Magali : j’ai l’impression d’avoir un tatouage invisible sur le visage

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Magali a passé quatre ans dans un bar belge (bordel). Elle a aujourd’hui quitté la prostitution. Alors qu’elle s’est insérée dans la vie professionnelle, la jeune femme constate que les stigmates de cette expérience sont encore présents dans sa vie.

C’est une phrase qui m’a fait quitter la prostitution. C’était en 2016. J’étais dans un bordel belge depuis quatre ans environ. Un jour où j’étais chez moi avec ma copine, Cécile, une des filles du bar m’a téléphoné pour me dire de revenir de toute urgence : la patronne avait pété les plombs et tout cassé dans le bordel.

Comme j’hésitais à me déplacer, elle m’a répondu sèchement : «Tu seras amoureuse plus tard». Cela a été le déclic. C’était la première fois que je tombais vraiment amoureuse. Je ne pouvais pas imaginer qu’on puisse avoir une mainmise sur mes sentiments. De plus, la vie au bar belge commençait sérieusement à me peser : je ne supportais plus le contact avec les « clients », le sentiment de n’être qu’une chose pour eux, les mensonges à mon entourage… J’aspirais à mener à nouveau une vie ordinaire.

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À l’époque, j’étais responsable depuis peu du bar belge, c’est- à-dire que je gérais au quotidien les filles, leur salaire… De son côté, la patronne craquait sérieusement, à cause de soucis d’argent et de problèmes avec son homme. Elle buvait et prenait des cachets. De plus, les affaires marchaient moins bien dans le bar, notamment à cause de la prostitution sur internet.

Ce jour-là, j’ai donc décidé d’arrêter la prostitution et Cécile, ma copine, m’a vraiment aidée à m’en sortir ; mais elle m’a quittée deux ans plus tard. Dans la semaine qui a suivi la rupture avec elle, j’ai perdu 10 kilos. Je ne sortais plus de chez moi et j’étais sous anxiolytiques. À l’époque, j’étais allée voir une psy parce que je souffrais trop.

Je lui avais dit : « Je ne comprends pas comment j’ai pu me remettre de tout ce que j’ai encaissé dans la prostitution et ne pas réussir à me relever de cette histoire super intense avec Cécile. » J’ai un côté obsessionnel dans ma façon d’aimer ; si ce n’est pas une drogue pour moi, je m’en désintéresse. Ce n’est jamais bon d’être dans les extrêmes.

À l’époque, j’étais également accompagnée par la délégation du Mouvement du Nid qui m’a aidée financièrement et prêté régulièrement une écoute attentive. Aujourd’hui, je continue régulièrement à rencontrer l’équipe.

Magali : j’ai eu plus peur en étant escorte que dans le bar belge

Avant d’entrer dans ce bar belge, j’ai été escorte pendant un an. À l’époque, j’étais en fac, mais je ne m’y sentais pas à ma place. De plus, la bourse du CROUS (400 euros) ne me suffisait pas pour vivre. Comme j’étais en découvert non autorisé et que ma mère ne pouvait pas m’aider financièrement, j’ai pris ma décision : j’ai acheté un portable à 10 euros et déposé une annonce sur le site Internet Wannonce. Les réponses ont aussitôt fusé. J’allais à l’hôtel ou chez les « clients ». Je n’aurais jamais pu aller sur le trottoir, à la vue de tout le monde. Je me serais sentie vraiment honteuse.

Avec le premier client, ça s’est plutôt bien passé. Il m’a invité au restaurant puis a pris une chambre d’hôtel Première Classe. Je suis sortie en me disant : « Ce n’est que ça, en fait ». J’avais mangé au restau et empoché de l’argent.

En revanche, je me sentais salie avec certains « clients » qui se comportaient comme des bourrins. J’ai eu beaucoup plus peur en étant escorte que dans le bar belge. Il m’arrivait d’aller avec un client dans une maison isolée, en pleine campagne. Un jour où l’un d’entre eux avait été violent, j’ai contacté une actrice porno que j’avais connue par l’intermédiaire du Strass. Elle m’a payé un massage et cela m’a fait du bien.

À l’époque, je m’intéressais au féminisme « pro-travail du sexe ». Quand je suis rentrée dans la prostitution, j’avais le sentiment de récupérer par l’argent ce qui m’avait été pris. Je reprenais les rênes, le contrôle sur les hommes.

Je suis incapable de dire si je suis pour ou contre l’abolition. C’est compliqué de concilier des identités différentes et je suis un peu perdue. On fait tous des choix et l’on peut revenir sur certains d’entre eux.

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Le bar belge, un monde à part

En 2012, je n’en pouvais plus d’être escorte ; je voulais gagner plus d’argent et être davantage en sécurité. J’ai alors envoyé des mails à deux, trois bars en Belgique. C’est Léa, la gérante, qui a été la première à me répondre. C’était rassurant pour moi qu’elle ait déjà connu la prostitution et qu’elle soit une femme. J’avais entendu dire que des gérants d’établissements en Belgique « testaient les filles ». Il était hors de question que j’accepte ça.

