Emile : « Dans la prostitution, j’étais dans une autre réalité ».

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Emile, un pseudo qu’il a choisi (« parce que J’accuse1)En référence à Emile Zola, auteur d’un « J’accuse » pour défendre Alfred Dreyfus.»), a connu le milieu gay parisien, où il a subi violences sexuelles et prostitution. Souffrant de troubles psychotiques, il a été selon ses propres termes « une proie » idéale. Aujourd’hui, il s’en est sorti et se reconstruit. Son témoignage, puissant, aurait toute sa place dans le #metoogay, ce mouvement de témoignages sur twitter début 2021.

Si je veux témoigner, c’est pour éviter que mon histoire arrive à d’autres. Et pour faire comprendre que la prostitution, c’est l’enfer.

J’ai connu la prostitution de fin 2012 à 2014. J’y suis allé pour survivre, parce que je n’avais plus d’argent. J’avais été violé à l’âge de 17 ans et le viol avait laissé des traces profondes. J’ai eu des symptômes psychotiques. J’étais mal, je n’avais plus confiance en moi.

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Emile-temoignageÇa ne se passait pas bien dans ma famille. J’ai assumé mon homosexualité à 16 ans. Mais j’avais été maltraité par mon père étant enfant. En 2012, j’avais 19 ans, je le lui ai reproché et il m’a dit « casse toi ».

Avec mon niveau bac, j’avais postulé pour une école d’audiovisuel. Mais je n’ai pas trouvé d’entreprise qui m’accepte en alternance. J’ai donc fait un prêt étudiant de 4000 € et j’ai quitté l’ouest de la France pour venir à Paris. Comme tout est cher, j’ai tout dépensé en trois mois.

Seul à Paris, je me suis tourné vers la fête, l’alcool, la drogue. Je dormais la journée, je n’allais pas bien. Je disais que je venais d’une famille bourgeoise et catholique qui m’avait viré à cause de mon homosexualité. J’avais de grosses difficultés relationnelles, des moments d’absence. Les troubles psychiques ont commencé à monter. Je me suis mis à rencontrer beaucoup de monde, à aller à des soirées LGBT dans le Marais.

 Dans le milieu, ils sélectionnent les jeunes garçons qui sont beaux. C’est un milieu cruel. Il y a beaucoup de violences sexuelles, beaucoup de souffrances infligées aux jeunes gays. J’ai vu circuler la cocaïne et la prostitution, j’ai rencontré des gars qui allaient Porte Dauphine.

Emile : J’étais leur jouet. Ils en ont bien profité.

Une fois, j’étais bourré et je suis allé dormir chez un ami, D. Il m’a violé pendant mon sommeil. J’ai vomi, j’ai hurlé. J’avais des problèmes avec ma sexualité et dans ce milieu j’ai rencontré beaucoup de pervers. J’avais peur mais quelque part je pensais que c’était bien de me faire du mal. Comme s’il y avait du plaisir dans la souffrance. J’étais dans l’auto-agressivité, je m’étais déjà scarifié. J’étais vulnérable à cause de ma maladie mentale.

D, qui avait la quarantaine, me faisait croire qu’on était en couple mais ce n’était pas vrai.  Il était accro à la coke et à l’alcool, c’était dur à vivre. Il me trompait mais il disait que c’était moi qui le trompais avec mes clients.

J’étais fragile, les médecins m’ont diagnostiqué borderline, ils disaient que je souffrais de troubles dissociatifs. Tous ces gens s’en foutaient, c’était juste un milieu festif, on m’hébergeait mais il n’y avait pas de liens d’amitié. Ils se moquaient de moi, j’étais leur jouet. Ils en ont bien profité.

Je me suis donc prostitué. Mais jamais sur le trottoir. Seulement sur des sites Internet et dans des clubs. D’ailleurs, des gens m’ont menacé de me signaler pour racolage sur Hornet et Grindr.

Dans la prostitution, j’étais dans une autre réalité. Au début, je faisais ça une fois par semaine, psychologiquement je ne pouvais pas plus. J’étais dans une grande précarité, j’étais hébergé par des drogués, il y en avait de gentils mais j’étais tellement perdu que je leur en voulais de ne pas assez s’occuper de moi. J’étais seul, je faisais les poubelles. Je prenais de la MD, de la cocaïne, du shit, de la beuh… Heureusement, je ne suis pas arrivé à l’héro et au crack.

