« Pendant 2 ans, mon avocat m’a imposé des rapports sexuels »

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Nezha, qui a subi violence conjugale, violence prostitutionnelle puis viols et attouchements de la part de son avocat, se demande si elle sera un jour reconnue comme victime. Cette mère de famille a supporté des années de violences pour protéger ses enfants puis, à l’issue d’un divorce, pouvoir récupérer leur garde.

L’avocat contre lequel j’avais porté plainte, en juin dernier, a été mis en examen pour viols et agressions sexuelles. Placé sous contrôle judiciaire, il n’a plus le droit d’exercer à titre provisoire. Pendant près de deux ans, cet homme m’a imposé des rapports sexuels.

Je l’avais contacté pour qu’il puisse faire appel de la décision de justice qui accordait la garde de mes enfants à mon mari. Lorsque je suis arrivée au premier rendez-vous, je lui ai expliqué ma situation familiale, sans lui cacher que j’avais été prostituée.

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Il m’a mise à l’aise en m’expliquant qu’il allait m’aider à faire appel du procès. À la fin de l’entretien, il m’a demandé 2 000 euros d’argent en liquide, alors que je bénéficiais de l’aide juridictionnelle. Comme j’étais acculée, j’ai accepté.

Dès le second rendez-vous, son attitude a totalement changé. Il m’a tutoyée et a profité d’un instant où il était debout pour m’embrasser. Il voulait du sexe et a demandé qu’on se rencontre deux fois par semaine au cabinet. Il a ajouté : « Ne t’inquiète pas, tu n’auras pas à payer les consultations ». Puis il m’a menacée : « Une cliente qui n’est pas correcte avec moi, se retrouve toute seule le jour du jugement parce que son avocat aura eu, par hasard, un rendez-vous d’urgence. »

C’est mon avocat qui m’a fait replonger

Pendant deux ans, j’ai été violée, forcée de subir des actes sexuels par cet avocat. À chaque rendez-vous, il me parlait pendant cinq minutes de mon dossier et ensuite il fallait y passer, dans son bureau ou dans son appartement qui était au-dessus.
À l’époque, je résidais dans un foyer pour femmes et je
montais le dossier pour préparer l’appel contre mon mari. Parallèlement, je faisais des demandes d’appartement pour pouvoir accueillir mes enfants.

Un jour où je n’étais vraiment pas bien, j’ai demandé à une amie du foyer de m’accompagner chez l’avocat. Lorsqu’il nous a vues entrer dans son bureau, il n’était pas content et a trouvé le premier prétexte pour faire sortir ma copine.

Comme elle avait également subi des attouchements de sa part, elle se rendait désormais aux rendez-vous, accompagnée de son copain ; d’ailleurs son dossier de divorce n’a jamais avancé. Cette copine a également porté plainte contre cet avocat.

Lorsque les relations avec lui sont devenues particulièrement houleuses, il m’a dit un jour : « Les juges n’aiment pas qu’on touche à leurs petits soldats. ». Cette phrase m’a traumatisée et j’ai eu vraiment peur. Régulièrement, il me lançait des petites phrases pour me faire comprendre qu’il me tenait et que je n’avais pas intérêt à bouger le petit doigt.

Le jour où la rencontre avec lui a été particulièrement violente, c’est lorsque j’ai été convoquée en référé d’urgence pour obtenir la garde de mon fils, qui avait encore une fois été frappé par son père.

C’était la première fois que je le voyais dans sa robe d’avocat ; il m’a serré la main en me vouvoyant. Lorsqu’il a appris que l’audience serait retardée de deux heures, le juge ayant pris du retard, il a proposé qu’on aille boire un café ensemble pour discuter du dossier de défense. En réalité, il m’a ramenée dans sa voiture et conduite dans son bureau. À cette heure-là, la secrétaire n’était pas encore arrivée. Après m’avoir expliqué qu’il allait plaider pour mon fils, il m’a demandé « Un remontant pour bien te défendre. » Encore une fois, j’étais acculée. J’ai été violée et je me suis sentie salie, humiliée. Après le rapport sexuel, il a fait un petit nœud à la capote, avant de la jeter : « Plus de preuve, les mini-moi sont à la poubelle ». Et il a ajouté : « Je vais bien te défendre aujourd’hui ». Durant l’audience qui a suivi, je me suis donc retrouvée face à mon ex-mari, alors que je venais d’être violée par mon avocat. J’étais au 36ème dessous.

Pendant l’audience, l’avocat de mon ex-mari a invoqué la prostitution pour tenter de prouver que j’étais une mauvaise mère, tandis que j’avais en mains les preuves que mon ex avait bloqué les comptes bancaires et menti pour récupérer la garde des enfants.

Au final, la juge n’a jamais statué. Devant la justice, mon ex se faisait passer pour un homme parfait qui avait été abandonné par sa femme. Il aurait fallu que je puisse faire appel, mais le dossier n’est jamais parti…

Lorsque j’ai obtenu un appartement où recevoir mes enfants, l’avocat m’a annoncé que les rencontres se dérouleraient désormais chez moi parce que c’était plus près du Palais de justice. Je lui ai répondu dans un SMS que c’était au-dessus de mes forces.

