« Avec l’assistance sexuelle, on adresse un leurre aux personnes handicapées »

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Dans le cadre du programme national du Planning familial « Handicap et alors[1] ? », Sandy Beauvais, conseillère conjugale et familiale, assure dans le Tarn-et-Garonne des accompagnements à la vie affective et sexuelle auprès de jeunes et d’adultes handicapé·es mais aussi de familles ou de professionnel·les. Elle dénonce le poids des normes « validistes » et dit ses doutes face au projet de création de « services d’assistance sexuelle ».

Les représentations sur la sexualité des personnes handicapées évoluent-elles ?

 Au début des années 2000, ce qui dominait pour une majorité de professionnel·les et parents était une sur-focalisation sur les « risques VIH » et une vision des personnes handicapées comme d’« éternels  enfants ». Il existait des pratiques de contraception forcée. Heureusement, les choses ont évolué depuis, sur la compréhension que les personnes handicapées peuvent avoir une sexualité et peuvent être parents. Mais il reste beaucoup de peurs car la sexualité, la parenté ou la mixité filles-garçons, arrivée tardivement dans les établissements, demeurent des impensés. J’observe par exemple que dans les IME[1] les filles se sentent presque toutes dans l’obligation d’avoir un petit copain pour se protéger du harcèlement quotidien de la part de garçons. Partout où j’interviens, la question des violences sexistes et sexuelles est prégnante. Je peux citer l’exemple de femmes handicapées récemment formées en collectif pour dénoncer les violences subies au sein d’un ESAT[2]. Malgré leur mobilisation et le relais du Planning 82, le réflexe de la direction a été de relativiser : « Ce sont des hommes handicapés, ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font ». Ce relativisme justifie de ne pas appliquer la législation en matière de santé et sécurité au travail[3]. Pourtant, comme dans la population en général, il peut y avoir des hommes handicapés dominants et violents. Ce constat est tabou. Je m’interroge sur la protection des filles et femmes en situation de handicap, ainsi que sur celle de la non prise en charge des hommes handicapés auteurs de violences.

Que pensez vous de cette proposition « d’assistance sexuelle » ?

 On adresse à ces personnes un leurre. Le poids des normes est lourd autour de ce que devrait être une vie affective et sexuelle « normale », « comme les valides ». On les projette dans une sexualité obligatoire devant forcément passer par la pénétration, renforcée par l’accès croissant à la pornographie. C’est lorsque le standard validiste ne peut être atteint qu’arrivent les souffrances. Si ce rapport à la norme et ces croyances limitantes sont déjà à la source de souffrances pour les personnes dites valides,  on comprend à quel point cela peut être amplifié chez des personnes qui, du fait de leur handicap, ne correspondent pas à une norme majoritaire. Pour comprendre la demande réelle, l’enjeu est donc de mettre à distance nos représentations validistes, hétéropatriarcales et pénétrocentrées qui laissent peu de place aux différences, à l’imagination et à la créativité. Il existe pourtant une grande variété de chemins de sexualité pour prendre du plaisir et améliorer son bien être !

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Avez vous vous-même été interpellée par des demandeurs ?

Alors que j’ai accompagné des centaines de femmes et d’hommes en situation de handicap depuis 18 ans, j’évalue entre 5 et 10 maximum les demandes exprimées « d’assistance sexuelle ». Encore faut-il préciser que le plus souvent ces demandes venaient de professionnel·les et/ou de militant·es de « l’assistance sexuelle ». Je pense à un homme qui avait des comportements sexuellement agressifs avec les professionnelles et que l’équipe était prête à aider à rencontrer une femme prostituée. C’est là qu’on m’a sollicitée. J’ai rappelé le cadre de la loi française sur l’interdiction d’achat sexuel. Et grâce à des espaces de parole collectifs et à l’écoute individuelle, il a pu dire son besoin qui ne se résumait pas à une consommation sexuelle. Ce cheminement l’a autorisé à s’installer dans une structure collective. Il se relie aux autres. Il s’est métamorphosé. Dans les animations, il montre aujourd’hui que sa vie affective et sexuelle n’est plus centrée sur la consommation d’un corps qui pourrait répondre à un désir physiologique, mais sur une relation sexuelle de plaisir partagé parce qu’il est lui et non pas parce qu’il paye. Dans l’hypothèse où il deviendrait légal en France d’ accompagner des personnes handicapées vers la consommation de sexe tarifé, je doute que cela puisse répondre à leur demande première – si on écoute vraiment – qui est une demande de relation. Que va-t-on générer ? Des professionnel·les interrogé·es dans des médias disent leur satisfaction suite à la mise en place « d’assistance sexuelle » : « c’est bien, ils sont plus calmes ». Est-ce cela l’objectif ? Satisfaction pour qui ?

