Femmes, en résistance à la misogynie

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La misogynie est partout. Des années 1970 à nos jours, les féministes ont beaucoup revendiqué, dit et obtenu. La parole des femmes s’est déployée sur tous les supports, sur Internet avec le mouvement #metoo, entre autres. Toutes ces avancées s’accompagnent malheureusement de tentatives acharnées de les faire taire. 

Woman Hating, « De la misogyne », livre de la grande féministe radicale états-unienne Andrea Dworkin, a été écrit en 1976 et traduit en 2023 en français par Camille Chaplain et Harmony Devillard (voir notre Lundi de Prostitution et Société sur le sujet ci-dessous)

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Dworkin fait se succéder dans l’ouvrage des chapitres consacrés aux contes de fée et à la pornographie. En accolant ces deux thématiques, elle démontre que dans un cas -le conte pour enfants, comme dans l’autre, le récit pornographique pour adultes, le message aux femmes est le même : dire à chacune la place qu’elle doit occuper dans la société. 

À l’époque où Dworkin écrit, les dessins animés Disney qui les exploitent n’ont pas connu #metoo ni les exigences légitimes d’une meilleure représentation des unes et des autres. L’image véhiculée est encore univoque : c’est celle de la jeune princesse orpheline de mère, maltraitée par sa belle-mère, endormie, puis « sauvée » par le prince charmant…

Dworkin explique comment, par ces contes, on explique aux fillettes qu’il «faut être bonne». C’est-à-dire ne rien faire, ne rien dire, ne rien vouloir, ne pas désirer… 

« Pour qu’une femme soit bonne elle doit être morte ou aussi proche de cet état que possible la catatonie est la qualité par laquelle la femme bonne remporte sa victoire. La Belle au bois dormant a dormi pendant 100 ans après s’être piqué le doigt sur un fuseau. Le baiser du prince héroïque l’a réveillée il est tombé amoureux d’elle tandis qu’elle était endormie où parce qu’elle était endormie « . 

À l’époque de Dworkin, Internet n’existe pas, Youporn et ses millions de vidéos non plus, avec la « règle 34 », qui dit que toute chose/action présente sur Internet a sa version porno. Des milliers de femmes ne sont pas encore exploitées, violées, violentées dans cette industrie, qui ne rapporte pas encore des milliards de dollars.

Mais déjà, la féministe états-unienne démontre qu’ à travers des récits encensés, qualifiés « d’érotique», comme Histoire d’O, le rôle dévolu aux femmes dans la sexualité est le même que dans les contes de fées : être passive, ne pas désirer, et être livrée aux désirs, plaisirs, ou tortures sexuelles des hommes.

Dans les deux cas, la femme qui s’insurge, qui agit, celle qui a un désir propre, est la sorcière (ou féministe ou mal baisée, ou « féminazie » ). Elle doit être éliminée. Il faut la faire taire.

La misogynie au temps du numérique

50 ans après, la situation a-t-elle changé ? Entretemps, les combats féministes ont permis des avancées, et le numérique s’est invité dans nos vies. Il a permis un meilleur accès aux informations. Via des mouvements comme #Metoo ou #metooinceste, on comprend mieux les mécanismes des violences masculines. Des milliers de femmes ont pu s’exprimer et contrer l’isolement, premier outil des agresseurs.

Malheureusement, il y a aussi eu en retour une explosion de la violence en ligne, du cyberharcèlement des femmes, et des violences sexuelles filmées et payées dans l’industrie porno. 

À cet égard, le long-métrage documentaire «Je vous salue salope, la misogynie au temps du numérique», de Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist, sorti sur les écrans le 4 octobre, est à la fois remarquable et terrifiant.

Ce film québecois de 2022 fait le portrait de quatre femmes puissantes, qui ont été cyberharcelées… parce qu’elles sont des femmes et parce qu’elles portent la voix des femmes et/ou des opprimé·es. 

Chacune a eu du succès dans son domaine. Chacune d’entre elles a été cyberharcelée de milliers de messages (Marion Seclin en a cessé de compter après 40 000!). Chacune a reçu des insultes, des menaces directes de viol et de mort. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs sont restés impunis. 

