Sintiche : Je veux raconter encore et encore mon histoire

Sintiche vient du Congo Kinshasa (RDC) où elle a été une enfant- esclave domestique. Victime de prostitution lors de son échappée, elle est venue en France via la Turquie et la Grèce. Aujourd’hui accompagnée à l’Amicale du Nid, Sintiche raconte son histoire pour mettre le passé derrière elle et aider les autres.

Je m’appelle Sintiche, j’ai 24 ans et deux enfants ici en France. Et un autre au pays.Ça ne me dérange pas de dire mon prénom. C’est moi qui ai vécu tout ça, c’est mon histoire.

Je suis arrivée en France le 14 juillet 2021, j’avais 20 ans. Je suis accompagnée par l’Amicale du Nid depuis 18 mois. Je viens du Congo Kinshasa, je suis née dans une famille pauvre de 4 enfants, 3 filles et un garçon. Je suis la petite dernière. Mon père est mort peu de temps après ma naissance. Ma mère, qui vient d’un village, l’a rencontré à 20 ans à la capitale.

Quand j’avais 7 ou 8 ans, ma mère a décidé de partir au village car on était pauvres. Elle m’a laissée à la capitale chez une amie à elle, une militaire qui lui avait dit qu’elle pourrait s’occuper de moi. J’allais alors à l’école primaire, mais elle a dit que je n’avais pas besoin d’aller à l’école, et que je devais m’occuper de sa maison et ses enfants. J’aimais voir les docteurs avec leur toge, et moi je voulais être infirmière. J’ai beaucoup pleuré.

Elle était la seconde femme d’un général congolais qui ne venait chez elle que deux soirs par semaine. Je faisais tout pour ses deux enfants, dont les amener à l’école. Je faisais aussi tout le ménage, je me couchais à minuit. J’étais trop petite pour ça.

Alors que j’avais à peu près 10 ans, la militaire est partie pour une mission de trois mois. Son mari a commencé à me donner des cadeaux, des bonbons, du chocolat… et il a commencé à me toucher. Il me mettait les doigts dans le vagin, puis pendant des années il a recommencé. Vers mes 12 ans, il m’a fait venir dans sa chambre et a « couché » avec moi. Il y avait beaucoup de sang. Je restais là, avec les douleurs. Il y avait du viol tout le temps, il me tapait aussi. Il me prenait comme sa femme.

La sœur de la dame, en visite, m’a demandé un jour pourquoi j’avais tant changé, je ne souriais plus. À 14 ans, j’étais malade, je ne mangeais plus, je vomissais, je ne savais pas ce qui m’arrivait. On m’a amenée à l’hôpital où on m’a dit que j’étais enceinte.

La militaire m’a frappée devant le docteur. On a voulu savoir qui m’avait fait ça, j’ai dit que je ne savais pas. Elle m’a ramenée à la maison, a pris du piment et me l’a mis « en bas ». Ça me brûlait. Je n’arrivais pas à parler. Puis j’ai parlé avec le général, il m’a dit «ce n’est pas moi qui ai fait ça », et « si tu le dis je te tue ». Tu es pauvre, tu ne peux rien contre moi.

Sa femme s’est mise à m’insulter. Quand j’ai accouché, elle a refusé de s’occuper de « cet enfant bâtard ». M’a dit de le faire moi même, que si je n’y arrivais pas elle me jetait dehors.

C’était trop dur, alors j’ai réussi à appeler ma mère au village. C’est très difficile de joindre quelqu’un là-bas. Elle est venue récupérer l’enfant, je ne lui ai pas dit qui était le père mais que j’avais été violée en faisant les courses. En 2017, elle est partie avec l’enfant. Les insultes et la violence ont continué.

J’ai toujours manqué d’affection. Je n’ai jamais vu mon papa et ma mère n’était pas là. Je me débrouillais moi-même depuis mon enfance. J’ai repris ma vie, je faisais tout, l’école, le linge. Il y avait des coupures d’eau parfois pendant 2,3 jours, je faisais une heure de trajet pour rapporter de l’eau sur ma tête, etc. Parfois elle ne me permettait pas de manger pendant plusieurs jours alors que j’avais préparé les repas. Elle me frappait, me punissait. J’ai vécu beaucoup de maltraitance. Je ne peux pas oublier.

