Josephine Butler, pionnière du féminisme au XIXe siècle (3/5)

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Josephine Butler, pionnière féministe et abolitionniste de l’Angleterre victorienne,  a mené un combat quotidien avec les personnes prostituées et les femmes les plus précaires. Comme tant d’autres, elle est très mal connue. Tous les vendredis du mois de juillet, découvrez un pan de la vie de cette figure exceptionnelle du combat féministe et abolitionniste. Cet article est une traduction de celui d’Anna Fisher, paru sur le site britannique Nordic Model Now, que nous remercions. Merci à Rebecca Le Minh pour la traduction. 

3e partie : la loi sur les maladies contagieuses

Durant l’été 1869, les Butler se rendirent en Suisse. Bien qu’il s’agît alors de vacances, Joséphine se rendit à plusieurs rencontres de femmes, dans le but de renforcer le réseau de soutien à la meilleure éducation des femmes sur le continent.

A Genève, elle rencontra des femmes venant de six pays Européens, préoccupées par le système réglementé de prostitution existant à travers la majorité de l’Europe, avec une structure administrative destinée à arrêter, enregistrer et examiner les femmes impliquées. A leur demande, Joséphine fit un discours contre ce système, avançant l’idée que le statut des femmes ne pourrait avancer tant qu’une telle réglementation existerait car elle inscrit dans la loi le droit des hommes à disposer sexuellement des femmes.

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Quand les Butler furent de retour à Douvres, ils trouvèrent une lettre expliquant que le système européen existait en fait déjà en Angleterre à travers les Lois sur les maladies contagieuses (« les CDA »). Jane Jordan explique comment celles-ci furent introduites :

« La première loi sur les maladies contagieuses fut votée en Grande Bretagne [en 1864], loi qui suivait dans une certaine mesure le modèle du système européen de prostitution réglementée, et qui dans un rayon de 11 camps militaires et ports navals, visait à contrôler la propagation de maladies vénériennes dans l’armée et la marine par déclaration exigible et examens internes réguliers de femmes que l’on croyait être des prostituées. Celle qui se révélaient porteuses de maladies étaient détenues pendant des durées pouvant aller jusqu’à des mois. Il s’agissait d’un élément de législation temporaire qui vécut trois ans, et fut remplacé par une nouvelle loi en 1866 qui ajoutait Chatham et Windsor au nombre de villes soumises à la loi et introduit l’exécution des examens bimensuels des prostituées. » [Page 107]

La troisième loi, adoptée pendant l’absence de Joséphine, étendit les dispositions à un total de 18 villes et la durée maximale de détention à neuf mois. Bien que quelques médecins se furent opposés aux CDA, ils étaient bien plus à les soutenir, y compris le Lancet, et nombre d’entre eux voulaient qu’ils soient étendus à tout le pays ainsi qu’un système à l’européenne de prostitution réglementée soit implanté.

Il n’y avait aucun besoin de prouver que la femme était effectivement impliquée dans la prostitution, ainsi les policiers en civil qui exécutaient les CDA harcelaient des femmes pauvres et de la classe ouvrière dans leur vie de tous les jours, les tyrannisant et les soumettant à une surveillance et une menace constantes. Sans surprise, ces policiers étaient détestés, comme l’étaient les prisons hospitalières dans lesquelles les femmes infectées étaient détenues. Être détenue sous les CDA ruinait de façon permanente les réputations de ces femmes à tel point qu’il devenait presque impossible d’échapper ensuite à la prostitution.

Joséphine fut pressée de mener une campagne nationale à la fois par les médecins s’opposant aux CDA et par Elizabeth Wolstoneholme qui avait organisé l’Association nationale pour le rejet des Lois sur les maladies contagieuses (« l’Association nationale ») en Septembre de cette même année.

Joséphine ne dit rien de tout cela à son mari pendant trois mois, durant lesquels elle lutte avec elle-même. Elle savait que tandis que son travail avec les femmes démunies tombait sous la dénomination de travail caritatif, qui était perçu comme acceptable pour des femmes de la classe supérieure, la direction d’une campagne politique contre les lois sur la prostitution serait toute autre chose.