Laurence, professeure au Québec, admise dans l’école de ses rêves, a reçu, comme une de ses amies, des messages lui disant qu’elle était idiote et ferait mieux de se taire. Que le harceleur (déguisé sous un faux profil de femme) connaissait son adresse. À ce jour, il n’a pas cessé ses menaces de mort. 

Laura Boldrini a été harcelée une fois qu’elle a été élue présidente de la chambre des députées italienne. Un maire, adversaire politique, ne supportant pas son discours féministe, a invité sur ses réseaux sociaux des hommes à aller la violer chez elle. Elle a tout de même obtenu le vote d’une loi contre le cyberharcèlement.

Kiah Morris, femme noire venue de Chicago élue sur un programme de justice sociale (et donc raciale) a été prise pour cible par un néo-nazi. Après la fin de l’ordonnance de protection obtenue contre lui, les menaces ont redoublé, il a entraîné tout un groupe de suprémacistes blancs. C’est elle qui a du renoncer, démissionner et déménager.

Marion Seclin, ayant une chaîne de vidéos youtube féministe, a reçu 40 000 messages d’appel au viol et au meurtre. A tel point qu’elle explique dans le film qu’adolescente elle a subi des viols, mais que « le pire entre viol et cyberharcèlement, c’est le cyberharcèlement. Car c’était extérieur et sur la durée. Cela dépend de trop de personnes et je savais pas quand ça se finirait. Cela m’a terriblement affaiblie, toute ma confiance. (…) J’ai eu envie de mourir à des moments », raconte-t-elle

Laura Zuckerberg, la sœur du fondateur de Facebook, est enseignante spécialisée sur les réseaux sociaux et livre son analyse dans le documentaire: « Les attaques qui durent longtemps touchent surtout les femmes qui ont beaucoup réussi sur une longue période et se sont imposées dans la société (…) [le cyberharcèlement] vient leur rappeler qu’on ne les laissera jamais tranquilles. » 

Impunité

Sorties de l’isolement, de la culpabilité, les victimes doivent encore faire face à la terreur du harcèlement qui ne s’arrête pas. Et à l’impunité des agresseurs, qui reste la règle, voire l’est encore plus avec internet. 

Comme l’analyse Marion Seclin : « Ils ont agi comme dans une meute. Vu que les autres le font je peux le faire et on me remarquera pas plus que les autres ».

La misogynie, la volonté de faire taire les femmes qui ne sont pas inertes, est aussi ancienne que l’émancipation des femmes. Laurence Rosier, linguiste à l’université libre de Bruxelles , l’explique dans le film : A la révolution industrielle, des femmes ouvrières, serveuses, vont dans les rues ; c’est là qu’on constate les premières traces de harcèlement sexiste.

Cela fait écho à ce que disait l’historienne des femmes Eliane Viennot dans notre « lundi de Prostitution et Société » où elle parlait de l’avènement du règlementarisme en France. En 1848, les femmes qui se révoltaient contre leur mise à l’écart, qui marchaient en groupe dans la rue, y ont été tabassées par des groupes d’hommes. Le mouvement des suffragettes a également été un summum de harcèlement sexiste.

Comme le décrivait Gertrude Colmore dans « Suffragette Sally » ( Editions Ixe), des femmes, pour avoir simplement dit à haute voix dans une assemblée masculine « on veut le droit de vote des femmes » au début du 20e siècle, ont été emprisonnées et maltraitées.

Lorsqu’on écoute les témoignages des protagonistes de Je vous salue salope, lorsqu’on lit Dworkin, lorsqu’on entend les survivantes de la prostitution (voir notre dossier), on ne peut qu’être admirative que les femmes soient toujours debout, toujours combattantes, toujours en révolte contre cette haine systématique qui veut les faire taire.

C’est ce combat que le festival féministe de documentaires « Femmes en résistance » a montré sur les écrans de l’Espace municipal Jean Vilar fin septembre, ayant choisi pour sa 21e édition le titre « Femmes en résistance à la misogynie ».

En plus de « Je vous salue salope », présenté en avant-première, un film sur la vie et l’oeuvre d’Andrea Dworkin, « My Name is Andrea », a fait la clôture du festival. Et également présenté des films, comme « De rêves et de parpaings » (photo), pour montrer comment les femmes trouvent des solutions en construisant, ensemble, leur vie et leur avenir.

L’équipe des « Enchantière », pour le film, De rêves et de parpaings