Mouvement du Nid

12 octobre 2014

Lettre pour Rosen. Même avec tout ce que nous avons vécu, à notre façon nous continuons le combat.

Rosen Hicher a survécu à 22 ans de prostitution et se bat aujourd’hui en faveur de son abolition. En octobre 2014, elle a accompli une marche de 800 kilomètres pour alerter sur l’urgence de soutenir les personnes prostituées et de mettre à fin aux violences qu’elles subissent. Au terme de cette marche, à Paris, six femmes, également survivantes de la prostitution, sont venues de Strasbourg l’accueillir. Quatre d’entre elles avaient aussi écrit cette lettre que nous reproduisons ci-dessous.

Chère Rosen,

Nous aussi on existe ! On est quatre survivantes de Strasbourg. On est de tout coeur avec toi, par la pensée et par l’action que tu représentes.

Pour nous, c’est encore très difficile de nous présenter devant la société qui est entrain de nous juger. C’est difficile de se battre pour la cause en étant à visage découvert ! On risque de perdre notre travail ou de ne pas en trouver. Même si on ne le perd pas, des gens risquent de se permettre de venir nous faire des propositions insultantes pensant que nous sommes toujours en service. Pour l’une d’entre nous qui a quitté depuis vingt ans, cela lui est encore arrivé récemment. Les gens ne s’imaginent pas que la prostitution était pour nous une obligation. On ne se met pas dans cette situation parce qu’on en a envie.

Quand nous témoignons, il y a aussi la peur du jugement pour nos familles. On a peur de mettre nos proches en difficulté. Même si nos enfants connaissent notre histoire ce sont leurs copains qui, s’ils la découvrent, risquent de se moquer d’eux.

Les prostituées qui te soutiennent, Rosen, ont peur de se présenter à cause de tous ces détails qui touchent leur vie, et surtout le regard des gens. C’est comme si on était condamnée à vie, les gens ne comprennent pas ! Et en plus lorsqu’on témoigne en tant qu’ancienne, on peut entendre : Elle est pute et en plus, elle parle ! Souvent les gens pensent cela, ils ont du mal à entendre des prostituées qui osent parler !

Mais nous Rosen, on te dit : Bravo de te mettre en lumière, de parler en notre nom pour dénoncer tout le mal que la prostitution nous a apporté !

Chaque jour dans la rue, on a vécu de la peur, et chaque jour on a eu l’impression que quelque chose se meurt en nous, on n’arrive jamais à l’oublier, cela revient, cela revient ! Même après les douches quotidiennes, on a toujours cette impression d’être toujours sale, intérieurement et extérieurement. Tu rentres à la maison pour prendre ta douche quand tu as fini ta nuit, tu as envie de vomir et souvent même tu vomis. Cela peut aussi t’arriver quand tu es sur ta place. Tu deviens malade psychologiquement. Certaines d’entre nous se calment avec de la drogue, de l’alcool.

Tout cela la société ne le voit pas. Souvent on pleure, pour certaines c’est même tous les jours et même encore maintenant à l’idée d’y penser. Et cela peut encore être pire lorsque tu ne peux même plus pleurer et que tu es angoissée jusqu’à faire des tentatives de suicide. Toutes, nous avons eu ces envies suicidaires, car lorsqu’on est dedans on ne voit pas le bout et la fin de la souffrance. La vie perd tout son sens. C’est lourd tout notre vécu et c’est pour cela que peu de personnes osent témoigner ! Vivre chaque jour dans la peur a des conséquences. On perd notre santé et d’autres d’entre nous, ont perdu leur vie.

Tu le sais, on est marquée pour toute notre vie. Mais même avec tout ce que nous avons vécu, à notre façon, nous continuons le combat, chacune à notre niveau. C’est un combat de tous les jours.

Pour moi Dochka, c’est en aidant pour les traductions des victimes, comme je l’ai été.

Pour Sandrine et Salematou, c’est lorsque l’année dernière, elles ont témoigné devant 300 jeunes venus d’Europe à Strasbourg. Leur témoignage a été traduit en quatre langues. Pour Salematou, c’était un moment très difficile et en même temps très touchant lorsque elle a vu ces 300 jeunes pour parler de son vécu dans la prostitution. À l’intérieur, elle avait honte et elle se demandait comment ils allaient la regarder. Mais après avoir réfléchi en pensant qu’ils étaient venus pour ce sujet, elle a eu le courage de parler. Et à la fin de l’intervention, les jeunes sont venus l’encourager, la solliciter et cela l’a soulagée car elle vu qu’ils ne la jugeaient pas comme elle en avait peur avant de commencer.

Nous te remercions de transmettre toutes nos expériences vécues aux sénateurs et aux responsables politiques. Nous leur demandons de commencer à faire changer la société. Voter la loi pour la pénalisation des clients, c’est protéger nos enfants. La société doit permettre d’avoir les moyens de sortir de la prostitution sans avoir besoin de l’argent des clients. C’est avec la pénalisation des clients et l’information des citoyens que commencera ce si lourd combat pour que nous ayons une vraie place que nous méritons et qui nous est dûe dans la société.

Aujourd’hui, la société se voile la face sur toutes les représentations autour de la prostitution. C’est trop facile de ne rien vouloir savoir. Nous on a le vécu. Et ce n’est pas facile de parler sur le vécu que nous avons toutes, lorsque nous avons été achetées.

Il faut avoir du caractère pour continuer et témoigner. Chacune de nous mène son combat aussi chaque jour pour se reconstruire et retrouver la santé.

On est fière de toi Rosen !

Merci pour ton combat et à bientôt à la marche dans Paris. De Strasbourg, on vient te rejoindre pour les derniers kilomètres, avec encore deux autres copines survivantes comme nous !

Dochka qui été 4-5 ans dans la prostitution et a arrêté depuis 6 ans ;
Salematou qui a connu la prostitution pendant 2 mois et a arrêtée depuis 14 mois ;
Ader qui a connu 8 années de prostitution et a arrêté depuis 3 ans ;
Sandrine qui a été environ 10 ans dans la prostitution et a arrêté depuis plus de 20 ans.

Merci à Ader, Dochka, Salematou, Sandrine et Rosen de nous avoir autorisé à publier ce texte. Merci à notre délégation du Bas-Rhin et à ses sympathisantEs qui ont contribué par leur appel aux dons solidaire et leur travail à permettre la venue des survivantes de Strasbourg à Paris le 12 octobre 2014.

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