Deux ans après #metoo, le cinéma français enfin prêt à  son introspection ?

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Malgré les mises en causes répétées de plusieurs hommes du monde du cinéma, tels Luc Besson, Gérard Depardieu ou Patrick Bruel, jamais jusqu’à cet automne « l’effet #metoo » de libération de la parole des femmes n’avait eu un écho durable. Avec les révélations de l’actrice Adèle Haenel et l’affaire Polanski, les choses sont-elles en train de changer ?

L’avancée : les révélations d’Adèle Haenel

Le 3 novembre 2019, une interview dans Mediapart a fait trembler le monde du cinéma français. Une actrice de 30 ans, Adèle Haenel, récompensée par deux césars du cinéma français et à l’af che du Portrait de la jeune lle en feu de Céline Sciamma, révèle avoir été victime d’agression et de harcèle- ment sexuels de la part de Christophe Ruggia, réalisateur de son premier lm, Les Diables, entre l’âge de 12 à 15 ans. Dans une interview vidéo sur Mediapart le lendemain de la publica- tion, elle décrit pas à pas le phénomène d’emprise et la loi du silence qui l’ont empêchée jusque là de parler. Elle explique, avec pudeur, retenue et détermination, le traumatisme de la violence subie, puis les motifs qui l’ont poussée, dans la foulée du mouvement #metoo, à s’exprimer publiquement.

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Au départ, elle n’a pas souhaité porter plainte. Parce que la justice n’est pas encore prête, expliquait-elle, à écouter les femmes victimes de violence. La seule façonpour elle de pouvoir être entendue, c’était donc de dire publiquement, dans la presse, ce qui s’était passé, bénéficiant d’une position inédite : aujourd’hui, elle est plus puissante et célèbre que son agresseur. Celui-ci, moins connu, a moins de chances de bénéficier de la protection de ses pairs.

Enfin et surtout, la force de sa parole est venue de sa capacité à mettre en contexte les violences, en dénonçant le système patriarcal et en réclamant une remise à l’endroit, a n que les femmes soient écoutées.

Elle dit ainsi :« Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. Il faut regarder ça. On n’est pas là pour les éliminer, mais pour les faire changer. Polanski est un cas emblématique d’une société dans laquelle 1 femme sur 5 est victime de violences sexuelles. »

Fait rare, suite à ces révélations, le réalisateur a été exclu de la Société des réalisateurs (SRP), dont il avait été jusqu’à récemment le président, et l’actrice a reçu un soutien unanime. Après que la justice s’est saisie elle-même du dossier, Adèle Haenel a finalement décidé de porter plainte n novembre 2019.

Le recul : Polanski et J’accuse

Le 8 novembre 2019, une photographe française, Valentine Monnier, accusait le cinéaste Roman Polanski de l’avoir violée en 1975 (les faits sont donc prescrits), alors qu’elle avait 18 ans. Quelques jours seulement après les révélations d’Adèle Haenel, et surtout avant la sortie du lm J’accuse réalisé par le cinéaste sur l’affaire Dreyfus, quelles allaient être les réactions ?

Globalement, la bataille s’est à nouveau déroulée entre celles et ceux qui défendent l’artiste, affirmant qu’il ne devrait pas être harcelé pour des faits commis il y a plus de 40 ans et des militantes féministes, qui ont empêché la projection du film une fois ou deux, dénonçant l’impunité du réalisateur. Une actualité qui allait malheureusement décentrer le débat sur les actes dénoncés par Valentine Monnier pour s’orienter vers la question de la censure… Drôle de censure, qui assureau cinéaste le meilleur démarrage en salles de l’année !

En s’emparant de l’affaire Dreyfus, Polanski s’assurait le soutien d’une grande partie de la société qui s’inquiète légitimement d’une recrudescence de l’antisémitisme. Et surtout, il jouait de l’identification à l’injustice subie par le capitaine. Lui aussi se dit injustement accusé, même s’il nie le fait que le lm soit une allégorie de son destin personnel : « Mon travail n’est pas une thérapie. Pourtant je dois admettre que je suis familier de beaucoup des outils de persécution montrés dans le lm. Cela m’a clairement inspiré », disait-il dans une interview en marge du festival de Venise.

L’homme est coutumier du retournement de culpabilité. Depuis les premières accusations contre lui, il se fait systématiquement passer pour la victime. Dès 1979 dans une émission de télévision avec Jean-Pierre Elkabbach (« Question de temps »), il expliquait comment la prison avait été terrible pour lui et comment « il était victime d’une espèce de jeu du juge ».

Si plusieurs personnes publiques, dont Adèle Haenel, ont soutenu Valentine Monnier dans ses révélations, dans l’affaire Polanski, l’effet #metoo se fait encore attendre…