« Cela fait maintenant de nombreuses semaines que j’ai appris que le Parlement avait autorisé cette immense cruauté, et je n’ai pas encore revêtu mon armure, ni suis-je encore prête. Rien ne m’éreinte autant, corps et âme, que la colère, la colère inutile ; et ces lois m’emplissent d’une telle colère, et même d’une telle haine, que j’ai peur de lui faire face… » [Joséphine, citée page 109]

Finalement, elle parvint à la conclusion qu’elle devait canaliser sa colère dans son travail afin de mettre fin à cette injustice autorisée par l’état et cette tyrannie contre les femmes. Elle prit son courage à deux mains pour le dire à George et après un délai de quelques jours durant lesquels il eut aussi débattit aussi lui-même des implications pour la famille, il lui donna sa bénédiction et maintint son soutien sans failles jusqu’à sa mort, bien qu’elle fît face à des critiques et attaques incessantes, y compris de la part du parquet de la Chambre des Communes et des journaux.

La campagne des dames contre les CDA

Le club de l’Association nationale nouvellement formée était uniquement ouvert aux hommes ; ainsi, à la fin de l’année 1869, Joséphine et quelques femmes quaker fondèrent l’Association nationale des dames pour le rejet des Lois sur les maladies contagieuses (« l’Association nationale des dames »), avec, à sa tête, Joséphine. Les premières membres consistaient de quatre sœurs, Elizabeth Bright, Margaret Tanner, Anna Maria Priestman et Mary Priestman qui devinrent les collègues en lesquelles Joséphine avait le plus confiance et ses amies intimes, celles dont l’amour et le soutien étaient fondamentaux pour sa capacité à encaisser les attaques et l’opposition qu’elle eut à affronter durant la campagne.

Joséphine s’embarqua dans une tournée de conférences dans une succession de villes et villages du Nord ; elle s’adressait aux mécaniciens, travailleurs de la forge et autres travailleurs industriels, nombre d’entre eux ayant récemment obtenu le suffrage avec le Reform Act de 1867. Cela lui demanda un courage extraordinaire ; à l’époque, cela n’arrivait quasiment jamais que des femmes assistent et s’expriment lors d’assemblées publiques, encore moins sur un sujet aussi tabou.

Elle comprenait aussi la totale hypocrisie du fait que les CDA les punissent de subir les conséquences d’un système sur lequel elles n’avaient aucun contrôle tout en laissant les hommes s’en tirer, alors que c’étaient les hommes qui possédaient le vrai choix et eux encore qui avaient créé et contrôlaient tout le système.

Son discours était différent à chaque fois et elle avait un talent extraordinaire pour expliquer les problèmes, et marquer les cœurs et les esprits. A ceux qui faisaient passer les femmes impliquées dans la prostitution comme impénitentes, elle répondait en insistant sur leur humanité. Elle comprenait, grâce à son expérience, que la plupart d’entre elles n’avait aucune alternative pour survivre, car les femmes étaient systématiquement exclues des métiers dits décents. Elle comprenait aussi la totale hypocrisie du fait que les CDA les punissent de subir les conséquences d’un système sur lequel elles n’avaient aucun contrôle tout en laissant les hommes s’en tirer, alors que c’étaient les hommes qui possédaient le vrai choix et eux encore qui avaient créé et contrôlaient tout le système.

Certains des hommes de l’assistance à Crewe confirmèrent que ce qu’elle disait était vrai, car ils avaient vu par eux-mêmes les effets sociaux dévastateurs qu’avait eus le système de prostitution régularisée à Paris, lorsqu’ils y avaient fait leur apprentissage.

Ses discours publics fréquents dans les quelques années qui suivirent favorisèrent l’acceptation grandissante des femmes s’exprimant sur des plateformes publiques, et cela joua un rôle décisif dans le progrès pour l’obtention du droit de vote des femmes. Cependant, cela secoua les hommes au pouvoir qui n’avaient encore jamais vu les femmes se rebeller ainsi, et qui furent terrifiés de ce que cela signifiait.

Joséphine vit la campagne de suppression des CDA comme une continuité logique des réformes libérales précédentes, dont l’abolition de l’esclavage, les campagnes toujours en cours pour le suffrage universel masculin, et pour l’éducation universelle. Elle compara explicitement la prostitution et le trafic des femmes et jeunes filles (alors connu sous le nom de « traite blanche d’esclaves ») avec l’esclavage et la traite transatlantique. De plus en plus de gens se mirent à accepter ce point de vue et les combattants contre les CDA commencèrent à se qualifier d’« abolitionnistes », car ils ne cherchaient plus uniquement le rejet des CDA mais également la fin de tout le système prostitutionnel, et de l’inégalité des femmes sur laquelle il était basé.

