Mouvement LGBT: Prostitution, la ligne de fracture

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En fin de mandat, Christine le Doaré, présidente féministe du Centre LGBT Paris-Ile-de-France essuie violences et menaces pour avoir osé affirmer des positions abolitionnistes en matière de prostitution. Elle a accepté de nous éclairer sur les lignes de fracture qui traversent le mouvement LGBT.

Elle connaît sur le bout des doigts la planète LGBT. Après avoir présidé durant cinq ans SOS Homophobie, et siégé au Bureau exécutif de ILGA-Europe (Association LGBT internationale), Christine Le Doaré, présidente du Centre LGBT Ile-de-France, est devenue, selon ses propres termes, la « sorcière à abattre ». Alors qu’elle a su redresser un Centre LGBT au bord du gouffre, elle fait l’objet d’une grande violence de la part d’une partie de la mouvance LGBT, notamment du Strass, Syndicat des Travailleurs/ses du sexe et d’Act Up. Il est vrai qu’elle avance à visage découvert, sans fuir la confrontation, et qu’elle ne se prive pas d’épingler leurs positions et leurs méthodes dans les éditos de la Lettre du Centre. « Je m’étonne de cet usage de la diffamation et de l’incitation à la haine de la part de gens qui prétendent lutter contre la haine homophobe » dit celle qui avoue s’être penchée sur le dossier Prostitution poussée par la violence des attaques.

Sa position est depuis sans ambiguïté : « Dans quelle société voulons-nous vivre ? Dans une société patriarcale où « le plus vieux métier du monde », aussi vieux que le patriarcat lui-même, consiste à garantir que des corps de femmes soient toujours à la disposition des hommes qui peuvent se les payer, ou à l’inverse voulons-nous évoluer vers une société moderne, égalitaire, basée sur le désir en matière intime, affective et sexuelle, ce qui exclut nécessairement tout achat de consentement sexuel ? Il ne s’agit pas de réprimer les prostituées mais de les protéger des prédateurs, des clients, des agressions, des addictions et de leur proposer des alternatives et des formations ; de tarir la demande en responsabilisant les « consommateurs ». »

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Cette liberté de parole est une chance pour le mouvement LGBT où le Strass notamment – et ses alliés – pratiquent l’intimidation. Venus au Centre assister à un débat mené par Hervé Latapie, auteur d’un livre1)Doubles vies, Le Gueuloir, 2010 sur la prostitution gay, de jeunes prostitués ont remercié la présidente de l’avoir contredit : « Eux n’ont pas osé prendre la parole ; mais ils m’ont dit que la prostitution était pour eux quelque chose de sordide, et à quel point les « clients » les exploitent. »

C’est à cette position affirmée, à la dénonciation rigoureuse des violences subies par les personnes prostituées – « menaces, chantages, brutalités, sévices, viols et tortures en tous genres » – que Christine Le Doaré doit les noms d’oiseaux dont l’abreuvent Act Up et le Strass. « On trouve parmi eux beaucoup de gays et de trans qui se présentent comme féministes, se déclarent « pro sexe », ce qui relève de la manipulation rhétorique ; en réalité, ils se contentent de défendre « le sex work », ne se solidarisent jamais avec les autres femmes, ne reprennent aucun slogan contre les violences et les viols subis par les prostituées ; ils ne revendiquent que la liberté du commerce » explique la présidente du Centre LGBT pour qui « des gays ou même des trans, qui défendent leur business à grand renfort de médiatisation, ne sont pas représentatifs pour parler de la prostitution dans sa globalité étant donné qu’à une écrasante majorité, pour ne pas dire quasi totalité, les prostituées sont des femmes.»

