Josephine Butler, pionnière du féminisme au XIXe siècle (2/5)

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Josephine Butler, pionnière féministe et abolitionniste de l’Angleterre victorienne,  a mené un combat quotidien avec les personnes prostituées et les femmes les plus précaires. Comme tant d’autres, elle est très mal connue. Tous les vendredis du mois de juillet, découvrez un pan de la vie de cette figure exceptionnelle du combat féministe et abolitionniste. Cet article est une traduction de celui d’Anna Fisher, paru sur le site britannique Nordic Model Now, que nous remercions. Merci à Rebecca Le Minh pour la traduction. 

Deuxième partie : Un engagement sans faille

Après avoir étudié les origines de l’engagement de Josephine Butler dans la première partie de l’article, cette seconde partie est au coeur du sujet : l’engagement sans faille de la britannique auprès des femmes les plus vulnérables de la société.

La Maison de repos et Maison industrielle

Une maison d’accueil des femmes avant sa démolition en 2009

Prenant conscience que le besoin d’accueil des femmes était bien trop grand pour qu’elle puisse installer tout le monde chez elle, Joséphine mit en place une « Maison de repos ». Dans l’impossibilité d’obtenir un financement officiel, les Butler prirent le risque financier eux-mêmes, et Joséphine aborda des hommes fortunés de Liverpool pour susciter leurs dons. Le refuge était dirigé selon un modèle libéral, très différent des régimes répressifs en règle dans la plupart des refuges appartenant à l’institution religieuse. Cependant, l’insistance mise sur le sauvetage des âmes des femmes pourrait mettre mal à l’aise notre lectrice moderne laïque.

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Ceux qui considèrent la prostitution comme une forme ordinaire de travail ou d’emploi critiquent souvent Joséphine Butler, percevant son travail comme faisant partie d’un mouvement de « pureté morale » et comme une œuvre de la charité pour classes moyennes dégradante et qui, intrinsèquement, considérait les prostituées comme des femmes déchues ayant besoin d’aide.

Mais le fait est que Joséphine répondait ainsi à une grande détresse, celle de femmes démunies, mal nourries, très souvent malades et même mourantes, et qui n’avaient personne d’autre vers qui se tourner.

Bien que ses premiers écrits en particulier aient été inscrits sous les principes chrétiens, sa conscience et son analyse politiques se développèrent rapidement. Cette mise en contact avec des femmes démunies et les épreuves qu’elles avaient à surmonter donnèrent de la matière à son militantisme politique grandissant, lui donnant plus de profondeur et de sagesse que de nombreuses suffragettes qui restaient dans leur zone de confort.

Joséphine était l’une des 1500 signataires de la première pétition à réclamer le suffrage féminin, que John Stuart Mill proposa au Parlement le 6 juin 1866. Peut-être en conséquence de cela, elle fut invitée à rencontrer des femmes telles que Lydia Becker ou Mrs Glayn, qui étaient impliquées dans le mouvement pour le vote de Manchester.

« C’était une réunion importante, un point décisif car elle montra pour la première fois à Joséphine que l’on pouvait obtenir des réformes sociales si les femmes s’alliaient pour travailler ensemble et former des comités locaux qui pourraient par la suite se transformer en initiatives nationales. » [Page 75]

Joséphine entrait dans les bordels pour parler avec les femmes. Elle ne demandait pas les noms de leurs clients, mais se rendit compte qu’elle connaissait peut-être certains d’entre eux, et le fait que leurs réputations restent sans tache alors que les femmes étaient marginalisées la rendit furieuse.

Charles Birrel l’alertait sur des endroits où elle pourrait trouver des femmes pauvres, à qui elle rendait visite. Elle devint connue parmi les femmes démunies de Liverpool, qui la respectaient pour avoir trié des étoupes avec des prostituées et des voleuses, et pour avoir ouvert son domicile à des femmes sans abri.

