui se passe sur les plateaux de tournage, et l’ampleur des violences sexuelles commises, parler de film pornographique, comme s’il s’agissait de simples films qui représenteraient l’acte sexuel crûment, revient à faire perdurer le déni des violences.

Le fait que ces actes sexuels tarifés soient obtenus dans le cadre de l’industrie du film ne les rend ni légitimes ni légaux. C’est en réalité un facteur aggravant de la violence.

Accompagner les personnes, combattre le système

Le Mouvement du Nid a donc logiquement décidé de prendre position, dans sa tradition de soutien aux personnes victimes du système prostitutionnel et de lutte contre le système, et de dénoncer cette exploitation sexuelle filmée pour ce qu’elle est : une exploitation de la violence sexuelle et une marchandisation inacceptable de l’être humain, qui nécessitent une action de terrain et une action politique.

Sur le terrain, cela signifie soutenir les personnes qui subissent ces violences, et tenter de faire cesser l’impunité qui règne autour de plateaux de tournages où, contrairement à l’industrie filmique habituelle, on ne joue pas, on ne simule pas les violences.

Politiquement, il s’agit bien sûr de sensibiliser à la réalité de ces violences, mais aussi de faire de la prévention auprès des jeunes. Ce qu’on leur impose comme vision de la sexualité à un âge de plus en plus jeune n’a rien à voir avec la liberté sexuelle et une sexualité égalitaire et épanouie.

Des débats prometteurs

Le Mouvement du Nid s’empare donc résolument de la question de la pornographie. La fi d’année 2016 en a été la preuve avec un colloque organisé le 19 novembre à Marseille par la délégation des Bouches-du-Rhône, "Pornographie et Prostitution : Imaginaires et réalités", et une conférence débat, le 24 novembre à Lyon, par la délégation du Rhône, sur le thème : "Pornographie ou exploitation sexuelle filmée ?".

Soutenu par la Délégation PACA aux droits des Femmes et à l’Égalité, et co-organisé avec l’Alliance des femmes pour la démocratie et le Forum Femmes
Méditerranée, le colloque marseillais a tenu à centrer sa réflexion sur la réalité des tournages pornographiques. Joël Martine, philosophe et militant altermondialiste, a affirmé la nécessité de retourner la caméra pour la braquer sur la violence de ce que vivent les acteurs et surtout les actrices, et pour dévoiler les aspects proxénètes de la production.

Hélène Rémond, psychologue clinicienne, a pris appui sur l’accompagnement de Valérie (pseudonyme), qui a tourné 30 films en 9 mois, pour décrire un système de prostitution cachée où le harcèlement sexuel est constant.

Les différents intervenant.e.s ont pu établir des liens entre la culture patriarcale et machiste et la production pornographique, dénoncer l’impérialisme du phallus (concept dû à Antoinette Fouque, l’une des fondatrices du MLF) et le libéralisme économique et libidinal prédateur. Les lignes de continuité entre prostitution et pornographie ont été explorées, autant du côté des acteurs (trajectoires de vie, dissociation) que des consommateurs et des trafiquants/entrepreneurs.

La nécessité d’une réflexion politique s’est dessinée tout naturellement, face à un appareil idéologique majeur de conditionnement pour nos comportements sexuels. Pour la délégation marseillaise, il n’est plus temps de craindre les accusations de moralisme quand la véritable subversion est de déconstruire un outil de domination et un instrument d’assujettissement qui frappe en premier lieu les jeunes.

À Lyon, Sandrine Goldschmidt, militante du Mouvement du Nid du Val-de-Marne, chargée de mission sur le sujet et responsable du festival féministe Femmes en résistance, est intervenue pour exposer la position du Mouvement et démontrer en quoi il fallait sortir du mensonge selon lequel les films pornographiques seraient une libre représentation de la sexualité et non un lieu de violences.

Au terme de cet exposé, de nombreux échanges ont eu lieu avec la salle, composée d’un public plutôt jeune et semble- t-il déjà sensibilisé à la question. Dès lors qu’on prend le temps en effet d’exposer ce qui se passe réellement dans ce lieu d’exploitation, apparaît avec clarté la nécessité de dénoncer ces violences et de mieux démonter les discours qui la font passer pour ce qu’elle n’est pas : la porno amateur qui n’a d’amateur que le peu de moyens pour la produire mais qui est bien l’objet d’un commerce,
ou la pseudo porno féministe qui ne peut s’exempter de la contrainte liée à la demande des "clients" de la pornographie. Enfin, a été soulignée la nécessité d’une prévention accrue auprès des jeunes, afin de les rassurer sur le fait que l’image de la sexualité qu’imposent les films issus de l’exploitation sexuelle filmée, n’était en aucun cas une obligation normative ou un modèle à suivre.

[1Nadia : Le X, c’est des viols à répétition, c’est inhumain., en ligne.

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