Du jour au lendemain, je n’ai plus eu de nouvelles de lui. Et mon dossier pour l’appel n’avançait toujours pas. Je n’en pouvais plus.

Encore une fois, j’étais coincée


Un jour, j’ai été convoquée au commissariat parce que j’avais dépassé le temps de garde autorisé pour mon fils. Lorsque la policière m’a conseillé de consulter mon avocat, je lui ai répondu « qu’il me demandait des choses qu’il ne fallait pas ». Lorsqu’elle a appris contre qui je voulais porter plainte, elle m’a fait douter : il était conseiller municipal et candidat à la mairie de la ville. Cette policière ne m’a pas dissuadée d’agir mais ne m’a pas non plus encouragée.

Je n’ai jamais raconté au foyer ce qui se passait avec l’avocat, parce que j’avais peur de perdre ma place. J’ai vu des femmes être virées pour des broutilles. Je venais de la rue et avais attendu deux ans pour avoir cette place. Et puis j’avais peur qu’on ne me croie pas. Encore une fois, j’étais coincée.

C’est une amie bulgare que j’avais connue dans la rue qui m’a conseillé d’aller voir le responsable du Mouvement du Nid. Lorsque je lui ai raconté que l’avocat me demandait de l’argent et des rapports sexuels, il a aussitôt pris son téléphone pour en informer l’avocat de l’association. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite. Le bâtonnier a porté plainte contre mon avocat et m’a recommandé une nouvelle avocate pour régler mon dossier de divorce. Cette femme m’a appris alors qu’aucun dossier d’appel n’avait été envoyé au juge.

Quelques semaines après le dépôt de plainte contre mon avocat, j’ai été convoquée par la police. Il était en garde à vue depuis la veille. Lors de la confrontation, il était en présence de son avocat, tandis que j’étais seule, celui de la délégation du Nid ayant été prévenu trop tard.

C’était dur parce que l’avocat gardait le silence et niait les faits. Quand l’enquêteur lui a demandé comment je connaissais toutes les pièces de son appartement, il a répondu que je m’étais forcément introduite chez lui.

Pendant l’instruction, les enquêteurs sont allés dans le foyer pour interroger les résidents. Il semblerait qu’il y ait d’autres victimes. Dans le journal local où est paru l’article le concernant, on peut lire : « Par la voix de son avocat, Me… “conteste formellement” les accusations portées à son encontre. »

J’ai l’impression que toute ma vie on abusera de moi


Pendant plus de seize ans, mon mari me frappait, me violait régulièrement. Il battait aussi mon fils aîné et l’humiliait sans cesse. Et puis, le jour où il m’a demandé de choisir entre lui et son fils, je suis partie. Lorsque je l’ai quitté, ça a été la dégringolade. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée toute seule ; sans papier d’identité, à l’exception de ma carte grise, et sans argent. En effet, mon mari avait bloqué les comptes bancaires où il y avait son salaire et les allocations.

Comme je n’avais plus d’argent, j’ai vécu pendant quatre mois dans ma voiture qui était garée sur le parking du magasin Ikea. Pendant la journée, je me lavais dans les toilettes et j’errais entre les rayons, jusqu’à la fermeture des portes. La directrice du magasin m’offrait régulièrement des viennoiseries et m’avait même donné un duvet. Un couple m’a également offert trois nuits d’hôtel et de l’argent pour manger. Ces personnes ont également essayé de m’aider en contactant les services sociaux, mais en vain. Je racontais des histoires à mes fils, comme je leur avais toujours menti lorsqu’ils voyaient des bleus sur mon visage ou sur mon corps ; je leur disais que j’étais bien logée.

Le jour où je suis allée au tribunal pour le jugement immédiat de mon fils, j’ai vu à l’arrêt du bus une femme qui monnayait une passe. Lorsque je suis retournée à ma voiture, j’étais dans un état second, tellement j’avais faim. J’ai alors appelé au secours ma sœur qui m’a assurée qu’elle arrivait, mais elle n’est jamais venue. Mon ex avait interdit à ma famille de m’approcher. Personne ne m’a aidée ; et pourtant nous sommes dix frères et sœurs ! J’ai également appelé mon ex-mari, le menaçant de me prostituer s’il ne me donnait pas d’argent. « Tu sais ce que tu dois faire, rentrer à la maison », m’a-t-il répondu. J’étais dans une colère noire.

Avec le premier « client », une passe à dix euros


Quelques jours plus tard, je me suis rendue sur l’avenue où il y a de la prostitution. C’est seulement au bout du troisième jour que je me suis lancée. J’étais tellement en manque de nourriture que je titubais, comme si j’étais droguée. Je ne savais plus ce que je faisais, je marchais sans rien voir. Avec le premier client, j’ai fait une passe à dix euros – je ne connaissais pas les tarifs – juste pour pouvoir manger un mac au Burger King.