Bien des manques resteraient d’abord à résoudre ?

Un point central exprimé par les personnes handicapées est le manque d’espace à soi, d’intimité, ainsi que les obstacles à des rencontres en dehors de leur structure. Je pense à un couple pour qui la demande sexuelle exprimée était « du peau à peau » mais qui ne pouvait même pas disposer d’un lit double. Lorsque la demande implique une personne en dehors de sa propre structure, les obstacles sont encore plus grands. Vouloir se rendre dans une autre structure pour rencontrer un.e ami·e, un·e amoureux/se ou un.e partenaire sexuel.le, ou vouloir l’accueillir dans la sienne, devient vite mission impossible dans l’état actuel des moyens. On se casse le nez sur le « prix de journée », le manque de disponibilités des professionnel·les. Qui prend en charge le coût ? Comment s’organiser avec les plannings ? Quelles autorisations administratives de sortie ? Dans quel délai ? Avec quel transport ? Autant de blocages qui créent des dépendances et limitent drastiquement l’autonomie des personnes handicapées. Enfin, un nombre non négligeable de professionnel·les sont très mal à l’aise – souvent par manque de formation et d’accompagnement – avec le fait d’accompagner la vie affective et sexuelle de résident.e.s. 

Quelles seraient les vraies réponses selon vous ?

 Le travail à réaliser s’inscrit dans un temps long et un important travail de fond avec les structures pour que la question de la vie affective et sexuelle soit intégrée au projet d’établissement. Cela s’appuie sur un nécessaire travail pluriprofessionnel, qui aujourd’hui n’est malheureusement pas financé. Dans le cadre d’un de ces partenariats avec une structure hébergeant surtout des personnes à mobilité réduite, j’accompagne les résident.e.s en groupe de parole ou permanences individuelles, ainsi que les professionnel·les et les familles. Dans une structure où les équipes ont fait état de « beaucoup de mouvement la nuit », le droit à des rapports sexuels librement consentis et sans contrainte financière étant légitime, j’ai centré mon intervention sur les droits des personnes et la prévention des violences. Par ailleurs il y a des solutions trouvées  par les résidente-s et l’équipe pour répondre au besoin exprimé : masturbateurs péniens, sextoys que les professionnel.le.s volontaires se limitent à placer et nettoyer à la demande du résident. De mon côté  en collectifs je propose par exemple un « massage météo[4] » pour travailler la question des émotions et ressentis… Cette mise en situation favorise l’écoute et la compréhension de l’autre. Une personne handicapée doit pouvoir entendre qu’un.e soignant.e n’a pas envie que quelqu’un se masturbe devant elle/lui, et, inversement, un.e soignant.e doit pouvoir entendre que certains gestes sont désagréables.

 Un espoir pour l’avenir ?

Le rêve serait de créer des groupes de parole inter-structures, afin de mélanger les publics, susciter des rencontres et des échanges de pratiques entre professionnel·les pour faire bouger les lignes. Mais permettre un tel moment implique pour l’animatrice de trouver le temps nécessaire pour monter un projet, chercher des financements, à l’heure où le milieu associatif est essoré par une logique libérale appliquée aux financements publics. Dans notre département, un autre de nos projets est de rendre accessible aux personnes à mobilité réduite le bus du Planning qui sillonne les campagnes. et de Il faudrait aussi faciliter le transport à la demande. Aujourd’hui, pour une personne handicapée, exercer son droit fondamental de circuler reste un combat. Mais des choses bougent. Chez les plus jeunes, qui ont bénéficié d’actions d’éducation à la vie affective et sexuelle, beaucoup ne se posent pas les questions de la même manière. Je pense par exemple à un IME où j’intervenais et où de nombreuses filles et garçons handicapé·es ont une approche positive de la sexualité, avec une forte demande d’égalité femmes-hommes. Elles et ils s’autorisent à penser leur vie affective et sexuelle et à se projeter différemment.

 

A lire également notre dossier : « Assistance sexuelle » : voie sans issue

[1]  Instituts médico-éducatifs pour enfants et adolescents en situation de handicap mental

[2]  Etablissement et service d’aide par le travail

[3] Tout signalement de violence au travail – a fortiori sexuelle – doit faire l’objet d’une enquête permettant de vérifier les   faits et de les sanctionner.

[4]Massages dans le dos, plus ou moins intenses, faisant « la pluie » ou « le soleil ».

 

[1] « https://www.planning-familial.org/fr/handicap-et-alors-257 »