Mouvement du Nid

11 février 2010

Politiques publiques et prostitution : construire un avenir pour l’abolitionnisme !

Plus de 200 participant-e-s issu-e-s de l’ensemble du mouvement social ont participé ce jeudi 11 février au colloque organisé par le Mouvement du Nid avec l’engagement de dix-sept associations. Une volonté commune : proposer des alternatives aux politiques publiques existantes et en terminer avec la criminalisation des personnes prostituées.

Nos dix recommandations

Compte rendu du colloque Politiques publiques et prostitution : construire un avenir pour l’abolitionnisme

Danièle Bousquet, vice-présidente de l’Assemblée nationale et vice-présidente de la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, a ouvert la journée en saluant l’entreprise inédite d’un « front aussi large et uni du refus du système prostitutionnel ».

Elle a poursuivi en dénonçant les dispositions criminalisant les personnes prostituées, qui font l’unanimité contre elles : il faut en finir avec la répression des victimes, et édifier une « loi globale, qui implique l’ensemble des aspects relatifs à la prostitution », parmi lesquels la prévention et l’éducation, de véritables moyens pour la réinsertion et « la responsabilisation des “clients” ».

« Je crains que l’égalité ne reste un vain mot tant qu’il y aura des hommes pour acheter le corps des femmes », a conclu Danielle Bousquet, en soulignant l’importance de traiter le système prostitutionnel comme une question sociale et politique, loin de la seule sphère privée où il reste encore largement cantonné, comme autrefois les questions du viol ou de la violence conjugale.

À sa suite, l’académicien Jean-Marie Rouart a quant à lui insisté sur la nécessaire révolution des mentalités, qui incombe à chacun-e. Au fil d’une visite érudite à quelques uns des écrivains fondateurs de notre culture commune, évoquant « l’énigme » de la prostitution, ce « malheur très proche », il a identifié une construction faisant porter aux femmes elles-mêmes le « désir (...) de leur propre asservissement » et préservant la morale bourgeoise, qui peut feindre de croire que la « liberté existe pour tous ».

Les « écrivains, aux avant-poste de toutes les libérations », ont à quelques exceptions près (Tolstoï, Victor Hugo...) échoué à être des alliés pour les personnes prostituées, de même que les intellectuel-le-s qui choisissent trop souvent aujourd’hui de se faire les héraults de l’industrie du sexe.

La philosophe Sylviane Agacinski a puisé dans son travail mené sur le « marché du corps », l’industrie biotechnologique et le marché procréatif, pour dénoncer « l’horreur du système prostitutionnel ».

Pour la philosophe, cet « asservissement » est rendu possible par le maintien d’un « imaginaire archaïque et sexiste pour lequel les femmes sont encore une population destinée à servir, et dont le corps est et doit rester un bien disponible », encouragé par le développement de la misère et du chômage, symptôme enfin d’un marché qui tend à « s’emparer de tout ce qui peut devenir un produit de consommation, y compris les corps humains ».

Le motif de la liberté et du consentement est parmi les « sophismes » les plus souvent utilisés pour défendre le système prostitutionnel, a remarqué la philosophe : « Que veut dire défendre la liberté sexuelle d’un côté, celle du client, alors qu’on accepte que cette même liberté soit vendue et intégralement sacrifiée à l’autre, du côté des prostituées. Et c’est même, on le sait bien, dans l’abdication humiliante de la liberté d’une femme que réside souvent une partie de la jouissance de celui qui l’achète. »

Un front de refus politique et syndical

Des associations et des acteurs sociaux agissant dans divers domaines – lutte contre les violences faites aux femmes, militant-e-s politiques et syndicaux... - ont ensuite partagé leurs analyses, construites à partir de leur expérience sur le terrain.

Delphine Reynaud, du Collectif Féministe contre le Viol, a dénoué les liens remarquables entre les violences sexuelles et le système prostitutionnel. Judith Trinquart, médecin, a relaté la destruction des corps perpétrée dans la pratique prostitutionelle, causant des dégâts tels qu’elle n’en a jamais rencontré de cette ampleur dans l’ensemble de sa pratique médicale ; une violence passée largement sous silence, puisqu’elle se produit « sans que nous, médecins, ne devions dénoncer ces situations de l’extrême souffrance physique et psychique. »

Plaçant sa pratique du soin dans une filiation humaniste, elle a regretté la persistance de « l’approche hygiéniste, avec des prises en charge strictement limités aux IST et au VIH. Mais les personnes prostituées ne se cantonnent pas à leurs organes génitaux ! Ni aux maladies contagieuses qu’elles pourraient transmettre. Pour ces dernières la plupart du temps, c’est le client qui est responsable, qui leur fait une offre plus avantageuse afin de pouvoir bénéficier d’un rapport non protégé, nous le savons bien. »

Michèle Vianès, militante féministe et politique, a montré que l’abolitionnisme poursuit les grandes luttes progressistes, inaugurées par les philosophes des Lumières et illustrées par l’abolition de l’esclavage.
L’élue a dénoncé l’inanité des politiques de réglementation de la prostitution : légitimer le proxénétisme conduit à renforcer les prostitueurs (« clients ), et certainement pas à plus de liberté et de droits pour les personnes prostituées.