C’est comme si je disparaissais à l’intérieur de moi-même

La prostitution, j’ai cru que c’était la seule façon pour moi de me faire aimer après les violences répétées que j’avais subies dans mon enfance et mon adolescence. Je ne me pensais pas capable de faire autre chose. Les violences font qu’on a une faible estime de soi. Avec ma maladie, un trouble grave de la personnalité qu’on appelle borderline, ça n’a pas arrangé les choses. Je devais lutter contre l’invasion d’émotions toujours plus fortes. A cause de mon impulsivité, j’étais poussé vers des situations où je me mettais en danger.

Quand je me prostituais, c’était comme si je disparaissais à l’intérieur de moi-même. A chaque fois, j’étais nerveux à l’idée de rencontrer un inconnu qui s’en prenait à ce que j’avais de plus intime. Je ne voulais pas me souvenir de ce qui était en train de se passer. Je faisais tout pour que le client soit satisfait mais au fond de moi j’avais peur ; je n’étais plus moi-même, c’était comme si j’endossais un rôle qui n’était pas le mien.

Après, je ne voyais plus d’autres moyens que de me faire du mal car je me sentais coupable. Soit je cessais de manger, soit je tirais un trait sur mon bras en me scarifiant. C’est vraiment une des périodes les plus douloureuses de ma vie. Je travaille là dessus en thérapie.

C’est ma vulnérabilité qui leur a permis d’acheter mon consentement

Mes clients, maintenant, je les trouve sordides. Je suis pour la loi de 2016. Dans leur regard, j’étais une proie dont ils pouvaient s’emparer. Je comprends maintenant que c’est ma vulnérabilité qui leur a permis d’acheter mon consentement. J’étais naïf, je faisais ça pour survivre, je ne me rendais pas compte que j’allais à nouveau me faire violer. Je m’en veux encore. Mais est-ce légitime de s’en vouloir quand il existe des prédateurs prêts à vous payer pour réaliser leurs fantasmes les plus glauques ?

Je me demande si un jour j’arriverai à oublier cette période de ma vie qui m’a tellement terrorisé. Même si c’est l’idée qui a cours dans le milieu LGBT, pour moi, la prostitution ce n’est pas un travail ; c’est plutôt comme subir des coups. Si je n’avais pas décidé de tout arrêter à temps, je serais mort. Sans rien, sans personne. Cette histoire aurait pu mal finir.

Pendant ces années, j’ai eu un premier épisode psychotique, pour lequel j’ai du être hospitalisé. On m’a mis en chambre d’isolement pour une tentative de suicide parce qu’un jour, j’ai voulu me pendre à l’hôpital. Je vivais des phénomènes hallucinatoires. J’ai été soigné à Sainte Anne et à Maison Blanche. Là, on a travaillé sur l’histoire de mon enfance. Un médecin m’a diagnostiqué hypersensible émotionnel.

Tout a commencé quand j’étais petit. Mes parents me frappaient, j’avais le nez en sang. Un de leurs amis s’en était inquiété, mon père avait dit que j’étais tombé de vélo. J’étais frappé par des copains de classe mais je masquais les choses, même dans ma tête. J’avais du mal à grandir. Je refusais la réalité parce qu’elle était trop dure. Je me fabriquais un autre monde. Pour me protéger, je me réfugiais dans l’imaginaire : je voyais des nains qui couraient à toute vitesse dans la lumière.

Le 115 m’a dirigé vers l’Amicale du Nid

En janvier 2013, j’étais à la rue. Je ne me souviens pas bien, il me manque des morceaux, j’avais une espèce d’anesthésie émotionnelle. Les clients étaient de plus en plus nombreux, je ne voyais pas comment en sortir. Le 115 m’a dirigé vers l’Amicale du Nid. J’ai continué la prostitution sans le dire, jusqu’au jour où j’ai décidé de tout arrêter, les drogues et la prostitution. J’ai eu des éducateurs spécialisés qui ont fait du bon travail ; mais au niveau psy, je n’en dirais pas autant.

