Josephine Butler, pionnière du féminisme au XIXe siècle (4/5)

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Josephine Butler, pionnière féministe et abolitionniste de l’Angleterre victorienne,  a mené un combat quotidien avec les personnes prostituées et les femmes les plus précaires. Comme tant d’autres, elle est très mal connue. Tous les vendredis du mois de juillet, découvrez un pan de la vie de cette figure exceptionnelle du combat féministe et abolitionniste. Cet article est une traduction de celui d’Anna Fisher, paru sur le site britannique Nordic Model Now, que nous remercions. Merci à Rebecca Le Minh pour la traduction. 

4e partie : la suite du combat, vers l’international

L’élection partielle de Pontefract

En août cette même année 1872les abolitionnistes militèrent à l’élection partielle de Pontefract contre Hugh Childersle candidat libéral, qui avait joué un rôle important dans l’extension des CDA aux ports navals de Portsmouth et Plymouth.  

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Ils eurent du mal à trouver un espace assez grand pour accueillir une assemblée de femmes et finirent par la tenir dans un grenier. La réunion fut assaillie par des hommes qui mirent le feu à des ballots de paille sous le grenier et bloquèrent la seule sortie, une petite trappe. Cela fut probablement terrifiant pour les femmes piégées à l’étage alors que la fumée s’élevait vers elles. Les saboteurs lancèrent des pierres contre les fenêtres pour que le verre cassé vole en tous sens. 

La police finit par arriver mais se retira bien vite sans tenter de secourir ces femmes ou d’interpeller les hommes. Au final, les participantes réussirent à s’échapper sans trop de mal. Plusieurs assaillants furent par la suite identifiés comme des membres du comité de Childers. Bien que Childers ait été élu, ce fut avec une faible majorité et les militantes avaient réussi à gagner des points dans la sensibilisation aux problèmes que posaient les CDA. 

Tour de la France, de l’Italie et de la Suisse

Une élection générale se tint en 1874, qui fut remportée par les conservateurs sous la candidature de Benjamin Disraeli et à laquelle le représentant du Parlement de l’Association nationale, Fowler, perdit son siège. 

Joséphine fut abattue ; pour elle, c’était comme si tout le travail qu’elles avaient consacré à se lier aux Libéraux avait été vain. Leur mission semblait désespérée, avec un trop faible nombre de partisans pour parvenir au changement du statut des femmes qu’elle désirait tant. En juin de cette année-là, des représentants des diverses associations dédiées à la lutte pour le rejet des CDA se rencontrèrent à York dans le but de discuter des stratégies à venir. Le révérend C.S Collingwood fit un discours enflammé dans lequel il avança qu’il ne s’agissait pas seulement d’un problème britannique, et qu’ils devaient entreprendre d’organiser un mouvement européen. 

Le Pont-neuf à Paris, Renoir

C’est ainsi qu’en décembre Joséphine embarqua pour un tour de la France, de l’Italie et de la Suisse qui devait durer trois mois. Le budget des Butler était alors serré et le tour fut financé grâce aux dons de leurs partisans. Elle séjournait dans des hôtels peu luxueux et dut surmonter de nombreuses difficultés, durant cet hiver particulièrement froid. 

Elle restait implacable dans sa quête de compréhension des réalités des systèmes réglementés européens, peu importe à quel point ils pouvaient être horribles ou dérangeants. Lorsqu’elle se trouvait à Paris, elle était soumise à une surveillance policière constante mais parvint quand même à visiter des bordels, des prisons et des refuges pour femmes et jeunes filles, y compris un qui abritait 400 filles âgées de 5 à 11 ans ayant été sauvées de la prostitution et qui se trouvait à Paris. Lorsqu’elle confronta les autorités à propos de la présencd’enfants, on lui répondit : « les hommes ont besoin de diversité ». 

Un Tunisien qui avait fait le tour du monde lui raconta qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi perturbant que le trafic sexuel à ParisMais lorsqu’elle arriva à Genève, elle trouva que les femmes y étaient traitées de manière encore plus cruelle. 

