Espagne : la pandémie, un accélérateur de l’abolitionnisme ?

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Depuis le déconfinement, fin juin 2020, 1600 bordels ont pu fonctionner en Espagne, en toute incohérence avec les mesures drastiques engendrées par la pandémie. Face à la multiplication (sans surprise) des cas de coronavirus dans ces établissements, Irène Montero, la ministre espagnole de l’égalité, a adressé, le 21 août 2020, une lettre aux régions autonomes pour exiger leur fermeture au même titre que les discothèques et bars de nuit, interdits d’activité depuis la mi-août.

La Catalogne, avec ses bordels usines de La Jonquera, et Castille-La Manche, qui concentre 80 % des « puticlubs » du pays, ont été les premières régions à décréter cette fermeture. Toutefois, selon la presse espagnole, il apparaît qu’en Catalogne par exemple, de nombreux patrons de bordels, experts en l’art de tourner les réglementations, se sont appuyés sur celles de l’hôtellerie pour poursuivre leurs activités. Le monde prostitutionnel étant celui de l’opacité et de l’escroquerie, aucun traçage n’est de toute façon possible pour repérer les foyers de contagion. Les contaminations peuvent donc se poursuivre d’autant que les bordels déguisés poussent comme des champignons et que les fermetures ont poussé les proxénètes à déplacer les femmes. Selon l’Association pour la prévention, la réinsertion et l’aide à la femme prostituée, les mafias auraient ces derniers mois transféré les femmes des zones industrielles vers des appartements de banlieue.

Des abolitionnistes de plus en plus nombreux à gauche

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Ce contexte désastreux, et d’abord pour les femmes jetées à la rue lors du confinement ou nourries par leurs proxénètes contre un alourdissement de leur dette, aura au moins relancé en Espagne le débat sur la prostitution. Les abolitionnistes, de plus en plus nombreux à gauche, déplorent ainsi que la ministre, par ailleurs dirigeante du parti Podemos et elle-même de sensibilité abolitionniste, s’en tienne à un ordre de fermeture temporaire, uniquement lié à des raisons sanitaires. Il est vrai qu’elle n’est pas suivie, pour le moment, par les instances dirigeantes de son parti.

Ils et elles appellent de leurs vœux une politique à même d’offrir aux femmes prostituées des « alternatives dignes », ainsi qu’elle l’a demandé aux régions, et posent les questions de fond. « Il ne faut pas seulement freiner le virus du Covid-19, mais aussi celui du machisme », a ainsi souligné le ministre de la consommation Alberto Garzon (Gauche Unie) en précisant : « La meilleure formule est l’abolition de la prostitution, mais avec des alternatives pour les femmes exploitées ». Quant au chef du gouvernement espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, il espère qu’un accord entre les partis sera conclu au Congrès « afin de mettre fin à ce fléau, dont souffrent malheureusement un grand nombre de femmes, impliquées dans la traite des êtres humains ».

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.