Ces temps-ci, la société à l’épreuve des affaires de mœurs

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Il y a encore quelques décennies, nous dit l’auteur, qu’un philosophe s’attaque à ces questions de société qu’étaient les « affaires de moeurs », l’aurait conduit à dénoncer « une répression de la sexualité ».  Ce temps est révolu. Ce n’est pas au nom d’un ordre moral quelconque qu’il faut aujourd’hui mettre à jour et réparer autant que faire se peut ce que l’on appelle désormais les « violences sexuelles ».

 Ce que la société découvre, sidérée, ce n’est pas tant lesdites « affaires », mais l’étendue de la complaisance et de la complicité qui les ont rendues possibles, pendant si longtemps, dans un silence verrouillé. Le mérite de Marc Crépon, en un livre court et clair, est de passer au crible toutes les questions qui nous taraudent depuis qu’ont éclaté, dans tous les milieux, (l’église, le cinéma, le monde sportif, la famille…) les révélations sur le harcèlement, les viols, l’inceste, la pédocriminalité. Qu’est-ce qu’un acte violent ? Une agression sexuelle ? Que signifie le concept « d’objet » ? Celui de consentement ? Comment s’organisent le secret et la honte ? Faut-il supprimer des bibliothèques les ouvrages de ceux qui se sont rendus coupables ? Plus largement, faut-il instruire le procès de l’ensemble de notre culture ? Peinture, littérature, théâtre, opéra, cinéma, partout le système de domination qui sous-tend et entretient les violences sexuelles a laissé des traces. Faut-il même dynamiter notre langage quand la langue du droit elle-même rechigne à dénoncer l’inceste ?

 Tout ici est passionnant. Il faut, dit l’auteur, renverser le rapport de force. Il faut que la honte change de camp. Mais il invite à « distinguer la répression qu’exigent ces agressions d’une police des mœurs » qui prendrait place dans tous les espaces de nos vies. « Une société ne gagne jamais rien à se livrer aux mains des censeurs et des inquisiteurs », rappelle-t-il. Il ne serait pas bon de troquer, contre le légitime besoin de justice et de réparation, la vengeance et la « vindicte populaire » avec sa mise au pilori (et le rachat d’une vertu rétrospective par ceux-là mêmes qui ont organisé et entretenu le silence). L’auteur refuse toutefois que l’argument soit utilisé par les complices du système pour délégitimer la colère des victimes et décrédibiliser l’actuel mouvement de libération.

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Conjuguer parole des personnes concernées, action militante des associations et action du législateur

Pour que les choses changent, explique-t-il, et par bonheur elles sont en train de changer, il faut la conjonction de trois éléments : la voix singulière des premières concernées, l’action militante des associations afin de la relayer, enfin l’action du législateur. Une trilogie qui n’est pas sans évoquer pour nous la lente mise à jour des violences prostitutionnelles.

A cet égard, la lecture du livre (qui n’aborde pas la prostitution) apporte d’utiles réflexions. Faire l’objet d’une agression, selon l’auteur, « c’est se voir réduit au matériau brut sur lequel s’exerce une force extérieure que l’on n’a pas choisie ni désirée. (…) L’agression « n’a que faire de la singularité de celui dont elle fait l’objet de la satisfaction de sa pulsion, indéfiniment et compulsivement substituable et remplaçable. » Comment ne pas penser au comportement des « clients » ? Heureusement, le philosophe est formel : les sociétés ne sont pas vouées à reproduire indéfiniment les mêmes violences, leur perception évolue, le seuil de tolérance s’abaisse. L’espoir est donc permis pour la libération de la parole des « survivantes ». 

Au final ? Ni vengeance, ni guerre des sexes. Il s’agit de sortir du déni, de se solidariser avec les victimes, et donc de se désolidariser avec les agresseurs. Marc Crépon appelle, et nous avec lui, à « une mutation en profondeur du regard que les hommes portent sur les femmes », à leur « mobilisation active » pour bannir de leur façon de parler, de regarder, de produire discours et images, « l’objectification du corps féminin qui aura depuis toujours fait le lit des violences ». Un programme riche de perspectives pour les décennies à venir.

 

 

Ces temps-ci, la société à l’épreuve des affaires de moeurs, Marc Crépon, Editions Rivages, 2021

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.