Disparition de Benoîte Groult, romancière féministe

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Romancière et essayiste féministe, Benoîte Groult a toujours milité ardemment pour la cause des femmes. Nous sommes tristes d’apprendre sa disparition ce 20 juin 2016, à  l’âge de 96 ans. Nous n’oublions pas la préface qu’elle avait donné il y a tout juste 40 ans, pour l’édition deLa Dérobade, récit autobiographique de Jeanne Cordelier. À titre d’hommage pour sa pensée acérée, ses images percutantes, nous en reproduisons ci-dessous des extraits.

– Benoîte Groult, préface à  la première édition deLa Dérobade, Hachette, 1976.

Ce que les clients viennent chercher dans une chambre de passe, on le sait bien aujourd’hui : ce n’est pas tant la sexualité que le pouvoir sexuel, c’est une femme réduite à  son absolue valeur d’objet, matérialisée par la somme qu’ils lui laissent en partant. La prostituée ne vend pas seulement son sexe mais sa dégradation. La condition féminine, qui s’exprime jusqu’à  l’extrême dans la prostitution, le virilisme poussé jusqu’à  l’horreur, mettent en évidence ce qu’on parvient dans la vie courante à  masquer derrière le paravent des bonnes mœurs et l’hypocrisie des bonnes manières : l’aveu du rapport de forces qui s’est instauré entre l’homme et la femme, transformant la notion de plaisir basé sur l’échange et le respect mutuel du corps de l’autre en une sexualité de maître à  esclave, qui implique le sadisme de l’un et le masochisme de l’autre.

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C’est pourquoi, depuis vingt siècles, toutes les réglementations et lois successives qui ont codifié la prostitution n’ont eu pour but que de protéger le client, de fermer les yeux (et d’ouvrir les poches) sur les immenses profits qu’en tiraient des tiers grâce à  la complicité traditionnelle entre le « milieu », la police, la justice et le pouvoir ; et enfin d’aggraver la mise à  l’écart et l’humiliation systématiques de toute cette catégorie d’êtres humains destinée à  satisfaire les pulsions sexuelles d’une autre. Ces discriminations répondaient à  un besoin bien connu de ceux qui détiennent un pouvoir: diviser pour régner, affaiblir pour dominer. L’alternative du gynécée ou du bordel comblait à  la perfection ce désir et hante encore les nostalgies de bien des mâles.

Aux belles époques du patriarcat, le triage se faisait même dès l’enfance : d’un côté les femmes consacrées au foyer et à  la reproduction ; de l’autre, celles qu’on réservait au plaisir des sens et dont certains délicats faisaient cultiver également l’esprit, hétaïres ou geishas par exemple. Mais surtout, pas tout chez la même femme ! Sinon, c’est la fin de l’amour-domination et le commencement d’une aventure autrement dangereuse qui s’appelle l’égalité. …]

Elle en dit long aussi, cette récupération, par le biais de la pornographie et de la violence, de la femme-esclave qu’on peut châtier, enfermer, mutiler, enchaîner, selon son bon plaisir. L’exploitation commerciale du fascinant et dégradant rapport bourreau-victime parvient encore à  snober — ou à  combler secrètement — tout un public masculin qui ne se décide pas à  renoncer aux stéréotypes sexuels en usage dans la société patriarcale.

Quant aux femmes, elles demeurent conditionnées à  accepter ces images par des siècles de soumission, de mépris d’elles-mêmes et de refus de leur corps, savamment entretenus par des philosophes et des écrivains, qui, chrétiens ou païens, se retrouvent miraculeusement d’accord sur ce point. […]

C’est assez dire que la prostitution, loin d’être un phénomène isolé, est au cœur même de la condition féminine.

À lire également, [l’hommage du Haut Conseil à  l’Égalité

entre les femmes et les hommes à  Benoîte Groult.

Photo : © ERLING MANDELMANN