A cette époque, il y avait plus de femmes que d’hommes à Liverpool.  De fait, un nombre exceptionnel d’entre elles devaient gagner leur vie. Mais, la majorité du travail rémunéré était le dur travail sur les quais et il y avait très peu d’opportunités pour les femmes dans le milieu industriel. Beaucoup de ces femmes étaient si pauvres qu’elles ne pouvaient même pas émigrer, car elles étaient vêtues de haillons et n’avaient pas de vêtements corrects.

Joséphine installa un second refuge plus grand, la Maison industrielle, où les femmes démunies pouvaient acquérir des compétences et gagner une référence qui leur permettrait d’obtenir un travail rémunéré stable. Elle persuada la commission du workhouse de la financer, avec l’aide des dons des marchands locaux.

L’accès des femmes à une meilleure éducation

George Butler était convaincu que les maîtresses d’école devaient avoir le même salaire que leurs collègues masculins. Cependant, il prit conscience que cela serait difficile à justifier alors que les femmes étaient exclues des grandes études et étaient donc moins qualifiées que les maîtres d’école. Cela l’amena à soutenir le combat pour une meilleure éducation des femmes, mais il pensa que c’étaient les femmes qui devraient mener le combat.

Au printemps 1867, Anne Clough, qui deviendrait par la suite la première principale du Newnham College à Cambridge, fit appel aux Butler pour réclamer leur soutien dans le combat pour l’accès des femmes à une meilleure éducation. En conséquence, Josephine et George s’engagèrent dans le North of England Council for Promoting the Higher Education of Women (Conseil pour promouvoir une meilleure éducation des femmes du Nord de l’Angleterre), et Josephine devint la première présidente élue du conseil.

« Lorsqu’Anne Clough proposa à Joséphine de s’impliquer dans le Conseil du Nord de l’Angleterre, elle lui ouvrit un nouveau monde de possibilités, la présentant à de tous nouveaux cercles d’hommes et femmes à principes qui comprenaient comment organiser des comités et faire pression sur le gouvernement. » [Page 88]

Le combat pour les droits des femmes mariées

Tout en maintenant son implication dans le combat pour une meilleure éducation ainsi que la Maison de repos et la Maison Industrielle, Joséphine rejoignit également la campagne réclamant la protection des biens des femmes mariées. Elle devint la co-secrétaire du « comité pour la propriété des femmes mariées ».

Lorsqu’une femme se mariait à cette époque, tout l’argent et toute propriété qu’elle possédait devenait instantanément celle de son mari, et à partir de ce moment tout salaire ou tout argent qu’elle recevait devenait automatiquement le sien. Cela signifiait que son identité légale était absorbée par celle du mari et ils devenaient une seule et même personne aux yeux de la loi (lui). Ce phénomène s’appelait « coverture » soit protection maritale.

Ce n’est qu’avec l’Acte de propriété des femmes mariées de 1884 que les femmes mariées obtinrent des droits de propriété similaires à ceux des hommes et furent libérées de la protection maritale.

Un pamphlet pour l’accès des femmes à l’emploi

A la demande du vice-chancelier de l’université de Cambridge, Joséphine écrivit son premier article publié en 1868. Il s’agissait d’un pamphlet de 28 pages intitulé « L’Education et l’emploi des femmes ».

« Joséphine fit un usage impressionnant des statistiques récoltées des données de recensement de 1851 et 1861, et d’informations réunies de sociétés comme l’Institution des gouvernantes et l’Association des maîtresses d’école dans le but de briser la « conspiration du silence » qui maintenait la société dans l’ignorance de la position économique des femmes. Les faits étaient affligeants et choquants : 500 demandeuses d’emploi répondirent à une annonce pour une position de gouvernante pour seulement 20 livres à l’année, une somme considérée comme si ridicule que les inscriptions des femmes prêtes à accepter un tel salaire était refusées par les institutions de gouvernantes ; une autre annonce pour un travail non payé de gouvernante pour petits enfants reçut 300 réponses… » [Page 92]

Elle cita des femmes anonymes, comme une maîtresse d’école qui avait attaché un ruban autour de sa taille avant d’aller se coucher pour l’aider à supporter les crampes que causait la faim et qui l’assaillaient chaque nuit. Elle expliqua la soif de connaissance inassouvie des femmes, et leur faim au milieu de tout cela. Les préoccupations de Joséphine étaient plus larges que la seule éducation des femmes de classe moyenne. Elle comprenait les problèmes des femmes de toutes classes sociales.