Le mari continuait les viols. Il m’avait dit que j’étais son fétiche. Qu’il faisait ça avec beaucoup de filles, qu’il profitait de nous. C’était un « féticheur ».

Maman ne savait pas ce qui se passait. Elle avait confiance en son amie, qui parfois lui envoyait de l’argent, ou des savons. Elle croyait que ça allait pour moi.

Une échappée piégée pour Sintiche

Un dimanche, je parlais avec sa femme, lui n’était pas là. Elle voulait savoir qui m’avait mise enceinte, alors je lui ai dit que c’était son mari. Elle m’a frappé avec sa chicote de militaire, j’avais les fesses enflées je ne pouvais plus marcher.

En déposant les enfants à l’école, j’avais rencontré une femme qui distribuait les tracts d’une association d’aide aux jeunes filles. Elle m’a dit que je pouvais venir la voir, qu’elle gardait des enfants, qu’elle avait une chambre pour moi.

J’ai gardé le papier, et je me suis préparée à ma fuite. Au Congo, beaucoup de gens gardent de l’argent à la maison. Je savais où la militaire cachait le sien.
Elle avait confiance en moi, elle pensait que je resterais toujours là. Elle me disait que j’étais une esclave.

J’ai pris l’argent – des milliers de dollars, j’ai pris un foulard, le numéro de la dame, et je suis partie en taxi-moto. J’ai demandé au conducteur d’appeler cette dame et lui ai demandé si je pouvais venir. Il m’a emmené jusque là, près de l’aéroport, à peu près 3 heures de route.

Il y avait beaucoup de filles, je me suis posé des questions. J’ai vu une dame qui faisait la prostitution. Je lui ai raconté mon histoire, montré l’argent, elle a tout pris. Des hommes payaient la dame pour coucher avec toutes les filles, sans préservatif.

La proxénète gardait l’argent, c’était comme ça. C’était une proxénète qui faisait venir des filles de partout. Je suis restée là environ deux ans. J’ai dit à une fille qui venait du Tchad que je ne voulais pas faire la prostitution, que je n’étais pas là pour ça. Elle l’a répété et la dame s’est fâchée. J’étais très fatiguée. Dans la prostitution, des hommes « restent » avec vous n’importe quand. Parfois ils étaient violents. J’ai dit non, que je ne supportais pas ça, qu’elle me rende l’argent pour que je parte. Je voulais aller à la police, faire valoir mes droits.

Elle m’a alors dit que si je parlais, je serais arrêtée, qu’elle était quelqu’un de reconnu, alors que moi j’avais volé de l’argent, j’allais faire 25 ans de prison. Elle a organisé mon départ, fait faire mon passeport.

Un samedi soir elle me dit que le lendemain j’irais en Turquie. Moi je voulais aller voir ma maman au village. Elle m’a dit que l’on me retrouverait là bas.

Elle prétendait m’envoyer en Turquie pour me protéger, qu’une association viendrait me chercher. Je suis restée chez elle 18 mois. À l’époque, je pensais qu’elle voulait m’aider.

À l’aéroport, mon cœur battait très fort. Dans l’avion, je pleurais tout le temps. Je n’avais qu’un sac à dos et rien d’autre. Une dame dans l’avion m’avait demandé pourquoi je pleurais et voulais m’aider. En arrivant, j’ai vu une femme qui tenait un papier avec mon nom. Il faisait froid, j’étais en blouson léger. J’ai eu peur, ça m’a brisé le cœur j’ai cru que c’était le général qui avait envoyé des gens pour me chercher.

La dame de l’avion a demandé pourquoi j’avais peur, la personne a dit qu’elle était amie de ma tante, qui s’appelait Alice. C’était le nom de la proxénète au Congo. J’ai compris alors que c’était le même réseau. Je disais encore « association ». À l’époque, ça m’a rassurée et la dame avec qui j’étais aussi. Elle est partie.

