Julia : « mon proxénète contrôlait tout » (1ère partie)

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Voici le témoignage de Julia, recueilli il y a plus d’un an. Cette ancienne étudiante, prostituée pendant trois ans en appartement, a porté plainte contre son proxénète. Le procès s’est déroulé en juin dernier et la situation de Julia a beaucoup évolué. Nous publierons prochainement la deuxième partie, récente, de son témoignage.

« Ça faisait trois ans que j’étais dans la prostitution et je n’en pouvais plus de me réveiller, chaque matin, avec la boule au ventre. Et puis, il y a eu le décès de ma tante que j’aimais beaucoup. Ce chagrin m’a permis de renouer des liens avec la réalité ; c’est ce qui m’a sauvée. Ainsi, j’ai pu prendre la décision d’arrêter la prostitution. Cette démarche n’a pas été facile du tout et a pris du temps.

Comme j’allais très mal depuis des mois, j’inventais des tas de mensonges pour ne pas y aller. Pour mon proxénète, Chris, c’était inconcevable : il n’admettait pas que je m’absente, ne serait-ce qu’une journée. Et pour cause, j’étais son coffre-fort ! J’exerçais mon activité prostitutionnelle avec d’autres filles, dans des appartements que Chris louait ou sous-louait, soi-disant pour des étudiant·es. Il empochait la moitié de ce que l’on gagnait. Par sécurité, il nous faisait changer régulièrement de quartier. Estimant que j’étais incapable de gérer ma vie, il contrôlait tout ce que je faisais.


Comme j’avais un retard important de loyer et que je devais 5 000 euros à mon propriétaire, je devais encore continuer la prostitution. En effet, j’absorbais beaucoup de produits : coke (cocaïne) et speed (amphétamines) pour tenir le coup et c’était coùteux. D’ailleurs, je consommais tellement de poudre que mon nez saignait beaucoup. Alors, je désinfectais mes narines avec des sprays, avant de sniffer à nouveau.

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J’avais dit à Chris que j’allais continuer encore quinze jours et qu’ensuite j’arrêterais la prostitution. Il ne m’a pas crue, tellement persuadé que j’allais revenir ! Comme il a constaté que j’étais réellement déterminée, il m’a fait croire qu’il avait des sentiments pour moi, pour me garder. Déjà auparavant, il avait fait des tentatives pour coucher avec moi, mais en vain.
Et puis, j’ai fait une surdose, après avoir reniflé plusieurs lignes de coke. J’ai été prise par une énorme crise de panique. Le client sonnait à la porte en bas de l’immeuble et j’étais incapable de décrocher le téléphone pour lui ouvrir la porte. J’étais tétanisée, immobilisée sur place. Chris qui était dans la pièce d’à côté, se demandait pourquoi je ne répondais pas. Il est toujours là, prêt à intervenir, mais le client doit ignorer sa présence dans l’appartement.

Cet événement a précipité mon désir de quitter la prostitution. Chris ne m’a évidemment pas lâchée ; il m’envoyait très régulièrement des mails, des SMS pour me relancer.

Comme j’étais dépendante des drogues que je prenais, je suis restée chez moi pendant un mois pour me sevrer. J’étais dans l’incapacité totale de demander de l’aide. Cela a été très dur. Plusieurs fois, j’ai été tentée de me jeter par la fenêtre, mais j’ai résisté. Je me nourrissais uniquement de confiseries et absorbais des alcools forts.

Demander de l’aide, c’est le plus important

Jour après jour, je dépérissais. Un jour, j’ai eu un sursaut d’énergie et j’ai voulu m’en sortir. Alors, j’ai appelé le centre de santé des étudiants de la ville où j’étudiais. Comme il fallait attendre plusieurs mois avant d’avoir un rendez-vous avec un psy, on m’a conseillé d’aller au planning familial. L’assistante sociale que j’ai rencontrée avait suivi une des formations qu’organise le Mouvement du Nid pour les travailleurs sociaux. Aussi était-elle sensibilisée à la problématique prostitutionnelle.

Après m’avoir attentivement écoutée, cette femme m’a donné les coordonnées du Centre psychiatrique d’accueil et d’admission (CPAA), ainsi que celles de la délégation du Mouvement du Nid. J’ai rencontré à plusieurs reprises un de ses bénévoles. Je me sentais sécurisée en sa présence ; cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Lorsque je lui ai annoncé par mail que j’avais décidé de quitter la prostitution, il m’a répondu que « c’était le premier pas vers la vie et la liberté. » Sans le Mouvement du Nid, je ne m’en serais jamais sortie. Il me fallait une aide extérieure pour m’extraire de l’emprise de mon proxénète et du milieu. Lors de mes différents échanges avec l’association, j’ai appris à dépasser ma peur d’être jugée et j’ai découvert combien c’était réparateur de pouvoir se confier.

