Le commerce du sexe

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La québécoise Ève Lamont ne lâche pas le morceau. Après L’Imposture, tribune offerte
à des survivantes de la prostitution, elle réalise avec ce nouveau documentaire une
enquête implacable, dénuée de pathos et instructive en diable.

Le commerce du sexe s’ouvre sur une séquence montrant une femme nue servant à des  hommes de table à sushis : le ton est donné. Femmes prostituées, « de luxe » ou de rue, patrons et proxénètes, « clients », policiers, chercheurs, éclairent de leurs témoignages le versant à la fois sordide et lucratif de cette industrie. Dans les néons des bars et des motels, la caméra filme ceux qui profitent et ceux qui empochent. La voix des femmes en contrepoint.

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Ainsi défilent des « clients » prostitueurs qui négocient âprement les prix et constituent des fraternités sur Internet à grands renforts de notes sur les fesses et les seins des femmes ; des pimps (proxénètes) aux méthodes garanties, décrites le plus tranquillement
du monde par un repenti : monter la garde près des écoles et des fast-food ou désormais sur les réseaux sociaux, repérer une fille avec des blessures (rejetée, violée, en fugue… on s’en fout si elle est belle ou si elle est laide), jouer les gentlemen : quand elle a confiance, tu peux y aller, explique le jeune rabatteur. Pas besoin de menottes ni de
séquestration : une manipulation bien conduite suffit.

Le recrutement des victimes, ados ou jeunes adultes, ne faiblit pas. Montréal est une destination montante du si joliment nommé « tourisme sexuel » avec sa profusion
de clubs de danseuses, de salons de massage (il y en aurait plus de 400 dans la ville) et d’agences d’escortes. Un homme y commande une femme comme une pizza, livraison à domicile comprise. Des annonces postées sur Internet par des pimps présentent les jeunes femmes comme à la foire, assorties de leur race, poids, mensurations… ne manque que l’état des dents. « Testées », rackettées par des légions d’exploiteurs, elles subissent des agressions qui amènent les tenancières à prendre la défense du client, qu’il ne faut surtout pas perdre.

Le film fait entendre des propos abrupts. Un producteur de films porno décrit en ces termes une femme livrée sexuellement à huit hommes : huit pénis à s’occuper ; un ex-proxénète
raconte comment il a filmé des viols pour en vendre les vidéos. Une jeune femme dit sa peur de mourir. Une asiatique confie jouer la carte de la femme soumise face aux attentes dégradantes et même déviantes que les hommes n’oseraient pas faire à leurs compagnes. Une femme autochtone se dit consciente d’apparaître pour les « clients » comme plus négociable.

Un policier, qui décrit des pimps jouant à la Playstation et roulant en Cadillac, estime que cette industrie fait un nombre astronomique de victimes. Mais très peu d’entre elles portent plainte. L’industrie du sexe est donc florissante. Tout le monde s’engraisse, sauf les premières concernées.

Car si les annonces pour des emplois atypiques font miroiter des montants exorbitants, comme l’explique une « escorte », les milliers d’euros promis ont vite fait de s’évanouir, dilapidés en frais sans fin : avions, tenues chics, chambres d’hôtel, restaurants, préservatifs, etc.

Pour le journaliste Victor Malarek (Les prostitueurs[A lire sur ce site : [.]]), les profits sont trop considérables pour imaginer que le crime organisé abandonne le secteur. L’ensemble dépeint une industrie impitoyable. Encore le propos est-il mesuré : Si j’avais fait un copier-coller de la réalité, ça aurait donné un film insoutenable. Et on n’y aurait pas cru, a déclaré Ève Lamont au journal québécois Metro. Son documentaire a le mérite de trouver le ton juste ; pas de misérabilisme, pas de violons. Un constat. Froid, ferme, définitif. Dont on espère qu’il participera à sonner la mobilisation.

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.