Tour des garnisons du Kent

Durant l’été 1870, Joséphine fit le tour des garnisons du Kent, où les CDA étaient appliqués. Elle visita des bordels et discuta avec les femmes qui avaient dû subir les examens médicaux, ainsi que certaines qui se trouvaient en prison pour avoir refusé de se soumettre à l’examen. Ces femmes décrivaient comment les médecins (qui étaient à cette époque tous des hommes, bien sûr) les blessaient et les humiliaient délibérément durant l’examen, utilisant leurs deux mains et des instruments, les tournant et les retournant, les introduisant de force de nombreuses fois, laissant ces femmes dans une grande douleur, nombre d’entre elles saignant abondamment.

L’une des femmes raconta à Joséphine que le magistrat qui l’avait condamnée l’avait payée pour « venir avec lui » seulement quelques jours plus tôt. Cela n’était pas un cas exceptionnel ou isolé, et il illustre l’hypocrisie et le double standard se trouvant au cœur du problème. Joséphine prévint les magistrats du Kent qu’elle serait très heureuse de leur parler à propos d’un tel comportement et qu’elle n’aurait aucun repos avant d’avoir obtenu :

« Un code de moralité égal, un standard pour les femmes et les hommes similaire, des lois égales fondées sur un standard égal » [Joséphine, citée page 118]

Elle rencontra les jeunes soldats dont la santé était la prétendue justification des CDA. Quelques-uns d’entre eux lui racontèrent la manière dont ils n’avaient aucun autre divertissement que les bordels. Ces paroles soutiennent la thèse de Cynthia Cockburn selon laquelle le militarisme oblige les hommes à développer des attitudes et un comportement extrêmement masculin, et que les autorités encouragent cela à travers la prostitution et une tolérance tacite de la violence sexuelle masculine.

Pamphlets et assemblées publiques  

 En mai 1870, Joséphine assista à une conférence de l’Association nationale à Londres et fit partie d’une députation au Secrétariat d’Etat Intérieur pour livrer son rapport sur son expérience dans le Kent. 

En plus de partager de la littérature et d’organiser des assemblées publiques, l’Association nationale des dames mit en place une association d’aide et de défense afin de fournir une représentation légale aux femmes arrêtées sous CDA et du soutien à leurs enfants durant leur emprisonnement. 

Le quartier de Colchester, 1856  

Les militants demandaient à chaque candidat au Parlement quelle était leur position par rapport aux CDA et menaient une campagne contre les candidats libéraux qui n’exprimaient pas une ferme opposition. Durant l’automne 1870, il y eut une élection partielle dans la garnison de Colchester. Sir Henry Storks était alors le candidat libéral officiel, et un franc souteneur des CDA, ayant implanté une législation similaire à Malte lorsqu’il y était gouverneur.  

Barraques de Colchester

L’Association nationale mobilisa un avocat radical, le docteur Baxter Langley, comme candidat libéral rival dans le but de diviser le vote des Libéraux. Une alliance de partisans du gouvernement et de gérants de bordels firent de leur mieux pour l’arrêter. Il reçut de nombreuses menaces à sa personne et son discours à une assemblée publique fut noyé par les opposants qui lui jetèrent des légumes pourris, des blocs de mortier et même des chaises.  

Joséphine resta dans cette ville deux semaines durant afin d’aider la campagne et d’avoir des réunions avec des femmes locales. Elle était elle aussi attaquée et devait se déguiser lorsqu’elle sortait en public. Bien que le Dr Langley n’ait pas été élu, il réussit à diviser le vote et le candidat conservateur remporta l’élection. Même les journaux londoniens mirent au clair que c’était la présence de Joséphine et d’autres femmes de l’Association nationale des dames qui avait fait la différence plutôt que le Dr Langley lui-même. Cela donna du courage aux femmes et l’espoir qu’elles finiraient par l’emporter. 

Lorsque Joséphine rentra chez elle, elle travailla à l’écriture d’un livre pour la campagne. Elle se rendit vite compte que les problèmes médicaux et sanitaires seraient toujours sujets au débat et à différentes interprétations et qu’elles devraient fonder leur campagne à partir des problèmes conditionnels. Dans son livre, The Constitution Violated (La Constitution Violée), elle avança avec ardeur qu’en violant les libertés constitutionnelles des femmes, les CDA mettaient en danger les droits de tout le monde. 

