Josephine Butler, pionnière du féminisme au XIXe siècle (1/5)

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Josephine Butler, pionnière féministe et abolitionniste de l’Angleterre victorienne,  a mené un combat quotidien avec les personnes prostituées et les femmes les plus précaires. Comme tant d’autres, elle est très mal connue. Tous les vendredis du mois de juillet, découvrez un pan de la vie de cette figure exceptionnelle du combat féministe et abolitionniste. Cet article est une traduction de celui d’Anna Fisher, paru sur le site britannique Nordic Model Now, que nous remercions. Merci à Rebecca Le Minh pour la traduction. 

Première partie : les origines

Joséphine Butler, pionnière féministe de l’époque victorienne, s’est rendue célèbre par son militantisme contre le commerce du sexe et contre les lois répressives et sexistes  connues sous le nom de “Lois sur les maladies contagieuses”. Cet article dessine les contours de son éveil politique, de son implication dans le combat pour l’obtention du droit de vote des femmes, pour leur éducation et pour leur travail, et de son rôle de meneuse au sein du mouvement finalement couronné de succès d’abolition des lois réglementaristes. Il s’appuie en grande partie sur l’excellente biographie Joséphine Butler par Jane Jordan. 

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Joséphine Elizabeth Grey est née le 13 avril 1828 dans le comté de Northumberland au sein d’une famille libérale propriétaire terrienne. Elle est la septième d’une fratrie de dix enfants. Enfant, Joséphine fut influencée par son père John Grey et par son soutien au mouvement anti-esclavage. La « loi pour l’abolition de l’esclavage » de 1833, qui interdisait l’esclavage au sein de l’Empire britannique, fut votée cinq ans après sa naissance lorsque le cousin de John Grey, Earl Grey, était Premier Ministre. 

John Grey fut choqué que la première version du texte de loi propose de réparer les pertes des propriétaires d’esclaves mais pas celles des anciens esclaves, qui seraient même obligés de payer pour obtenir la liberté de leurs enfants. Il écrivit à son cousin pour lui exprimer son désaccord. Le texte fut modifié, peut-être en réponse à son courrier, mais bien qu’il fût amélioré, il resta loin d’être idéal. 

La famine irlandaise : une catastrophe de la main de l’homme

Durant l’automne 1847, alors qu’elle était âgée de 19 ans, Joséphine rendit visite à son frère en Irlande. C’était alors le pic de la grande famine provoquée par une épidémie de mildiou qui endommagea toutes les plantations de pommes de terre. Être témoin de la famine et de la misère des paysans la marqua profondément. Elle décrivit son expérience quarante ans plus tard dans un pamphlet qu’elle rédigea en soutien du « Home Rule » (projet pour l’autonomie, NDLT) pour l’Irlande. 

« Je me souviens d’avoir été réveillée au petit matin par un bruit étrange semblable au croassement ou au bavardage de nombreux oiseaux. Certaines des voix étaient éraillées et presque éteintes par la faiblesse que causait la famine ; et en regardant dehors par ma fenêtre, je me souviens d’avoir vu le jardin et les champs devant la maison noircis par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants, accroupis, en haillons ; leurs membres squelettiques découverts transparaissant de toutes parts de leurs misérables vêtements, et vociférant, comme si leurs voix faibles s’élevaient pour quémander la nourriture… 

Je me souviens aussi, quand je traversais à pied routes et villages, de l’odeur morbide et étrange de la famine qui imprégnait l’air, signe que la mort approchait même de ceux qui faisaient durer péniblement leur misérable existence. Je ne peux pas non plus oublier l’occasionnel cri strident que quelque pauvre créature laissait échapper en soupirant, lançant sa dernière plainte désespérée au paradis avant de s’écrouler comme un chiffon sur le bord du chemin. » [Joséphine, citée page 18] 

Le mildiou de pomme de terre dévasta les plantations partout à travers l’Europe, mais les conséquences ne furent à ce point catastrophiques qu’en Irlande. Durant les cinq années qui suivirent 1846, sur environ 8,4 millions d’habitants, environ un million moururent de famine ou de maladies y étant liées, et un million d’autres émigrèrent.  