Lorsque je suis arrivée dans le bar de Léa, je n’étais pas du tout rassurée. Et puis, j’ai vu que les filles étaient normales et que l’établissement n’était pas trop glauque.

La vie dans les bars belges, c’est un monde à part, difficile à décrire. Je ne peux pas émettre d’avis tranché sur mon expérience là-bas, dire que c’était détestable ou, au contraire, merveilleux. C’est plus nuancé. Dans tous les cas, je ne regrette pas les quatre ans que j’y ai passés. Au début, j’y travaillais les jeudis, vendredis et samedis et rentrais chez moi le samedi soir. Comme j’ai gagné assez rapidement de l’argent, j’ai pris un studio en ville.

Dans la petite ville belge où se trouvait le bordel, la population ne nous voyait pas d’un bon œil. Des gamins balançaient des œufs sur la vitrine de l’établissement qui avait l’apparence d’une maison particulière. Elle comprenait deux étages et cinq chambres. Dans le bar, le nombre des filles oscillait entre 2 et 15.

Quand le client sonnait à la porte, c’était moi ou la patronne qui lui ouvrait et donnait les tarifs. On lui présentait les filles qui étaient alignées en rang et il choisissait. Quand un client nous considérait comme de la viande, la patronne le rembarrait aussitôt : « Tu te crois chez le boucher ? ».

On était habillées par des vendeurs ambulants qui parcouraient tous les bordels de Belgique avec leurs vêtements. Ils nous faisaient des shows pour nous présenter les tenues. On se serait cru dans le cabaret de Michou. On ne faisait pas la cuisine, sauf exception. Bien souvent, on se faisait livrer des plats préparés par un restaurant italien ou on allait à la friterie d’à côté.

Je suivais un rituel bien précis

Les « clients » venaient généralement pour le bar montant, c’est-à-dire pour des prestations sexuelles qui variaient d’une demi-heure à deux heures. Pour les chambres avec jacuzzi, le tarif était plus élevé. Parfois, un client demandait une prestation pour la nuit, soit huit heures. Dans ce cas-là, c’est évidemment plus cher et l’on faisait livrer le repas en chambre.

Lorsque je montais avec les « clients », je suivais un rituel précis. Pour moi, c’était purement mécanique. Ils ne faisaient pas ce qu’ils voulaient avec moi. J’avais l’impression d’être maître du jeu. Les « clients » parlaient beaucoup, me racontaient leur semaine. Un jour, j’ai gardé la main d’un homme pendant une demi-heure, sans qu’il ne se passe rien : il me racontait sa vie. J’ai eu pitié de certains hommes qui souffraient de solitude.

Au début, j’avais l’impression de ressentir des choses fortes pour eux. Maintenant je sais que c’est parce qu’ils étaient plus sympas que d’autres. Dès que je pouvais en tirer quelque chose, je les utilisais et faisais en sorte de gratter au maximum.

En revanche, il y avait des bourrins qui voulaient vraiment me faire une démonstration de force ; ils me serraient fort, voulaient me dominer. Heureusement, ce n’était pas la majorité d’entre eux. Et là, je le vivais mal. Des fois, j’ai vraiment eu très peur, me demandant ce qu’ils pouvaient cacher dans leur poche. C’est une activité dangereuse.

Les clés des chambres étaient rangées dans un coffre, pour éviter que les « clients » nous enferment et pour qu’on puisse s’échapper au plus vite. En cas de problème, on criait et les autres filles arrivaient à notre secours. À ce moment-là, la gérante chopait le client.

En quatre ans, j’en ai vu passer des hommes et de tous les genres, très différents. Ils ont en commun un problème, avec leur sexualité, avec leur femme.

J’ai vu également des femmes qui venaient des fois au bordel parce qu’elles voulaient tenter l’expérience. C’était une minorité. Souvent, c’était le mari qui prenait rendez- vous, mais la gérante préférait que ce soit la femme qui appelle elle-même.

Il y en avait de tous les milieux

Il y avait beaucoup de Françaises dans ce bar belge parce que la patronne mettait un point d’honneur à ce que l’on parle toutes français, pour satisfaire les « clients ».

Je ne peux pas faire de généralités sur les filles du bordel, tellement les profils étaient différents. Il y en avait de tous les milieux. Il y avait toujours chez ces femmes un dysfonctionnement familial.

Lorsqu’il y avait moins de « clients », l’ambiance était pesante et l’on regardait de travers les filles qui étaient davantage sollicitées ; la concurrence était rude… En même temps, je savais que l’on pouvait s’entraider en cas de problème. Je me souviens d’une fille dont le fils était malade. L’une d’entre nous lui a alors dit : « La première passe de la soirée, ce sera pour ton fils ». On l’a toutes suivie et Joséphine a ainsi pu payer les frais médicaux pour son fils.