Me retrouver seule dans mon appartement était plus difficile ; parfois, j’avais l’impression d’être une larve ou que j’allais devenir folle. Alors, je prenais un bain dans ma baignoire où j’éprouvais un réel sentiment de sécurité. J’avais consulté un médecin qui m’avait prescrit des anti-dépresseurs que je n’ai pas pris. Et puis, un jour, ma tête a vrillé et j’ai avalé d’un coup une plaquette entière de ces médicaments. J’ignore combien de temps je suis restée plongée dans l’inconscience. Lorsque je me suis réveillée et que j’ai constaté que j’avais retrouvé mes esprits, j’ai aussitôt absorbé une autre plaquette.

C’est l’un de mes deux chats qui m’a sauvé la vie. Comme il voulait toujours s’échapper, il s’était agrippé à l’un de mes sacs à mains qui était accroché près de la porte d’entrée. Ainsi, il a réussi à abaisser la poignée et à sortir. Ma voisine l’a vu dans les escaliers et a frappé à ma porte pour que je le récupère. Lorsqu’elle m’a découverte allongée sur le sol, elle a aussitôt appelé les pompiers. À l’hôpital, l’équipe médicale m’a fait un lavage d’estomac. Ensuite, j’ai été transférée au CPAA, en court séjour. Un moment donné, j’ai ressenti un accès de vitalité et demandé à quitter le centre. Je suis sortie, contre l’avis du psychiatre qui avait prévu de me transférer en long séjour. C’était en avril. En juin, j’ai passé avec succès le concours d’entrée dans une école du travail social.

Je ne ressentais plus la souffrance

Pendant les trois années où j’ai été prostituée, je menais une double vie. Pour mon entourage qui n’était évidemment au courant de rien, j’étais une jeune lle extravertie. J’avais un petit copain que je voyais une fois par mois dans la ville où je poursuivais mes études. Je m’accrochais à cette relation, comme à une bouée de sauvetage. Et puis, il y avait ma famille, mes parents qui résidaient dans une autre ville.

Le reste du temps, j’étais à Paris où je me prostituais. Mon proxénète nous avait strictement interdit, aux autres filles et à moi, de parler à qui que ce soit de notre activité. Il était également très strict sur nos consommations : nous n’avions pas le droit d’arriver dans l’appartement en ayant bu. Il nous maintenait sous son emprise. C’était très compliqué de faire coexister ces deux vies ; de toujours devoir se taire.

Lorsque j’étais dans la prostitution, j’assumais totalement ma situation, le seul frein étant pour moi la morale de la société. Je ne me rendais même pas compte des violences que je subissais. Par exemple, j’étais incapable de faire la différence entre un viol et une relation tarifée. Je supportais la souffrance parce que je ne la ressentais plus. Un jour, un client m’a serré tellement fort le cou que j’ai senti que j’allais partir, mais je ne me suis pas débattue. Je me suis simplement dit : « Je vais mourir » et cela ne me faisait rien. J’étais tellement détachée de la réalité que je ne pensais pas du tout à demander de l’aide.

Maintenant que je suis sortie de la prostitution, je me demande comment j’ai pu supporter tout cela.

Des policiers sous le choc

Sans le Mouvement du Nid, je n’aurais jamais eu le courage de porter plainte contre mon proxénète et contre le réseau. Outre Chris, il y avait également un homme qui « testait » les filles, ainsi qu’une femme, une certaine Corinne. J’ai appris plus tard qu’elle était mariée avec Chris. Ce couple organisait des soirées sado-maso dans la « bienveillance », pour reprendre ses termes.

J’ai sauté le pas en août 2017 en écrivant, avec l’aide du Mouvement du Nid, une lettre au procureur de la République. J’ai été convoquée deux semaines plus tard au commissariat de la ville où je séjourne. Durant deux après-midis, j’ai livré mon témoignage à des policiers. Ensuite, ils ont transféré mon dossier à Paris en novembre de cette même année. Après avoir mené son enquête, la police a arrêté mon proxénète en mars 2018. Il a été pris en flagrant délit avec trois mineures dans un appartement.

À la suite de son arrestation, j’ai été convoquée au commissariat à Paris. Heureusement, j’étais accompagnée de deux bénévoles du Mouvement du Nid. J’ai dù raconter à nouveau mon histoire devant le commissaire. À un moment donné, j’ai parlé de Laetitia, une des filles qui était avec moi dans la prostitution. Les policiers sont alors allés la chercher. Elle a tenu à me voir pour me remercier d’avoir eu le courage de porter plainte. D’ailleurs, elle a également porté plainte de son côté et s’est constituée partie civile.

Lorsque nous nous sommes retrouvées ensemble dans le bureau du commissaire, il a proposé qu’elle et moi nous échangions nos numéros de portables. Spontanément, j’ai alors demandé : « On a le droit ? ». Le policier est resté interloqué devant ma question. J’avais gardé mes vieux réflexes de la période où j’étais dans la prostitution et où tout était interdit.