Jacqueline Penit, d’ATTAC, et Nicole Savy, de la Ligue des Droits de l’Homme, ont développé ces points de vue, l’une rappelant que l’industrie du sexe est le vivier de stratégies financières mafieuses, particulièrement délétères pour les pays en voie de développement, tandis que la seconde a rappelé le principe de la non-patrimonialité du corps comme base d’un état de droit démocratique.

Enfin, Elisabeth Claude, syndicaliste et membre de la commission Femmes de SUD, a puisé dans son expérience militante pour tenter de répondre à la question : la prostitution, un métier ? Elle a interrogé les conditions d’exercice, la formation, l’expérience : « quelles sont les techniques utilisées dans la prostitution ? (...) il s’agit essentiellement d’accepter la soumission et non pas d’avoir une technique soi-disant performante du point de vue de la sexualité. (…) Concernant tout métier ou profession il y a un apprentissage, or là où se fait l’apprentissage ? Sur le tas, le plus souvent par l’usage de la force et de la violence... On sait que le système trouve “des formateurs ou des formatrices” ».

Des chantiers multiples, en France et en Europe

Plusieurs parlementaires - Françoise Olivier-Coupeau, Isabelle Bourragué, George Pau-Langevin, Nicole Borvo, Marie-France Clergeau, Isabelle Vasseur, André Schneider - ont bien voulu, à l’issue des interventions, prendre place à la tribune afin d’exposer leurs axes de travail et répondre aux questions du public.

Leurs interventions ont porté principalement sur la nécessité de poursuivre l’éducation à l’égalité hommes – femmes, la lutte contre la banalisation de la prostitution, en œuvre particulièrement parmi les jeunes et même les adolescent-e-s, mais aussi la responsabilité des pouvoirs publics, par exemple dans la surveillance des agissements des forces armées.

À la suite de Danielle Bousquet, la députée George Pau-Langevin s’est également prononcée en faveur de la création d’un groupe de travail parlementaire sur la prostitution, tandis que Marie-France Clergeau a souligné la valeur du rappel à la loi pour conjurer les violences sexistes, dont la prostitution.

La projection du film de la cinéaste belge Marie Vermeiren, « Pas à vendre », a conclu la matinée. « Pas à vendre » est un tour d’horizon du système prostitutionnel, un impitoyable et revigorant passage en revue des mythes toujours vivaces dans ce domaine ; la cinéaste a privilégié la parole de nombreuses femmes ayant été prostituées et devenues aujourd’hui militantes ou salariées du secteur social ou associatif.

Les travaux de l’après-midi ont débuté alors que le cinéaste Patric Jean, auteur du documentaire « La Domination masculine », avait rejoint sa collègue à la tribune et ont d’abord eu trait à la prévention des violences masculines, parmi lesquelle la prostitution, la nécessité d’agir sur les représentations, et notamment dans l’éducation des plus jeunes.

Les exposés de Malka Marcovich, de la Coalition contre le trafic des femmes, de Michèle Loup, conseillère régionale Ile-de-France et présidente d’Élu-e-s contre les Violences Faites aux Femmes, d’Asuncion Miura, ancienne déléguée aux Droits des femmes à la Mairie de Madrid, de Pascale Maquestiau (Le Monde selon les femmes) et de Katherine Hébert-Metthé (Coordination des Luttes contre l’Exploitation Sexuelle, Québec) ont ouvert des pistes d’action passionnantes, en indiquant des diverses formes d’intervention : avec les personnes prostituées, du local au mondial, auprès des élu-e-s et des citoyen-ne-s, dans les cours d’ecole et à l’ONU... le chantier est large, auquel le Mouvement du Nid a lui aussi versé ses propres propositions (voir en intégralité ci-dessous), privilégiant l’arrêt de toute pénalisation des personnes prostituées, des moyens pour financer des alternatives à la prostitution, et l’interdiction de tout achat d’acte sexuel.

Michèle Loup a présenté le travail de formation auprès des élu-e-s réalisé par ECVF, pour développer la connaissance et la compréhension des violences faites aux femmes, et proposer des stratégies adaptées pour les combattre. Elle a indiqué vouloir intégrer la prostitution aux formations proposées par ECVF, un sujet jusqu’ici peu abordé.