Elle prit la parole dans de nombreux congrès dans les trois pays et y inspira la résistance féministe. Elle décrivit l’une des assemblées à Paris, qui mélangeait des personnes de moyenne et haute classe. Une fois son discours terminé, un homme, qui n’était pas d’accord, lui asséna: « » …tous les arguments faux et lâches habituellement avancés par les hommes lorsqu’ils défendent l’esclavage des femmes.  » On ne le laissa pas parler longtemps. Les femmes se mirent à siffler et à crier pour le faire taire. […] « Leur indignation, leur jugement aiguisé et les questions pleines d’esprit qu’elles lui lancèrent me ravirent. » [Page 162] 

Une fois de retour en Angleterre, la Fédération britannique, continentale et générale (« la Fédération internationale abolitionniste ») fut créée et son congrès d’inauguration eut lieu en mars 1875. 

Désespoir et désaccords

La fin des années 1870 fut une période difficile pour le mouvement. Joséphine était malade la plupart du temps, au moins partiellement, à cause du stress provoqué par son militantisme, par les attaques de leurs opposants, et par le désarroi et le désespoir que lui inspiraient non seulement l’énormité de la tâche, mais aussi les départs et les désaccords parmi ceux qui soutenaient ostensiblement le combat. Nombre de ces désaccords sur l’éthique font écho avec ceux qui existent aujourd’hui. 

Le canal de Basingstoke

Le dimanche de Pâques 1875, le corps de Jane Percy, une veuve de 36 ans de classe moyenne fut retrouvé flottant dans le canal de Basingstoke. C’était une chanteuse et actrice professionnelle qui avait vécu 20 ans à Aldershot (un village militaire étant soumis aux CDA). Elle avait alors une fille de seize ans et deux fils plus jeunes. Son mari était décédé l’année précédente et depuis sa mort, elle avait été soumise à une surveillance constante de la police. Ainsi, à cause de ces agissements et de l’insinuation de son implication dans la prostitution qui en résultait, elle fut incapable d’obtenir un emploi comme auparavant, et fut ainsi incapable de subvenir aux besoins de ses trois enfants. Elle avait donc mis fin à sa vie dans le plus grand désespoir. 

Le cas de Mrs Percy était clairement important pour Joséphine, et ne l’était pas moins parce qu’il n’y avait aucune preuve d’une réelle implication dans la prostitution de sa part, ce qui illustrait la façon dont les CDA pouvaient être utilisés contre n’importe quelle femme. Cependant, Joséphine fut mal à l’aise avec la manière dont l’Association nationale l’utilisa avec irrespectsans l’insérer dans un schéma plus grand, et fut indignée de les voir récolter l’argent du public sous prétexte d’aider les enfants de Mrs Percy alors que celui-ci était en réalité destiné aux coffres de l’Association. 

Il y eut d’autres conflits. Elle acceptait la diversité sociale et entreprenait de travailler avec tout le monde, peu importe leur sexe, leur classe, leur culture et leur nationalité, alors que l’Association nationale se montrait bien plus bornée et s’opposa même à l’installation par les hommes de la classe ouvrière de leur propre section. Elle entrevoyait les limites d’une argumentation fondée entièrement sur des statistiques et des faits médicaux et désirait conserver l’ axe de lecture de la classe ouvrière sur l’injustice et les inégalités. Elle décrivit avec justesse ces inégalités comme régies par un « double standard », avec des règles pour les hommes et d’autres, punitives, pour les femmes. 

Des conflits similaires apparurent au sein de la Fédération internationale.  Au congrès de 1877, une motion d’interdiction demandant la non-légalisation de la prostitution sous peine de sanctions oénales  fut proposée. Joséphine s’opposa avec véhémence à cette approche (prohibitionniste NDLR), car elle savait que cela donnerait à la police encore plus de pouvoir sur les femmes. Heureusement, la motion fut rejetée et le congrès se termina sans problèmes, les délégués réclamant l’abolition plutôt que l’interdiction, ainsi que pour l’égalité des femmes et des hommes à l’égard de la loi et de l’économie. 