Elle devenait de plus en plus connue et fit face à des réactions ignobles, comme celle de Frederic Harrison, un membre du Wadham College à Oxford, très influent dans les cercles réformistes. Harrison pensait que les femmes ne devraient faire aucun travail payé, peu importe de quel type. Joséphine comprit parfaitement qu’il argumentait en réalité pour la polygamie et la prostitution massive.

Elle lui répondit, lui expliquant que la réalité était qu’il y avait deux millions et demi de célibataires et de veuves dans le pays, dont les options en l’absence de travail rémunéré étaient en effet la famine ou la prostitution ; et cela s’appliquait à des femmes de toutes les classes.

L’ignorance des hommes ayant reçu une bonne éducation à propos de la réalité des vies des femmes étaient aberrante et l’échange avec Harrison en particulier eut un impact fort sur la santé de Joséphine. Cependant, cela ne l’empêcha pas d’aller à Cambridge pour rassembler du soutien. Elle rencontra de nombreux professeurs et trouva que les plus âgés en particulier faisaient preuve d’empathie et elle soumit une pétition avec un grand nombre de signatures au Sénat universitaire. Les signataires incluaient Florence Nightingale, Harriet Martineau, Mrs Tennyson, Mrs Gladstone et un bon nombre de femmes nobles.

Durant l’année suivante, 1869, la Cambridge Higher Examination (examen supérieur) pour les femmes de plus de 18 ans fut créé. Bien que de nombreuses autres femmes aient été impliquées, dont Anna Clough, Joséphine avait sans aucun doute joué un rôle important, en particulier pour faciliter la compréhension du problème.

Au même moment, une autre femme, Emily Davies, poursuivait un autre objectif, combattre pour qu’il existe à Cambridge une section universitaire réservée aux femmes. Il y eut des différends entre les deux camps concernant la tactique à adopter et les objectifs à atteindre.

Un ouvrage important…mais oublié

Joséphine devint de plus en plus préoccupée par les problèmes qu’elle avait exposés dans L’éducation et l’emploi des femmes, et elle fit éditer une collection d’essais intitulés Le travail et la culture des femmes. Elle négocia un contrat de publication avec Macmillan et la collection fut publiée environ deux semaines après The Subjection of Women (La Soumission des femmes) de John Stuart Mill.

Mais alors que le livre de Mill se concentrait entièrement sur les femmes des classes moyenne et supérieure, celui de Joséphine recouvrait une grande partie des mêmes problèmes (l’éducation et le suffrage des femmes) mais dénonçait aussi des problèmes affectant les femmes de la classe ouvrière. Joséphine avançait que les femmes de toutes classes sociales risqueraient une vie dans la prostitution tant que toutes les autres options pour gagner leur vie leur seraient refusées, et que cela relevait de la plus haute hypocrisie de la part des hommes d’insister que la place des femmes fût à la maison devant cette réalité.

Ce n’est pas un hasard si le livre de Mill est toujours largement connu même après tout ce temps, alors que celui, plus radical, de Joséphine ne l’est pas. Dans Women of Ideas and What Men have Done to Them, Dale Spender documente la façon dont le travail intellectuel des femmes, en particulier le plus radical, est systématiquement effacé du panel culturel, car les hommes ont toujours contrôlé les institutions culturelles (et le font toujours en pratique). Ils décident ce qui a de la valeur, au sein même d’un système dans lequel les hommes naissent avec un monopole de privilèges et où le travail des femmes et leur analyse sont définis comme sans importance ni intérêt.

Après la publication du livre, Joséphine se mit à rassembler des informations de partout en Europe dans l’objectif d’établir une organisation à l’échelle européenne pour les droits des femmes.

A suivre vendredi 17 juillet, la 3e partie : la loi sur les maladies contagieuses