L’Irlande était alors sous la juridiction coloniale britannique, et la majorité du pays était sous le contrôle de propriétaires absentéistes parasites anglais et anglo-irlandais dont la principale préoccupation était d’optimiser la rentabilité. En conséquence, de nombreux paysans dépendaient entièrement de la pomme de terre, car il s’agissait des seules plantations produisant un rendement suffisant pour nourrir leurs familles sur leurs toutes petites terres. Ainsi lorsque le mildiou frappa, la plupart des paysans avaient très peu, voire pas d’autres denrées sur lesquelles se rabattre.  

La Grande-Bretagne échoua à prendre des mesures efficaces pour limiter la souffrance ; elle n’arrêta pas l’exportation de produits alimentaires, comme le bœuf ou le beurre d’Irlande, bien que cette nourriture exportée eût suffi à subvenir aux besoins de tous ceux qui mouraient. Elle ne fit rien pour stopper les évictions brutales de paysans ne pouvant payer leur loyer, et ne fournit aucun soin d’urgence même proche des besoins de la population. 

Josephine avait certainement compris au moins une partie de ces enjeux déjà à l’époque, se rendant compte qu’elle-même était bien nourrie lors de son voyage, et ayant entendu son père alerter à de multiples reprises sur la situation en Irlande les années précédentes. 

Le désarroi de Joséphine face à une telle brutalité ainsi que sa prise de conscience grandissante des inégalités entre les sexes provoquèrent chez elle une crise spirituelle, ce qu’elle décrivit dans une lettre, écrite en 1905 : 

« Près de la maison, il y avait des bois étendus et sans chemin. Le poids des inégalités et des injustices et des cruautés du monde sur mon âme était tel que j’avais pour habitude de m’enfuir dans ces bois lointains, où personne ne me suivait, et m’agenouillant sur le sol, des heures durant, je hurlais à Dieu de venir nous libérer ! » [Joséphine, citée page 18] 

Mariage et tragédie familiale

Néanmoins, la vie de Joséphine avait également un côté plus joyeux. Elle était une cavalière accomplie, pianiste, et elle aimait danser. A l’âge de vingtquatre ans, elle épousa George Butler, qui avait une vision moderne du mariage et des droits des femmes. Joséphine mit au monde trois fils et une fille, Eva, à peu d’intervalle les uns des autres. 

Le 20 août 1864, à l’âge de cinq ans, Eva tomba en jouant sur une rampe bancale et mourut trois heures plus tardOn compte plusieurs récits contradictoires de l’accident, ce qui suggère peut-être un sentiment de culpabilité que la rampe n’ait pas été réparée et que l’enfant ait été laissée sans surveillance. Suite à la mort d’Eva, Joséphine fut éperdue de douleur et tomba malade. Elle fut envoyée en convalescence en Italie, où vivait l’une de ses sœurs. 

Les femmes démunies à Liverpool

BrownLaw Hill Workhouse

En janvier 1866, la famille déménagea à Liverpool, suite à la nomination de George comme directeur d’une école de garçons, le Liverpool College. Leurs fils se rendaient à cette école, comme leur père. La compagnie d’Eva manqua cruellement à Joséphine, se retrouvant alors seule toute la journée. Elle était déprimée et ne pouvait se concentrer sur rien.  

« Je devins obsédée par un désir irrésistible d’avancer pour découvrir une douleur plus profonde que la mienne, de rencontrer des gens plus malheureux que moi (car je savais qu’il en existait des milliers). Je n’ai pas exagéré mes propres difficultés ; je savais seulement que mon cœur souffrait nuit et jour, et que le seul réconfort que je pouvais trouver semblait être de trouver d’autres cœurs qui souffraient nuit et jour, pour une meilleure raison que le mien. » [Joséphine, citée pages 66-67] 

Avec l’aide de Charles Birrell, un ministre baptiste, elle se mit à visiter la Brownlow Hill Workhouse (hospice de pauvres de Brownlow Hill). Les workhouses ou hospices de pauvres étaient des institutions publiques qui offraient le couvert et un toit en échange de dur travail. Ils étaient toujours cruels et dursBrownlow Hill était le plus grand workhouse du pays, abritant jusqu’à 5000 personnes. 

Joséphine visitait les celliers dans lesquels les femmes triaient des étoupes. Cela impliquait d’extraire les fibres de vieilles cordes pour qu’elles puissent être vendues pour le calfatage des navires. C’était dur et douloureux pour les doigts et faisait figure de punition pour les mères célibataires, les femmes impliquées dans la prostitution, et d’autres femmes considérées comme étant au-delà de toute rédemption.  