Malka Marcovich a quant à elle alerté sur la nouvelle donne internationale et les conséquences de la poussée des extrémismes religieux. Pour elle, la disparition de la Convention abolitionniste de 1949 des documents de l’Onu est la première étape d’un processus dramatique pour les droits des femmes. A l’offensive des pays réglementaristes favorables à la dépénalisation du proxénétisme et à la légalisation de la prostitution, vient désormais s’ajouter celle des pays obscurantistes qui imposent au plan international une vision de la prostitution et de la traite désastreuse pour les droits de toutes les femmes.

Marie Vermeiren et Patric Jean ont été chaleureusement salués par la salle pour leur travail de conscientisation. Marie Vermeiren a décrit les processus de banalisation et de renforcement de la domination à l’œuvre dans un pays réglementariste tel que la Belgique. Elle espère réaliser un nouveau documentaire sur les profits et les financements de l’industrie du sexe.

Patric Jean a mis en cause les médias pour leur complaisance et leur aveuglement face au système prostitutionnel. Insistant sur les efforts à accomplir pour en finir avec les lieux communs archaïques promouvant une sexualité masculine « pulsionnelle et prédatrice », il a conclu son intervention en proposant ses services à la cause abolitionniste...

Les interventions d’Asuncion Miura (Espagne), Katherine Hébert-Metthé (Québec) et Pascale Maquestiau (Belgique) ont apporté un éclairage international indispensable. Katherine Hébert-Metté a décrit la législation en vigueur au Canada et démontré comment son application elle-même était sexiste.
Asuncion Miura a dépeint une Espagne « couverte de bordels » au sein de laquelle seul le Parti communiste défend encore les analyses abolitionnistes.
Pascale Maquestiau exhorte quant à elle la France à montrer un exemple progressiste, comme elle l’a fait en dépénalisant l’IVG quelques trente-cinq ans plus tôt.
Philippe Scelles, de la Fondation Scelles, a appelé de ses vœux l’édification d’un mouvement abolitionniste international puissant et susceptible de coordonner des actions au sein de chaque pays membre.

Ce résumé est – nous le regrettons et nous en excusons auprès de nos intervenant-e-s et des participant-e-s de notre colloque – largement lacunaire.
Il n’a pour ambition que de proposer un tour d’horizon des sujets abordés.
Vous trouverez bientôt sur nos sites les retranscriptions des interventions de chacun-e des membres de notre Front du refus du système prostitutionnel ainsi que les Actes complets de notre colloque du 11 février.

Dix recommandations du Front du refus du système prostitutionnel

- Supprimer toute forme de répression à l’encontre des personnes prostituées, et notamment abroger le délit de racolage passif comme actif ;

- Renforcer la politique française de répression envers toutes les formes de proxénétisme, en veillant notamment à l’application réelle des textes (niveau des peines, confiscation des biens du proxénétisme...) ;

- Mettre en place des campagnes de dissuasion des clients prostitueurs, affirmant que l’achat d’un acte sexuel constitue une violence faite aux femmes ;

- Exclure la sexualité du champ du marché en interdisant l’achat de tout acte sexuel ;

- Mettre en place une véritable politique d’alternative à la prostitution afin de rendre effectif le droit de chacun-e à ne pas être prostitué-e ;

- Octroyer un titre de séjouraux victimes du proxénétisme et de la traite des êtres humains sans condition de dénonciation dans le cadre d’un partenariat entre les personnes prostituées, les associations et les pouvoirs publics ;

- Renforcer les moyens des services publics et des associations qui accompagnent les personnes prostituées désirant quitter l’enfermement prostitutionnel ;

- Amender l’article 706-3 du code de procédure pénale afin d’inclure le proxénétisme dans la liste des crimes ouvrant droit à une indemnisation ;

- Développer une politique de prévention de la prostitution, fondée sur l’égalité entre les filles et les garçons, une éducation à la sexualité sans tabous et respectueuse du désir de l’autre ;

- Mettre en place un groupe de travail parlementaire, afin d’élaborer une loi-cadre ou tout autre instrument législatif approprié d’abolition du système prostitutionnel, incluant les mesures proposées ci-dessus.

Les associations partenaires

Association Française des Femmes Diplômées des Universités (AFFDU) / Coalition Against Trafficking in Women-International (CATW) / Coordination Française du Lobby Européen des Femmes (CLEF) / Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) / Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CNIDFF) / Collectif Féministe « Ruptures » / Comité Permanent de Liaison des associations abolitionnistes (CPL) / Elu-e-s Contre les Violences faites aux Femmes (ECVF) / Femmes Solidaires / Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF) / Fondation Scelles / Marche Mondiale des Femmes / Mouvement Jeunes Femmes / Mouvement le CRI / Rajfire / Regards de femmes / Sos Sexisme

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