Toujours la prostitution

Sintiche : En Turquie, pour avoir où dormir, manger, avoir des vêtements, j’étais obligée de faire la prostitution. On me donnait des miettes de l’argent gagné.

J’avais été exploitée toute ma vie, je ne voulais plus. Je me suis bagarrée avec une fille et suis partie. Seule, j’ai dû continuer la prostitution mais l’argent était pour moi. Une femme m’a dit que je devrais aller en Grèce, je gagnerais plus.

Que je pouvais donner 200 euros seulement à un passeur et coucher avec lui qu’il m’aiderait. Je suis restée quelques mois en Turquie, puis je suis allée à Izmir, 12 heures de bus, et de là-bas j’ai traversé en canot pneumatique jusqu’en Grèce ; Il y avait beaucoup de monde sur le bateau pendant plusieurs heures, c’était horrible. Je vomissais tout le temps.

À Athènes, j’ai rencontré un Somalien qui m’a menée dans un quartier avec des Congolais. Là aussi, il y avait un réseau pour m’exploiter. J’ai recommencé la prostitution, je cachais mon argent pour ne pas être volée. On me demandait de l’argent, pour la caution, le loyer… j’avais la rage à ce moment-là. Je n’avais pas d’autre possibilité que la prostitution.

Une autre femme m’a dit alors que je pourrais gagner beaucoup plus en France, 100 ou 150 euros par client. J’ai demandé comment faire, j’ai donné de l’argent, fait des faux papiers, je suis arrivée à Orly en avion le 14 juillet 2021.

Chateau-Rouge et Barbès

Sintiche  Je ne savais pas où aller, j’étais effrayée, je pleurais, me demandais pourquoi j’étais venue. Un homme m’a mise dans le RER vers Gare du Nord, pour que j’aille à Château Rouge où il y avait des Africains. J’avais un téléphone, mais pas de carte SIM.

Arrivée là je vois des Africains partout, ça me rassure. Je rencontre une dame qui me dit de partir vers Créteil, où je pourrai aider sa sœur avec les enfants, qu’elle m’hébergera.Elle me ramène à Créteil Pompadour. Je l’aide un peu, mais elle ne peut pas me garder longtemps. Elle m’indique le 115.

Je vais à Château Rouge, pour demander comment faire de la prostitution. Je vais voir la « cheffe », qui me dit que je pourrai commencer le lendemain. Elle prétend que pour avoir un ticket de métro il faut que je couche avec un homme. J’ai dit « vous êtes malade » ?J’ai recommencé la prostitution. Des hommes vous emmènent dans leur voiture ou dans un hôtel. Je gagnais 40, 50 euros, les hommes donnaient à la dame 100 euros, et moi j’avais 50 à peine…

Trouver un toit

À Créteil j’ai appelé le 115. Et j’ai été reçue directement à la préfecture pour ma demande d’asile ; mais je n’avais pas d’endroit où dormir. Elle voulait que j’aille en province mais moi je voulais rester ici, quitte à dormir dehors. Elle l’a noté. Ensuite j’ai eu une place dans l’Essonne. Je savais où dormir, je sortais à midi pour faire la prostitution.

J’ai rencontré le papa de mon premier fils, je parlais avec lui au téléphone.Il est venu me voir et a voulu me faire quitter mon hébergement je ne voulais pas.On a commencé une relation et je suis tombée enceinte. Il ne savait rien de ce que je faisais dans la vie. Il a dit vouloir se marier, je ne pouvais pas. Je ne voulais pas être en couple. Après avoir accouché, j’ai continué la prostitution, je laissais mon fils à une amie tcha- dienne ils s’entendaient bien. J’avais ma chambre, j’achetais mes meubles, les vêtements pour bébé.

Je ne connaissais rien d’autre

La demande d’asile n’a pas marché. Ça ne m’a pas dérangée, j’ai continué, je ne connaissais rien d’autre. Ensuite, j’ai rencontré le papa du deuxième fils près de Barbès. Il ne savait pas non plus ce que je faisais.

On s’est mis ensemble et je suis tombée enceinte. Il m’a emmenée chez sa mère à P. Il était content de devenir père. Mais quelqu’un a dit à sa mère que je faisais la prostitution, elle m’a rejetée : « mon fils ne peut pas rester avec vous, vous êtes une prostituée ».