Laetitia a raconté à une policière certains épisodes particulièrement marquants que nous avions vécus ; je ne m’en souvenais absolument pas. Encore aujourd’hui, je n’en garde aucune trace dans ma mémoire. Les policiers qui nous ont entendues à Paris étaient tellement sous le choc de nos témoignages respectifs qu’ils ont déclaré : « On devrait plutôt tourner au whisky qu’au Sprite ».

Cela n’a pas été facile pour moi de déposer plainte contre Chris. D’un côté, je savais que j’étais une victime, mais je me sentais aussi viscéralement coupable : mon proxénète a toujours été paternel et protecteur vis-à-vis de moi. Lorsque j’ai eu des problèmes de santé, il m’a accompagnée chez son médecin ou son ostéopathe.

J’avais une autre raison de me sentir coupable : lorsque j’étais dans la prostitution, je prodiguais des conseils à une jeune fille comme Laetitia l’avait fait avec moi, les premiers temps. Cette jeune fille m’avait dit qu’elle avait 19 ans, mais elle paraissait bien plus jeune. Lorsque j’ai demandé son âge au commissaire, il m’a confirmé qu’elle était effectivement mineure. J’ai eu envie de vomir. Encore maintenant, j’éprouve beau- coup de peine en repensant à cela.

Un non-choix

Lorsque je suis entrée dans la prostitution, en 2013, c’était un monde totalement inconnu de moi. Ma situation financière était alors très précaire. En effet, j’avais quitté la ville où j’étudiais pour venir vivre à Paris parce que j’avais réussi un concours. Mon copain de l’époque m’avait suivie. Cet homme qui était plus âgé que moi, était quelqu’un de peu recommandable : violent, mythomane, jaloux et manipulateur.

Lorsque j’ai quitté ce copain de l’époque, je devais pour- suivre mes études et payer mon loyer toute seule. Or, je n’avais pas l’argent et je ne pouvais pas compter sur ma famille pour m’aider. J’allais avoir 19 ans et j’étais dans une position de grande vulnérabilité.

J’ai alors rencontré Chris, mon proxénète. Avec lui, je me suis sentie assez vite en confiance. J’ai fait également la connaissance de Laetitia qui avait l’air de tellement bien vivre la prostitution ! Ils s’amusaient beaucoup, tous les deux. Est-ce qu’on peut dire que j’ai fait le choix de me prostituer ? Il s’agit plutôt d’un non-choix dù à ma situation financière, mais également à ma grande vulnérabilité.

Un homme m’a fait des choses avec son sexe

Se reconstruire après ces trois années de prostitution fut très difficile. Il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter ce que j’avais vécu, subi. Je suis suivie par un psy depuis mars 2018 qui m’a aidée à mettre en lumière mes fragilités. Ainsi, j’ai pris conscience que j’avais une estime de moi très fragile. Alors que je donne l’apparence d’avoir confiance en moi, je suis en réalité très vulnérable. C’est pour cette raison que j’ai longtemps été attirée par des hommes destructeurs.

J’ai toujours été considérée par mes parents et par mon entourage comme une « fille à problèmes ». Et j’en étais d’ailleurs convaincue. La première fois que j’ai été confrontée à la sexualité masculine, j’avais 10-11 ans. Un homme que je ne connaissais pas m’a approchée et m’a fait des choses avec son sexe. Il m’a déclaré que c’était par « souci médical ». Je n’ai rien dit à mes parents ; ils m’ont donné une éducation très stricte et n’ont jamais abordé avec moi la question de la sexualité. Après cet événement, je suis devenue boulimique.

À l’adolescence, j’étais persuadée que j’avais une sexualité débridée. Je pouvais coucher avec deux garçons la même nuit, sans que cela me perturbe. Je n’avais pas suffisamment conscience de l’importance de protéger mon corps. Je ne retournerai plus jamais dans la prostitution. Je pense être sortie de l’emprise, même si je crains parfois d’être à nouveau victime d’un manipulateur. Depuis deux ans, je me sens bien dans ma vie, suis entourée par mes amis, ma famille. Au fond, je vis ce que les gens considèrent comme une vie normale.

La prostitution est derrière moi, même si je vais devoir subir prochainement une piqûre de rappel avec le procès de mon proxénète. Je pense que je ne pourrai jamais oublier. Si j’avais un conseil à donner aux jeunes filles, c’est de penser à elles, à leur bien-être et de ne jamais se laisser manipuler ; ne pas hésiter à demander de l’aide, si elles se sentent en danger. Personne ne mérite de rester dans une situation difficile.

Une personne qui a une bonne estime d’elle-même ne songe nullement à faire de son corps une marchandise. J’étais la première à penser que si les prostituées vendent leur corps, c’est qu’elles le veulent bien. Ce n’est plus du tout mon discours.