Alexine et Rosalie dans La vie en rouge

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Alexine et Rosalie dans La vie en rouge. Elles sont sept. Sept survivantes de la prostitution, de 22 à 67 ans, de divers horizons géographiques et socio- économiques… elles parlent au micro, aux auditeur·ices, et entre elles de leur vécu dans la prostitution.

Alexine et RosalieIl ne s’agit pas seulement de témoignages – même si c’est déjà beaucoup. C’est aussi une parole située, puissante, intelligente, qui analyse leur vécu, le système prostitutionnel, et l’impact et les conséquences pour elles, et dans toute la société. 

Une parole inédite, unique, sincère et libre. Elles ont en effet elles-mêmes entièrement conçu et réalisé ce podcast, elles ont choisi les sujets, avec qui elles voulaient parler, et comment. Elles ont aussi choisi le titre du podcast (voir encadré), et elles ont participé à toutes les étapes de sa réalisation : conception, enregistrement, montage, diffusion. Leur objectif premier : faire entendre la réalité d’un système que d’aucuns, sous couvert d’être « les concerné·es », tentent de faire passer pour ce qu’il n’est pas : un « travail du sexe », totalement romantisé. 

Annonce

Les trois premiers épisodes du podcast sont une conversation entre Alexine et Rosalie, enregistrée le 22 mars 2023 à la Cité Audacieuse.
Voici quelques extraits de leur dialogue, à écouter en entier sur « LA VIE EN ROUGE ». 

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Alexine et Rosalie : Les facteurs d’entrée

Alexine : Le thème que je voulais surtout aborder et qui me touche en tant que féministe, c’est toute la culture dans laquelle j’ai grandi et le contexte familial qui a fait que j’ai commencé à banaliser la prostitution. 

J’y étais pendant deux ans entre 2015 et 2017 au cours de mes études parce que j’avais besoin d’argent. J’avais besoin d’un toit, je voulais continuer mes études et c’est comme ça que j’y suis rentrée. 

Aucune prostituée ne tombe par hasard dans la prostitu- tion ; En général, c’est la continuité d’autres violences dans l’enfance. 

Alexine et RosalieRosalie : Je suis entièrement d’accord avec toi qu’on ne devient pas prostituée par hasard. Mon thérapeute me disait une fois et je me suis souvenue de sa phrase « moi quand je rencontre quelqu’une qui a été prostituée je ne la juge pas, je me demande juste comment elle en est arrivée là ». 

J’ai été victime d’inceste de mes deux ans et demi jusqu’à mes 18 ans ; des agressions qui ont construit en moi tout un monde notamment parce que j’ai un trouble dissociatif de l’identité (TDI). 

Ce qui a favorisé mon entrée dans la prostitution ? De mes dix ans à mes quinze ans mon frère m’a agressée quotidiennement. Et quand j’ai eu quinze ans, il s’est trouvé une copine et moi je me suis retrouvée toute seule, j’étais en dépression complète. J’ai rencontré un proxénète qui m’a embarquée dans son réseau et qui m’a torturée, maltraitée, en fait il a utilisé toutes les choses qui m’étaient arrivées auparavant contre moi pour me faire croire que j’étais à ma place dans ce réseau, que j’avais ma place dans la prostitution, que c’était mon futur, que c’était normal. 

Alexine : Là où tout a commencé pour moi, c’était entre quatre et six ans et je suis persuadée que ce n’est arrivé qu’une fois ; je sais qu’il y a eu l’inceste mais je ne me rappelle pas exactement le moment. Je le retrouve énor- mément dans des flash-backs incessants ; et cela arrivait toujours dans la prostitution. 

Alexine et RosalieSouvent quand je pense à mes traumas, c’est ma gorge qui se bloque, comme si ça m’empêche de parler. J’ai comme une tachycardie qui va exploser, si je ne me calme pas. Pour trouver l’apaisement, je cherche des trucs… 

Nous survivantes de violences intrafamiliales, inceste, ou de prostitution, on cherche la dissociation ! 

La grande majeure partie de ma sexualité consiste à avoir été prostituée. Ce que « j’aimais bien » c’était la perte de contrôle ; je n’avais pas à choisir de me faire du mal [pour me dissocier NDLR] et le fait que ce soit quelqu’un d’autre qui m’inflige du mal, ça renforçait mon idée que je mérite ça. J’ai toujours trouvé que l’acte sexuel est punitif, doulou- reux, que c’est normal d’avoir des flash-back incestueux  horribles. Pour survivre il faut trouver ça normal. Il faut en fait le légitimer, mais ça ne dure qu’un temps. Parce qu’on ne peut pas guérir le viol avec le viol ! 