Une fois que j’ai pu reprendre des forces, je suis allée voir les enfants pour leur dire que je vivais encore dans la voiture, mais que je me nourrissais. Le soir, leur père m’a téléphoné devant eux et m’a lâché : « Si tu ne leur dis pas ce que tu fais, c’est moi qui vais le faire». J’ai alors préféré dire la vérité à mes deux fils aînés en leur expliquant que leur père ne me permettait pas d’accéder aux comptes bancaires. J’ai alors entendu à l’autre bout du fil : « oh non ! ». Cette phrase me tourne encore dans la tête.

Pendant deux ans, j’ai fait des passes juste pour pouvoir manger à ma faim et dormir à l’hôtel. Parallèlement, je poursuivais les démarches pour récupérer la garde de mes enfants. Comme il me fallait une adresse stable pour pouvoir refaire ma carte d’identité, un client marié m’a proposé de vivre avec lui dans un appartement qu’il avait loué. J’ai mis beaucoup de temps à accepter. J’ai vécu avec lui pendant cinq mois et demi et ça a été très dur. J’étais son objet, en permanence à son service… Comme il avait également ajouté mon nom sur le bail, j’ai pu ainsi refaire ma carte d’identité.

Quand je l’ai obtenue, j’ai pris un avocat pour mon divorce. Bien que je bénéficie de l’aide juridictionnelle, il m’a soutiré quatre chèques de 1 500 euros. Je travaillais chez le client pour pouvoir le rétribuer. Comme je n’avais pas de chéquier, le client payait pour moi.

Quand le jugement est passé et que j’ai perdu, ce même avocat m’a proposé de faire appel, moyennant 2 000 euros. Je venais juste d’obtenir une place dans un foyer pour femmes, grâce à une policière, et j’avais quitté la prostitution. Lorsque j’ai parlé à la directrice du foyer des sommes soutirées par l’avocat, elle m’a donné les coordonnées de celui du foyer, cet avocat contre qui j’ai ensuite porté plainte pour viols.
Quand je fais le bilan de ces dernières années, je me demande comment, étant mère de famille de trois enfants, j’ai pu
être prostituée. J’ai tellement honte de ce que j’ai vécu ! C’est tellement contraire à ma religion ! Lorsque je me suis mariée à 18 ans et demi, je n’avais jamais connu aucun autre homme.

Je n’ai pas du tout été aidée, ni par ma famille ni par les assistantes sociales qui ont assisté à ma chute ; elles m’ont vue dans ma voiture puis sur l’avenue où se déroule la prostitution. Elles me demandaient de rentrer au domicile conjugal. Elles n’avaient pas compris que si je retournais, j’étais morte. Elles ne m’ont jamais orientée vers une association de victimes de violences conjugales et ne m’ont même pas dirigée vers un foyer.

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Je me suis beaucoup voilée la face dans ma vie de couple.

Lorsque j’ai connu mon mari qui a onze ans de plus que moi, j’avais grandi dans un milieu très protégé. Dans ma famille, on était conditionnées pour rester à la maison puis se marier, pas pour faire des études. J’avais très peur de lui. Pendant toutes ces années, il a fait de moi ce qu’il voulait. Dès qu’il n’était pas content, il me tapait, me traitait de « pourriture ». Mon médecin traitant ne m’a jamais posé de questions quand il me voyait avec des bleus. Je ne sais pas comment j’ai pu tenir seize ans avec lui. J’ai construit la famille dans le chaos.

Lorsque je suis passée en justice pour le divorce, j’ai dit que mon mari était mon proxénète. Il n’a pas eu d’argent liquide, mais il avait les comptes bancaires, les allo- cations familiales, ainsi que ma pension d’invalidité pour dépression. Il ne m’a pas soutiré directement de l’argent, mais il m’en a privé. C’est dur ce que je dis mais j’estime avoir été plus respectée par les « clients » que je ne l’ai été par mon propre mari. Au moins avec eux, j’avais un cadre : « tu fais ça, tu ne fais pas ça ».

Aujourd’hui, le divorce est prononcé, j’ai la garde de mes enfants. J’ai arrêté la prostitution parce que la délégation du Nid m’a donné un sacré coup de main. Mais j’ai peur de retomber si j’ai encore des ennuis financiers. J’ai peur également que la souffrance accumulée depuis tant d’années s’exprime mais je ne peux pas me le permettre, pour mes enfants. Alors, je garde le cap.

Est-ce qu’un jour je serai reconnue comme victime ? C’est la question que je me pose continuellement.

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Journaliste indépendante et formatrice, Christine Laouénan est spécialisée dans les sujets de la santé et de la prévention auprès des jeunes. Elle a recueilli de nombreux témoignages de personnes prostituées dans le cadre de son travail pour Prostitution et Société et au cours de l’écriture de la biographie Je veux juste qu’elles s’en sortent, consacrée au militant abolitionniste Bernard Lemettre.