Mouvement du Nid

L’Humanité, 29/05/2015

« La prostitution est (aussi) un fardeau économique et social »

Alexandre Fache

Une étude rendue publique jeudi évalue à 1,6 milliard d’euros le coût annuel de la prostitution en France. Les résultats prennent à revers le mythe d’une prostitution créatrice de croissance, selon Grégoire Théry, secrétaire général du Mouvement du Nid, à l’origine de la démarche.

Indéfendable moralement et politiquement, la prostitution serait toutefois une bonne affaire économique pour les États. C’est pour battre en brèche cette idée reçue que le Mouvement du nid a rendu publique jeudi une étude, baptisée Prostcost, sur le coût du système prostitutionnel.

  • C’est un scoop : la prostitution a un « coût »…

GRÉGOIRE THÉRY
Oui. Nous sommes partis de l’injonction faite l’an dernier par Eurostat et la Commission européenne d’inclure la prostitution et la drogue dans le calcul des PIB. Nous contestons cette lecture purement économique de la prostitution qui, de notre point de vue, n’est pas créatrice de richesses. Au contraire, il s’agit d’un double fardeau, économique et social. D’abord pour les victimes, dont nous avons tenté d’évaluer le préjudice de manière objective, mais aussi pour la société dans son ensemble.

  • À quels résultats parvenez-vous ?

D’après notre étude, menée avec la société Psytel, le coût économique et social annuel de la prostitution en France est de 1,6 milliard d’euros. Celui-ci se décompose en six postes : les coûts directs médicaux (dépenses de santé), non médicaux (dépenses de police et de justice pour lutter contre le proxénétisme), les coûts des conséquences sociales directes (frais d’hébergement d’urgence, allocations, budgets prévention), indirectes (placement des enfants, homicides…), le coût humain (sur­exposition aux violences, surmortalité…) et, enfin, le préjudice économique et fiscal, de loin le plus important. Nous avons ainsi estimé à 3,2 milliards d’euros le chiffre d’affaires annuel de la prostitution en France, c’est-à-dire l’argent dépensé par les clients. Mais, sur ces 3,2 milliards, 1,4 sort du système économique légal.

  • Un des apports de l’étude est d’évaluer aussi le coût humain de la prostitution…

Oui. L’étude rappelle que les personnes prostituées sont 6 fois plus exposées au viol que la population générale, 12 fois plus exposées au suicide, qu’elles consomment 5 fois plus d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. En se fondant sur des modèles statistiques bien connus des chercheurs, nous avons cherché à «  monétiser  » ces atteintes aux personnes. Où l’on voit qu’il s’agit d’une activité qui ne crée pas des richesses, mais détruit des gens. Cela permet aussi d’évaluer le préjudice humain, ce qui peut être utile dans les procès qu’intentent parfois les victimes contre leur proxénète. Enfin, on peut s’apercevoir que ce que coûte la prostitution à ses victimes (311 millions d’euros) est infiniment supérieur à ce que l’État investit en termes de prévention et d’accompagnement social (2,4 millions d’euros par an, soit 65 euros par personne prostituée).

  • Quels enseignements tirez-vous de ces données ?

Outre la mesure du coût humain, cette étude permet de montrer que la prostitution est bel et bien une affaire d’argent, de gros sous. Et un argent qui ne revient que très minoritairement aux personnes prostituées elles-mêmes. On entend souvent dire : les prostituées font de l’argent facile et gagnent beaucoup. En réalité, ceux qui ont le pouvoir, ce sont les clients, et ceux qui ont les profits, ce sont les réseaux de proxénètes. Ces données chiffrées, objectives, invitent aussi à investir plus dans la lutte contre la prostitution. Car si l’on ne fait rien, on subit quand même ce fardeau de 1,6 milliard d’euros chaque année. Un exemple : tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut lutter contre les réseaux. Mais l’organisme chargé de mener cette lutte au sein du ministère de l’Intérieur, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, ne cesse, année après année, de perdre des effectifs. Il comptait une trentaine d’agents il y a peu, ils ne sont plus que quinze. C’est un mauvais calcul.

  • Cette étude a-t-elle aussi vocation à peser sur le débat public, à deux semaines du retour de la loi antiprostitution à l’Assemblée ?

On ne devrait pas avoir besoin de ça pour convaincre qu’il est nécessaire de protéger les victimes, lutter contre les réseaux et pénaliser les clients. Mais disposer d’outils chiffrés précis sur la réalité de la prostitution, son coût humain, ses conséquences sociales permettra peut-être de mobiliser encore plus largement qu’avant.

Source : L’Humanité, 29 mai 2015.

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