J’ai été confrontée à la consommation de pornographie de mon père, très jeune. Mes deux parents on été éduqués par la religion catholique, la pureté, l’impu- reté, le péché… le fait que mère et prostituée ce sont les deux seules voies possibles en société pour une femme… Moi je ne voulais pas être mère, je ne voulais pas faire comme mes parents parce que je les voyais trop malheureux… J’avais l’impression que voir plus de gens c’était la liberté sexuelle, mais ça ne l’était pas ! Parce que purée, ça faisait un mal de chien ! 

Rosalie : Si c’est ça la liberté, moi, je n’en veux pas hein ! 

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Pendant la prostitution

Rosalie : J’avais toujours un contrôle énorme de mon proxénète. Il pouvait attendre devant la porte ou il pouvait attendre dans la voiture devant la maison de la personne. Ce qui faisait que la moindre impression que quelqu’un en avait quelque chose à faire de moi, ça me donnait de la force pour avancer. Je me souviens, une fois, j’étais vraiment au bord de la mort, il y a quelqu’un qui a mis une couverture sur moi. Je me suis dit « ok au moins il y a quelqu’un » [qui s’intéresse à moi]. 

La sortie de prostitution

Alexine : Ce qui m’a sortie de la prostitution et de son emprise, c’est vraiment quand j’ai commencé à m’intéresser à de la politique. #Metoo, ça m’a explosé à la figure. Je m’y retrouvais, et en même temps ce n’est pas pareil, parce qu’elles ne le voyaient pas venir alors que moi dans la prostitution je m’y attendais. Je savais que c’est une fatalité. Ça va arriver, on va me faire du mal… J’avais vraiment l’impression que j’allais à l’abattoir. 

Par pur hasard il y avait un documentaire qui est passé à ma fac sur Rosen [Rosen Hicher, survivante de la prostitution, NDLR] ; c’était la première fois que j’entendais une femme prostituée dire qu’elle aussi, elle a vécu des violences sexuelles et j’étais là : wouah ! L’entendre dans la bouche de quelqu’un d’autre m’a permis de prendre conscience : « tu as le droit » « tu as vécu des horreurs», cela m’a redonné ma voix à moi. 

Rosalie : Quand on en parle aux autres, quand on en est sortie, on se retrouve face au tabou, au stigma, face à des gens qui ne comprennent pas, qui jugent. C’est très difficile de parler de ça avec des gens qui ne sont pas informés, [il faut] toujours déconstruire la pensée de l’autre en face de soi pour parler de prostitution, et c’est pour ça que c’est agréable de parler à des personnes qui ont survécu. On n’a pas à se retrouver en face de quelqu’un qui dit : « si tu l’as fait c’est que c’était bien, que t’en avais envie ». 

Comment je vais aujourd’hui

Alexine : Je vais bien et en même temps pas bien. Ça fait 4/5 ans que je suis militante féministe, quatre ans que je parle à visage découvert comme ça. Ce n’est pas facile. Je mets en avant les trucs les plus douloureux de ma vie devant des gens que je ne connais pas ; j’ai l’impression de donner mon intimité à tout le monde, un peu comme dans la prostitution et c’est parfois insupportable. Je sais que je fais ça pour le bien, et si je pouvais ne pas être connue pour avoir été prostituée, ce serait bien. Par moment j’aimerais être autre chose que la meuf qu’on a exploitée ! 

Je ne sais pas si je vais bien. Parce que le féminisme, c’est bien et c’est mal. Ça me fait du bien, j’ai guéri, j’ai trouvé des mots pour parler de ce qui n’allait pas, [mais] j’en parle tout le temps, j’y pense tout le temps et ça me fait du mal. 

[Finalement], le fait de parler comme ça à visage découvert, que tout le monde me voie et m’entende, le fait que je parle, ça m’empêche de retourner en arrière. Je vais de l’avant. 

Rosalie : Ça fait trois ans et demi que je suis en thérapie, deux ans que je me souviens de tout. Je me suis construit une vie, j’ai continué mes études, j’ai toujours le même copain. J’ai un TDI donc j’ai retrouvé des parties et des parties. Chacune a son histoire, sa manière de faire les choses, ses envies, ses pensées. Donc c’est lourd. Je me souviens d’une fille que j’avais rencontrée qui m’a dit « mais en fait ta vie c’est de la thérapie ». Mais si je ne le fais pas, je vais tellement mal. Je n’ai pas d’autre choix que d’être en thérapie en permanence. 

Conclusion

Alexine : Avec ce podcast on a démontré que les femmes qui tombent dans la prostitution ce n’est vraiment pas un hasard. C’est un continuum de violences. 

Rosalie : Il y a des appels d’air. Si on peut découvrir autre chose de la vie, c’est ce qu’il faut faire. En fait c’est que cet appel est vrai. Il y a une voie de lumière en chacune de nous. Et qui, quand elle est explorée est beaucoup plus libératrice et beaucoup plus heureuse.