Par exemple, les CDA formulaient implicitement que l’impact de leurs clauses à l’encontre des femmes était trivial, mais elle montra que l’impact sur les femmes était à vie et rendait impossible le moindre espoir d’obtenir un métier en dehors de la prostitution. Elle compara cela à l’emprisonnement à vie et demanda comment cela pouvait être considéré comme mineur, alors que la Magna Carta promettait«Aucun homme (ou femme, NDLT) libre ne sera enlevé, ou emprisonné… sauf par le jugement légal de ses pairs.» [Page 125] 

Ses autres arguments étaient construits autour de l’absence de tentative de définition de la «prostituée ordinaire», ce qui conduisait les CDA à être utilisés contre n’importe quelle femme de la classe ouvrière, ainsi que sur l’obligation des femmes de signer un «formulaire de contribution volontaire» sous peine d’être enfermée en cas de refus, ce qui constitue en soi le paroxysme de l’oxymore. Elle avançait que les femmes avaient besoin d’une représentation politique. 

La Commission Royale de 1878 

Une fois qu’elles eurent réussi à améliorer la prise de conscience sur ce problème, la campagne se concentra sur obtenir du Parlement qu’il rejette les Lois sur les maladies contagieuses. L’Association nationale avait un représentant au Parlement, William Fowler, qui présenta un texte de loi pour leur suppression. Le texte ne fut pas adopté, mais le gouvernement répondit à l’initiative en créant une Commission royale pour étudier la question. Tout compte rendu était réalisé en privé. 

Bien que Joséphine ait été appelée pour donner des informations, l’Association nationale des dames n’avait aucun mot à dire au sein de la commission et les membres organisèrent une «pétition monstre» qui fut signée par plus d’un quart de million de personnes. Elle fut soumise au Parlement le 30 mars 1871. Des témoins oculaires rapportèrent que les membres du Parlement riaient alors que la pétition était amenée à l’intérieur. 

La Commission royale publia ses trouvailles en juillet dans un rapport majeur et plusieurs rapports mineurs. Le rapport majeur affirmait que les CDA avaient réduit le nombre de cas de syphilis, et critiquait fortement les femmes militantes pour leur langage (c’est-à-dire pour avoir décrit la réalité des examens internes et l’impact de leurs mesures sur les femmes) et pour leurs manières (c’est-à-dire pour avoir exprimé leur indignation face à l’injustice et l’inégalité des Lois), et conclut que les CDA n’étaient nullement une atteinte aux principes constitutionnels. 

Même certains partisans hommes de Joséphine lui reprochèrent son comportement indigne d’une dame, ce qui est douloureusement familier. Encore de nos jours, les femmes sont facilement décrites comme des hystériques, non féminines et qui détestent les hommes dès qu’elles se mettent à se battre pour leurs droits et à décrire les réalités de leur oppression et des inégalités qu’elles subissent. Et de nombreux hommes ne remettent toujours pas en question leur droit patriarcal de critiquer toute femme qui ne se soumettrait pas volontairement à son statut de subordonnée. 

La loi de prévention des maladies contagieuses et d’une meilleure protection des femmes de 1872  

En 1872, le gouvernement libéral introduisit un nouveau texte de loi prétendument dans l’objectif de supprimer les CDA et d’assurer une plus grande protection aux femmes et aux jeunes filles, alors qu’en pratique, cela aurait étendu des pouvoirs équivalents aux CDA à tout le pays.  

Le mouvement était divisé, l’Association nationale des dames étant fermement contre cette loi, alors que l’Association nationale était pour. Joséphine fut blessée par ce qu’elle appela des «défauts dans nos propres rangs» et par l’épuisement du combat, mais elle était déterminée à ne rien accepter de moins qu’un rejet total et absolu des Lois. Heureusement, Gladstone (le Premier ministre) reconnut que la loi ne satisfaisait aucun des deux camps, et la fit retirer début juillet. Cette expérience renforça la compréhension de Joséphine de l’importance du suffrage féminin. 

«Je ressens plus fort que jamais l’importance capitale que nous obtenions le vote, en tant que moyen de nous préserver nous mêmes. On ne peut pas toujours dépendre des efforts de sacrifice d’hommes nobles pour corriger nos fautes. Si nous devenons (bien que plus de la moitié de la nation) la section non représentée d’un gouvernement qui deviendra de plus en plus étendu, populaire, démocratique, et pourtant entièrement masculin, malheur à moi! Que les gens ne puissent nous voir !» [Joséphine, citée page 137] 

Et c’est ainsi que le combat continua.