Il y avait 300 femmes enfermées dans les celliers à étoupes, y compris certaines femmes de la prison centrale attendant leur procès pour le meurtre de l’infirmière-chef. Après que Joséphine soit entrée, la nouvelle infirmière-chef verrouilla la porte et s’en alla. Les femmes entourèrent Joséphine d’un air menaçant. Dans une lettre à sa sœur, elle décrivit ce qui se passa ensuite : 

« [Je] me suis assise sur le sol parmi elles et j’ai trié les étoupes. Elle se sont moquées de moi, et m’ont dit que mes doigts n’étaient pas faits pour ce travail, ce qui était vrai. Mais alors que nous riions, nous sommes devenus amies. » [Joséphine, citée page 68] 

Puis elle s’agenouilla et pria « Que Dieu me soit clément, à moi qui ai péché ». Les femmes se joignirent à elle, en laissant échapper de grands gémissements et plaintes, l’expression archétypique de l’angoisse des femmes. 

Femmes triant des étoupes

En tant que féministe moderne laïque, cette insistance sur le « péché » et le pardon n’est pas une idée avec laquelle on est entièrement à l’aise, mais elle doit être comprise dans le contexte de l’époque. Joséphine se rendait aux offices de l’église anglicane (l’église de l’establishment britannique) par loyauté envers son mari, mais son allégeance allait véritablement au méthodisme. 

Le méthodisme était un mouvement issu de la classe ouvrière, fondé sur des principes, une discipline et une éducation chrétiennes, et une organisation démocratique. Le fait que Joséphine, née dans une branche mineure d’une famille aristocrate, préfère le méthodisme à l’église officielle montre qu’elle était quelqu’un qui se rapprochait des gens ordinaires et pensait par elle-même plutôt que de se ranger aux allégeances de sa classe sociale. 

Une rencontre déterminante : Mary Lormax

Joséphine fit de nombreuses visites à l’hospice, ainsi que dans les quartiers les plus pauvres et les hôpitaux. Cela l’amena à être en contact avec d’innombrables femmes miséreuses et souvent en très mauvaise santé, et nombre d’entre elles étaient des réfugiées de la famine irlandaise. Il y avait un grave manque de refuges et d’abris pour les femmes qui quittaient les hospices de pauvres et les hôpitaux, ce qui eut pour résultat de ne laisser à beaucoup d’entre elles aucun autre choix que d’entrer dans les bordels. 

Dans l’infirmerie de l’hospice, Joséphine rencontra une jeune femme avec une tuberculose avancée. Elle s’appelait Mary Lormax et son histoire était courante : 

« Elle était née près de Marlock dans le Derbyshire dans une famille de fermiers, et avait travaillé en tant que bonne dans une maison fortunée. Elle n’avait pas quinze ans lorsque l’homme de la maison l’appela dans sa chambre pour chercher une boîte de cigares, la suivit, et claqua la porte… Suivirent alors la grossesse, la honte, la dissimulation, dans laquelle les parents, forts des valeurs du nord, traitaient leur enfant avec une dureté qu’ils regrettèrent plus tard amèrement. Mary vint ensuite à Liverpool, à la recherche d’une autre vie. […] Elle fut « véritablement enlevée » par une Mrs Mandeville, la madame de l’un des bordels les plus « sélectifs » de Liverpool « qui se promène couverte de diamants et a 50 ou 60 filles dans sa maison » [page 70]. 

Prise d’une impulsion soudaine, Joséphine invita Mary à s’installer chez elle. Le lendemain, Joséphine réserva un taxi et alla la chercher à l’hospice. George attendait et lorsque le taxi s’arrêta devant chez elle, il offrit son bras à Mary et la conduisit à l’intérieur jusqu’à la chambre qui avait été préparée pour elle à l’étage. 

D’autres filles malades ou qui voulaient désespérément échapper à la vie de prostituée et n’avaient aucun endroit où aller suivirent Mary, jusqu’à ce que toutes les chambres de la maison fussent occupées. Les femmes et jeunes filles n’étaient pas confinées dans leurs chambres ou séparées de la famille. 

On ne peut pas insister assez sur l’audace, le courage et la générosité que signifiait accueillir ces femmes chez elle. Cela défiait toutes les normes de l’époque de Joséphine et aurait pu gâcher la carrière de son mari, ainsi que la santé et la position de toute la famille, y compris les serviteurs. 

Vendredi 10 juillet à 18h, retrouvez la deuxième partie de cet article : La fondation de l’abolitionnisme : un engagement sans faille