Les meilleures soirées que j’ai passées, c’est avec les filles dans le bar belge. Le champagne coulait à flot et l’on faisait la fête. je ne me suis jamais autant amusée. On mettait de la musique, on dansait, on s’embrassait entre filles parce que ça émoustillait les « clients ».

L’un d’entre eux était fou amoureux d’une collègue qui, pour ne pas boire toute seule avec lui, nous invitait. On passait toute la soirée, toute la nuit à boire. J’étais payée pour faire la fête et, pendant ce temps-là, je ne montais pas avec le client. C’est pour ça que les « clients » revenaient et qu’ils étaient amoureux des filles. J’ai vu des hommes faire faillite pour l’une d’entre elles, vider leur compte bancaire ou lui payer une voiture.

Beaucoup de filles trichaient en versant le champagne sur les plantes, à côté de nous, ou mettaient dans leur verre de la limonade et un peu de sirop de pêche ou de pomme en guise de colorant. Moi, je buvais le champagne. C’est d’ailleurs dans ce bar belge que j’ai commencé à consommer beaucoup, alors que jusqu’alors je ne buvais pas du tout. Mon foie a pris un sacré coup là-bas. Le bordel a fermé peu de temps après mon départ et la gérante est morte.

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Au bordel belge, je gagnais beaucoup d’argent

Je n’ai pas le sentiment que mon expérience dans le bar belge ait été la période la plus difficile de ma vie. Je ne sais pas ce qui est pire : supporter un bourrin dans un bordel ou nettoyer les toilettes dans un Mac Do.

Dans le bar belge, je n’ai pas ressenti les passes comme des viols à répétition. J’avais souvent l’impression de maîtriser la situation. En plus, beaucoup de « clients » ne savaient pas s’y prendre. Et puis, il y avait l’argent… Je vivais très bien de ne plus avoir à m’en soucier. Au bordel belge, j’en ai gagné beaucoup. Avec la gérante, c’était 50/50.

J’avais déjà essayé d’arrêter la prostitution en 2014, mais j’y étais retournée quatre mois après, pour des questions d’argent.

La fausse confiance que j’avais en moi, dans la prostitution, était due à l’argent. Je payais des bouteilles, le taxi pour aller rejoindre Cécile, ma copine de l’époque… J’aimais lui montrer que j’avais de l’argent.

À un moment donné, j’ai beaucoup dépensé pour rattraper le temps perdu, obtenir ce qui m’avait fait envie plus jeune. Aujourd’hui, je continue à être très attirée par les marques et suis capable de flamber 300 euros pour un sac de luxe.

Lorsque je suis sortie de la prostitution et que j’ai reçu mon premier salaire pour un travail à temps partiel en 2016 – un chèque d’environ 700 euros –, j’ai dû accepter une somme modique, alors que j’étais habituée à gagner beaucoup en peu de temps. J’ai surtout travaillé dans un centre d’appel, avant de démissionner en début 2021. Je voudrais m’occuper d’enfants.

Outre l’argent, je pense que mon rapport à l’alcool est dû à la prostitution. Aujourd’hui, je ne peux pas faire l’amour sans avoir bu avant une bouteille ou deux. Ma sexualité a été meurtrie par la prostitution ; il faut que je sois dans un état second pour faire l’amour.

Mes relations avec les autres sont également compliquées. La prostitution m’a dégoûtée des hommes. Selon moi, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Avant j’étais naïve, maintenant je suis méfiante. J’ai l’impression que, même sortie de la prostitution, d’avoir un tatouage invisible sur le visage.

J’ai écrit un livre sur la prostitution et j’espère vivement qu’il sera publié.

NOTE DU COMITÉ DE RÉDACTION

Dans son témoignage, Magali raconte ce qu’elle a vécu dans un bar belge, avant d’être accompagnée par la délégation des Hauts-de-France qui l’a aidée à quitter la prostitution. Cette jeune femme qui se revendiquait comme « travailleuse du sexe », dit avoir voulu gagner beaucoup d’argent et reprendre le contrôle sur les hommes.

Nous avons tenu à publier le récit de Magali qui ne peut pas dire si elle est « pour ou contre l’abolition » de la prostitution. Quelles que soient les convictions des personnes, le Mouvement du Nid les écoute, relaye leurs paroles et les accompagne dans leurs démarches de sortie.

Lien vers notre association partenaire en Belgique, isala asbl 

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Journaliste indépendante et formatrice, Christine Laouénan est spécialisée dans les sujets de la santé et de la prévention auprès des jeunes. Elle a recueilli de nombreux témoignages de personnes prostituées dans le cadre de son travail pour Prostitution et Société et au cours de l’écriture de la biographie Je veux juste qu’elles s’en sortent, consacrée au militant abolitionniste Bernard Lemettre.