Suisse : la victoire du lobby proxénète

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Ils ont gagné. Ce 6 juin, les proxénètes suisses peuvent tranquillement rouvrir les bordels, le même jour que les parcs et les zoos. Le lobby, fort de ses pressions et pétitions, a établi une « charte d’hygiène » qui ferait le meilleur des sketchs s’il n’était pas la preuve du cynisme absolu de ses auteurs. Tout doit être fait pour relancer la « branche ». Dans le mépris absolu de la santé, et même de la vie, des femmes que ces patrons font profession d’exploiter.

Alors que les sports tels que le judo et la danse de salon restent interdits en raison de contacts physiques rapprochés, les femmes prostituées vont à nouveau devoir se tenir à la disposition du « client » dont la pulsion ne saurait attendre. Les associations proxénètes suisses, tels la fraichement créée Demi-Mondaine1, qui rassemble notamment les tenanciers, établit donc, sans rire, les règles à mettre en œuvre.

« les rapports impliquant un rapprochement des voies respiratoires sont interdits ».

Ainsi, « les rapports impliquant un rapprochement des voies respiratoires sont interdits ». Une distance de deux mètres est exigée entre les « clients » qui viendraient à devoir attendre leur tour, mais si cette distance de deux mètres ne peut pas être respectée lors de la « prestation », il est possible de s’arranger. Le port du masque est donc « vivement recommandé ». Les « pratiques orales » sont prohibées (du fait de l’obligation de garder le masque) de même que tout « service » en face à face. Les consignes de nettoyage et de désinfection sont draconiennes : même la lingerie sera passée à 60° (le document ne dit rien de l’état final de la dentelle). De retour chez lui, le client fétichiste devra de la même façon faire tourner une machine avec les vêtements qu’il aurait utilisés pendant « la prestation » (le syndicat n’ayant pas non plus prévu les questions de son épouse). La charte explique enfin que les « travailleuses du sexe », dites « TDS », sont formées à l’utilisation des gants et des visières de protection, mais aussi des désinfectants de surface.

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Au caractère érotique torride de ces dispositions, s’oppose la froideur comptable des défenseurs de « l’industrie » : « Au vu des risques de décès bien réels, il n’y aura pas foule avant plusieurs mois aux portes des indépendantes, masseuses érotiques, salons et instituts qui ouvriront », écrit noir sur blanc le site Demi-Mondaine, afin de consoler ceux qui viendraient à s’émouvoir de la réouverture.

Une ombre au tableau

Risques de décès… Le proxénète en a quand même trop dit. Il se rattrape donc aux branches en vantant l’aspect « bénéfique » du sexe pour la santé. « Le renforcement des performances physiques et du système immunitaire est essentiel en cette période de Covid-19. Le sexe permet non seulement de rester en forme, mais il aide également l’organisme à mieux faire face aux infections grâce à son effet sur le système immunitaire », poursuit le site suisse, qui compte donc bien sur la « foule » pour remplir les caisses.

Reste toutefois une ombre au tableau. Une disposition oblige les tenanciers à conserver les coordonnées des « clients » pendant une période pouvant aller jusqu’à quatre semaines, afin de faciliter la recherche des contacts au cas où une personne serait infectée. Si le « risque de décès » ne pèse pas lourd (comme le prouvent depuis le VIH le goût de nombre de clients pour les passes sans préservatifs), celui d’être découvert par la compagne ou l’épouse risque en revanche d’en dissuader plus d’un…

La victoire du lobby est en tout cas éclatante. En matière d’exploitation sexuelle des femmes, on voit que chez nos voisins suisses, le monde d’après risque fort de ressembler au monde d’avant. Purement et simplement abandonnées à leur sort lors de la crise malgré tous les beaux discours prétendant normaliser le « métier », les personnes prostituées n’ont eu que leurs yeux pour pleurer. Au sortir du confinement, pour espérer survivre, il leur reste un seul « droit » : celui de risquer leur vie sous la pression des proxénètes et de l’Etat.

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.