Je suis resté deux ans à l’Amicale, les ateliers d’arts plastiques et de musique m’ont beaucoup plu ; je suis aussi allé en hôtel social et en appartements partagés mais il y avait des gens bizarres et ça ne s’est pas bien passé. Puis en CHRS. J’aurais voulu expliquer, dire tout mon parcours, que les gens comprennent. J’ai contacté le Mouvement du Nid par le biais du Centre de victimologie et le Mouvement m’a dirigé vers un « éduc spé ».

En 2015, j’ai rencontré de bons médecins, à Maison Blanche par exemple ; des femmes, elles m’ont bien aidé. La psychiatrie, c’est plutôt une bonne expérience pour moi. Après mon épisode psychotique, j’ai pu faire un dossier Allocations Adultes Handicapés et percevoir une pension. C’est grâce à cette pension que j’ai pu arrêter la prostitution et travailler sur un projet professionnel.

Je suis sûr que le viol m’a conduit à la prostitution 

Je serai toujours ce jeune homme brisé par la prostitution et les viols. Maintenant je suis sûr que le viol m’a conduit à la prostitution. En 2010, après mon premier viol alors que j’étais mineur (par un camarade du lycée), mon père avait porté plainte. La police l’avait appelé à 5h du matin pour que je sois transporté à l’hôpital. Mais ça s’est mal passé au commissariat. Je n’ai pas reçu l’écoute dont j’avais besoin, les policiers m’ont accusé en me disant qu’à cause de moi le gars allait prendre 30 ans de prison ; ils m’ont même menacé, c’est moi qui allais aller en prison si je mentais.

Du coup, j’ai retiré ma plainte. Dix ans après, en 2020, comme je me sentais plus stabilisé, plus solide, j’ai décidé de la relancer. J’ai pris contact avec la Brigade des Mineurs de Paris qui m’a dit de voir avec le tribunal de la région où le viol a eu lieu. Mon avocat a déposé plainte avec constitution de partie civile. Depuis, rien. Aucune nouvelle.

Aujourd’hui, je vis dans une résidence sociale. Je suis fier d’avoir réussi à me libérer de la prostitution. C’est un long chemin. Je peux me regarder en face dans le miroir. Je me sens plus fort, et cela je le dois à tous ceux qui m’ont aidé à m’en sortir. J’ai renoué le contact avec ma famille. Je leur ai tout raconté, la prostitution, les TS (tentatives de suicide). On est plus proches maintenant. J’ai obtenu mon D.A.E.U et j’ai un projet professionnel. Je voudrais faire un BTS de com’ et travailler dans la création publicitaire. La pub est un milieu très créatif et je le trouve passionnant. Je cherche une entreprise pour une alternance.

J’écris beaucoup de poésie

Depuis quelques années, j’écris beaucoup de poésie. C’est venu d’un seul coup et c’est fou ce que ça m’a fait du bien. Je crois que maintenant, j’ai le droit d’être épanoui dans ce que je fais. J’ai aussi rejoint l’association « En Parler », fondée par Sandrine Rousseau. Je participe aux réunions du groupe hommes. Nous sommes une dizaine ; tous ont vécu des violences sexuelles.

Ce n’est pas une psychothérapie, juste un lieu de parole. En y allant, je pensais que ce serait difficile, j’étais stressé. Mais j’ai découvert une écoute bienveillante, sans jugement. Pour moi, échanger avec d’autres victimes de viol, c’est thérapeutique. Ça me permet de me sentir mieux, de reprendre confiance en moi.

Pour moi, il y a une urgence. Il faut accompagner les plus vulnérables, donner plus de moyens aux services sociaux et au corps médical. Il faut de la prévention, s’occuper des jeunes avant que ça leur arrive.

Nous avons recueilli le témoignage d’Emile à la mi-janvier 2021. Fin février, Emile voyait son rêve réalisé. Suite à un entretien, il était accueilli en alternance dans une grande agence de publicité. En avril, le 1% patronal de l’entreprise lui a également permis d’envisager de quitter sa résidence sociale pour espérer trouver un logement pérenne. Enfin, il nous a appris en mai l’ouverture d’une instruction judiciaire pour sa plainte.

Retrouvez l’ensemble de nos témoignages ici

Notes

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1 En référence à Emile Zola, auteur d’un « J’accuse » pour défendre Alfred Dreyfus.
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Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.