Suisse et prostitution légale : le Covid-19, un révélateur ?

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Deux cas de covid apparus dans une « maison close » de Zürich montrent les risques que courent particulièrement les femmes prostituées. Mais ils sont aussi l’occasion, dans un pays fier d’avoir légalisé des formes de proxénétisme, de faire des découvertes sur les réalités de leur exploitation.

Dans la Langstrasse, au cœur du quartier rouge de Zürich, le Lugano Bar a récemment fait les gros titres. Deux cas de Covid-19 y ont été détectés, deux femmes prostituées vivant sur place. Interrogé sur ces cas de contagion, le propriétaire du Lugano, connu sous le pseudo de « Papi » (et pas sous sa véritable identité), a déclaré : « Qu’est-ce que j’y peux ? Ça peut arriver partout. » 

En Suisse, les bordels ont pu rouvrir dès le 6 juin 2020, sous la pression des patrons, proxénètes adoubés par l’Etat et les régions. Même avec deux cas de Covid-19, l’établissement de « Papi » est d’ailleurs toujours ouvert. Les « clients » sont seulement censés, depuis le 1er octobre, laisser leurs nom et numéro de portable, de façon à assurer le traçage en cas de contagion (on aimerait connaître la fiabilité d’une si énergique mesure dans un milieu fondé sur la cachotterie…). Et le canton a décidé de limiter l’immigration de femmes hors UE notamment, qui ne pourront plus obtenir d’autorisation de prostitution, même pour un court séjour.

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L’événement a en tout cas amené des journalistes à approcher les lieux et à y faire « d’incroyables découvertes », à en croire le Neue Zürcher Zeitung  quotidien de Zürich et de sa région. Ils ont ainsi réalisé que les deux femmes infectées partagent un espace exigu, au dessus du bar, avec 47 autres femmes nigérianes. Sur trois étages, des chambres sordides, minuscules, sont louées au prix fort à des femmes sud-américaines, africaines ou d’Europe de l’Est. Jusqu’à quatre d’entre elles peuvent occuper une même chambre. Et parfois, plusieurs sont amenées à partager le même lit… Pourvues d’autorisations de séjour précaires ou sans papiers, elles sont sans défense face aux conditions d’exploitation que leur impose leur « employeur ».

De qui peuvent-elles attendre un quelconque secours ? La responsable de la Mission Isla Victoria, conduite par la ville et chargée de la santé des personnes prostituées exerçant en salon, a déclaré : « Il n’y a pas plus de cas de Covid-19 dans la prostitution qu’ailleurs ».

Le canton a la possibilité de fermer les « clubs » en cas de violation des mesures sanitaires. Apparemment, des cas de Covid-19 ne suffisent pas à le décider à freiner cette lucrative affaire qu’est l’exploitation sexuelle des femmes. Papi peut donc continuer tranquillement son business malgré les relents sulfureux qu’il traîne à sa suite. En 2002, l’établissement s’était fait remarquer suite à deux meurtres. La presse avait titré sur un règlement de comptes sanglant en lien avec une affaire de coke. En 2012 puis en 2013, l’homme, repéré en compagnie de policiers, notamment chargés du « milieu », a été mêlé à de graves affaires de corruption.

Cette suite d’événements commence à faire son chemin dans les esprits. La presse suisse relève que le commerce du sexe soulève désormais un malaise. Des élues commencent à poser des questions, à dénoncer un espace « hors droit », un business hautement criminel, un système cruel qui bafoue les droits humains. Le virus sera-t-il l’occasion d’un début de prise de conscience ?

 

 

 

[1] « Papi » und dans florierende Geschäft mit den Protituierten, 9/09/2020.

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.