La lucrative traite des filles

Durant son tour de l’Europe, Joséphine avait vu les preuves irréfutables de la présence massive des enfants dans les bordels légaux. Elle avait par la suite été réticente quant à publier ce dont elle avait été témoin, car elle craignait qu’on ne la crût pas et que cela ait un effet néfaste à leur combat. 

Cependant, elle était intimement convaincue que les crimes sexuels sadiques à l’encontre des enfants étaient directement liés à la réglementation de la prostitution. Elle avança que lorsque la prostitution est tolérée par l’Etat, cela donne implicitement aux hommes la permission de rechercher la stimulation du viol et de la violence sans la moindre considération pour la victime :  

« Plus les victimes sont jeunes, plus elles sont tendres et innocentes, plus elles sont vulnérables et terrifiées, et plus elles ont de la valeur. » [Joséphine, citée page 189] 

Il y avait une grande demande de jeunes filles dans les bordels belges, mais la loi en Belgique stipulait que les femmes devaient être âgées d’au moins 21 ans pour être recrutées. L’âge du consentement dans la loi anglaise était bien plus relâché : 

« D’après la loi anglaise, séduire un enfant de moins de 12 ans était un crime ; entre 12 et 13 ans c’était un délit mineur ; mais au-delà des 13 ans, ce n’était pas considéré comme une offense à la loi. » [Page 189] 

A cause de cela, la traite de jeunes filles trompées puis enlevées des rues de Londres pour ensuite être vendues sur le marché des bordels légaux européens fonctionnait à plein régime. 

Cinq ans après son tour en Europe, Joséphine se joignit à d’autres militant·es qui avaient formé le Comité de Londres pour la dénonciation et la suppression du trafic de filles irlandaises, anglaises et écossaises au bénéfice de la prostitution étrangère. Ils rassemblèrent un nombre considérable de preuves, y compris de la complicité et de la corruption policières, et sauvèrent nombre de jeunes filles dont les histoires étaient à glacer le sang. 

« [Les filles] étaient envoyées aux gardiens des bordels telles des colis accompagnés de leur description physique, leur âge, ainsi que l’âge que l’on pourrait leur assigner avec crédibilité pour les vendre à un client à la recherche d’une enfant, leur couleur de peau, et ainsi de suite. » [Page 199] 

Ils découvrirent des preuves considérables de l’existence d’un trafic systématique des filles britanniques vers les bordels du continent. Joséphine organisa une pétition qui devait être soumise au Secrétaire des affaires étrangères et qui fut signée par 1000 femmes, dont Florence Nightingale et nombre d’autre femmes très en vue. 

Son effet fut la création d’une enquête d’un comité sélectif de la Chambre des lords, qui fit son rapport en juillet 1882. Peu de ses recommandations semblaient pouvoir faire une grande différence, mise à part la proposition d’élever l’âge du consentement à 16 ans. Cependant, cela mena à l’écriture d’un texte de loi qui fut voté par les lords mais décliné par les Communes car les membres du Parlement (qui étaient alors bien sûr tous des hommes) l’estimèrent peu important. 

Déménagement à Winchester

Enfants dans une rue de Winchester

Lorsque George Butler prit sa retraite du Liverpool College en 1882, la précarité financière de la famille ressurgit. Ils n’avaient pas pu économiser toutes ces années, surtout parce qu’une grande partie des ressources familiales avaient été utilisées pour financer la campagne de Joséphine et la Maison de repos.  Aucun poste à l’église ou au sein de l’académie qu’un homme de sa position aurait pu espérer n’avait été proposé à George, sans aucun doute à cause de son soutien à Joséphine et sa campagne contre les CDA. 

Le militantisme de Joséphine n’avait enrichi aucun des deux (de la même manière que peu de femmes qui combattent aujourd’hui la traite sexuelle en tirent des gains financiers), bien que nombre de ceux qui désirent la décriminalisation totale de la traite accusent souvent les abolitionnistes d’être motivées par l’argent. 