L’intimidation ne fait décidément pas baisser la tête à cette féministe abolitionniste qui ne craint pas de mettre les pieds dans le plat : « Même indirectement, le Strass défend de facto les intérêts financiers des industries du sexe. Il s’agit en majorité d’hommes même si quelques femmes sont envoyées en première ligne pour noyer le poisson. » Pour ceux qui n’auraient pas compris, les textes qu’elle publie fustigent « à la marge du mouvement, des relais inattendus et redoutablement efficaces du patriarcat qui, sous couvert de radicalité, reproduisent les modes de fonctionnement de l’oppresseur, confisquent la parole des féministes, assènent des théories néolibérales « post-féministes » sur la mise à disposition des corps humains, se rendent indirectement complices des violences et de l’exploitation des industries du sexe, et ne changent rigoureusement rien à l’ordre établi de la domination masculine. »

En relevant le fait que ces mouvements soutiennent et alimentent les « marches des salopes » (ou slutwalks), elle conclut : « que les femmes s’affirment libérées par les industries et mafias du porno et de la prostitution leur convient à merveille et ne remet en rien leurs privilèges en question, bien au contraire2)Quelle mixité ? 28 novembre 2011, blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/. »

On peut se poser la question. Mais comment fait Christine Le Doaré pour ne pas claquer la porte ? Rare abolitionniste « avec quelques copines » dans un mouvement « largement réglementariste », elle l’avoue : « Il ne fait pas bon être une lesbienne féministe dans certains milieux LGBT. A l’intérieur du mouvement, il y a très peu d’associations et de soutiens féministes, certaines interventions relèvent parfois du « masculinisme »3)On appelle masculinistes des hommes qui s’estiment stigmatisés et victimes d’une société qui favorise les femmes… ». »

Malgré tout, Christine Le Doaré a fait un pari. Confiante, elle suggère de travailler la mixité, la vraie, et attend des gays, dont certains penchent vers la misogynie, qu’ils donnent des signes de solidarité avec les femmes progressistes et féministes sur les grandes questions de société. Et il y a du chemin. Sur la Gestation pour Autrui (GPA), comme sur la prostitution, c’est la fracture. Pour elle, « l’un comme l’autre relèvent de la mise à disposition du corps des femmes, avec l’utilisation de la même rhétorique du libre choix. » Homosexualités et Socialisme (HES) par exemple, a pour elle, sur la GPA « une position inquiétante ». Dans l’état actuel du débat, et pour éviter l’éclatement, les deux fédérations LGBT franciliennes ont décidé de ne pas prendre de position officielle. Christine Le Doaré trouve tout de même des raisons d’espérer : « Il existe des associations opposées à la GPA : le Front de gauche LGBT et la Coordination Lesbienne, par exemple. Des personnes que l’on ne peut pas soupçonner d’homophobie sont hostiles à la GPA alors qu’elles sont favorables à l’homoparentalité. »

Reste donc à attendre une évolution des gays, mais aussi… des lesbiennes elles-mêmes.
« Beaucoup n’ont pas commencé à déconstruire les méfaits du patriarcat, à commencer par la haine des femmes qui n’épargne pas non plus certaines lesbiennes » reconnaît la présidente du Centre LGBT. « Elles ne s’emparent pas de la question du sexisme : les lesbiennes tendance porno chic, ou bien celles qui s’identifient aux garçons, s’approprient leurs luttes (notamment sur le sida), se désolidarisent des femmes et n’ont donc pas besoin de déconstruire la domination masculine. Elles ont raison de ne pas être dans la  « victimisation », mais elles ont tort d’être dans le déni de leur oppression en tant que femmes et en tant que lesbiennes. »

C’est ainsi qu’on entend bien peu les lesbiennes féministes dans le courant LGBT. Seules, les dures à cuire tiennent le coup. Les autres préfèrent se regrouper dans le milieu féministe radical, non mixte, ou dans les universités. On le voit, au moment où Christine Le Doaré s’apprête à laisser la place, le mouvement est à un tournant. Quant à elle, sans le quitter totalement, c’est tout de même ailleurs qu’elle continuera le combat.

Notes   [ + ]

1. Doubles vies, Le Gueuloir, 2010
2. Quelle mixité ? 28 novembre 2011, blogs.tetu.com/nos_combats_lgbt/.
3. On appelle masculinistes des hommes qui s’estiment stigmatisés et victimes d’une société qui favorise les femmes…
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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.