Heureusement, on offrit à George un canonicat (poste de chanoine) à Winchester, ce qui leur procurerait une source de revenus. Déménager à Winchester facilita aussi les déplacements de Joséphine qui se rendait à Londres où se concentrait désormais la majorité du mouvement. 

Des petits pas en avant au Parlement

Un comité sélectif de la Chambre des Communes avait débuté une enquête sur les CDA en 1880, mais celle-ci ne fut complète qu’au bout de trois ans. 

Joséphine fut appelée à témoigner et elle fut brillante selon l’avis de tous. On lui opposa que les CDA n’avaient pas d’impact personnel sur elle et qu’il n’y avait aucune preuve qu’elle ait visité une garnison depuis des années. (Lire ce passage provoqua chez moi une autre sensation de « déjà vu », car il résonne avec l’argument préféré des apologistes de la traite sexuelle actuels selon lequel seules les femmes actuellement impliquées dans la prostitution ont le droit de s’exprimer sur le sujet.) 

Elle rappela au comité que les membres du Parlement avaient aboli l’esclavage dans l’Empire britannique alors que la grande majorité d’entre eux n’avaient jamais rencontré un esclave dans les plantations. Le rapport majeur du comité ne conseilla pas le rejet des CDA, ce qui était d’ailleurs peu surprenant puisque le comité était entièrement constitué d’hommes, dont au moins quelques-uns étaient très certainement fréquentaient eux-mêmes avec enthousiasme des bordels. 

Elle fut probablement très tentée de céder au désespoir, mais Joséphine redoubla d’efforts et mit en place un comité dédié à une tentative d’influencer le Parlement. Un membre du Parlement (MP), Charles Hopwood, réussit à organiser un débat programmé dans la Chambre des Communes le 27 février 1883 pour la mise en place d’une solution condamnant les examens invasifs des femmes. 

Joséphine travailla beaucoup pour préparer ce débat, en organisant des réunions préalables, en envoyant des messages aux MP, en se battant pour que les femmes puissent assister au débat depuis la galerie des dames. Elle se rendit au Parlement en avance et discuta avec les MP dans la pièce des rafraîchissements. Nombre d’entre eux lui racontèrent qu’ils avaient reçu des centaines de lettres réclamant la suppression des CDA, ce qui reflète bien l’ampleur et l’énergie de ce combat. Malheureusement, le débat n’eut pas lieu car il fut supprimé au profit d’une autre affaire. 

Cependant, James Stansfeld, le député libéral d’Halifax, réussit à obtenir un autre débat programmé pour le 20 avril 1883. Cette fois-ci, il eut bien lieu et Stansfeld déconstruit brillamment les arguments avancés dans le rapport majeur du comité et démontra que les CDA avaient échoué à éradiquer la syphilis. La motion « Cette Chambre désapprouve les examens invasifs des femmes permis par les Lois sur les maladies contagieuses » fut soumise au vote, et fut adoptée avec une majorité de 72. 

Cela signifiait une suspension immédiate des examens des femmes. Ce fut une énorme victoire et fut annoncé par les journaux comme étant un « coup fatal » pour les CDA. Lorsqu’elle revint à Winchester, qui était une garnison et tombait donc sous l’action des CDA, Joséphine fit face à la rage et la fureur des gardiens des bordels. 

En réponse à cette motion, le gouvernement prépara un texte de loi, connu sous le nom de Hartington’s Bill (Loi de Hartington). Mais cela ne changeait rien d’autre que de rendre les examens volontaires. Joséphine y vit aussitôt un piège et s’y opposa avec véhémence. 

De nouveau, il y eut une division massive au sein du mouvement ; la majorité avançait qu’il s’agissait d’un pas dans la bonne direction et que la loi devrait être soutenue. Joséphine maintint fermement son opposition. Finalement, le gouvernement abandonna ce projet de loi. 

A suivre vendredi prochain, dernier volet de notre série : la prostitution des mineur·es