Je me suis séparée de lui. Je faisais ma vie à Barbès. J’étais fatiguée de faire la prostitution mais je ne savais pas comment m’en débarrasser. Une Nigériane m’a dit qu’elle connait une association qui peut aider à laisser la prostitution, vers Gare du Nord. C’est comme ça que je suis allée à l’Amicale du Nid et que j’ai pu dire que je voulais arrêter. Je voulais un boulot, gagner de l’argent pour enfin abandonner la prostitution.

Je vivais à Stains chez une amie dans sa cuisine avec mes fils. Il y avait des cafards et c’était loin.

A., mon accompagnante, m’a trouvé une chambre chez les sœurs missionnaires en urgence. Ça ne s’est pas bien passé. Je continuais encore la prostitution et je suis à nouveau tombée enceinte. Je voulais une IVG et elles ont essayé de m’en empêcher, mais A. m’a accompagnée. Elles m’ont chassée.

J’ai appelé le 115 et trouvé une place à Conflans-St-Honorine mais il n’y avait pas de quoi cuisiner. J’ai du faire tous les jours des allers-retours à Paris avec mes enfants sur les bras. J’étais épuisée. A. m’a beaucoup aidée, elle m’a trouvé une place dans un centre maternel où je suis encore aujourd’hui.

L’IVG, le déclic pour Sintiche

Quand j’ai eu l’IVG, j’ai éprouvé de la colère sur tout ce que j’ai traversé dans ma vie. J’avais eu des rapports sexuels sans protection avec des inconnus, tout ça à cause de la prostitution que je faisais pour me nourrir et les enfants. J’ai décidé d’arrêter.

Ce n’est pas facile d’oublier tout ce que j’ai fait avec la prostitution. Ça revient souvent dans ma tête. Comme un film. Je glorifie l’éternel, parce que je n’ai pas eu de maladie, Sida, IST. Mais j’ai encore des cauchemars.

Oui, je suis en colère. Je n’oublie pas les choses que j’ai vécues depuis mon enfance, de violence, de méchanceté des gens. Au pays, des fois je veux me venger, tuer tout le monde qui m’a fait du mal !

Je pense aussi à la prostitution en Europe ; J’avais jamais imaginé ça, coucher avec
tout le monde. Il y a des choses que j’ai décidé, de
faire dans la prostitution, mais c’était pour pouvoir vivre.

Je ne pense pas aux hommes qui avaient payé. Ce que je vois dans ma tête, c’est seule- ment les « circonstances » autour : quand vous rentrez dans l’hôtel, dans une voiture… Je ne vois pas les hommes, je vois l’argent.

Pendant les actes, je « n’étais pas là ». Comme dit tout à l’heure, je gagnais mon argent, c’est le business, c’est tout. Même leur visage je ne m’en souviens pas. D’ailleurs je portais un masque sur les yeux. Pour pas qu’on me reconnaisse.

Aujourd’hui, ça va, dit Sintiche

Ça va, parce que l’Amicale du Nid m’a aidée à arrêter avec la prostitution. Et l’accompagnement d’A. et des autres m’a rassurée. Elle me donne des conseils d’orientation, je fais des cours de français. A., c’est la première personne à qui j’ai fait confiance.

Avec son aide, j’ai aussi porté plainte contre ma proxénète en France. La dame de Château Rouge et celle de Barbès. Je leur ai parlé du réseau en Turquie et de la Grèce aussi.

Je veux travailler, sortir les enfants comme tout le monde, les amener à la crèche. Je voudrais faire une formation d’aide-soignante. J’attends pour un titre de séjour de victime de traite. Bientôt le grand va commencer l’école. Ils évoluent bien, parlent bien, sont intelligents, se débrouillent bien. Je ne veux pas que mon parcours affecte mes enfants.

Au centre maternel, il y a une psychologue, je parle de temps avec elle.Je veux me libérer de mon histoire, et que s’il y a des jeunes filles ou des jeunes mamans qui m’écoutent, me lisent, cela les aide à se libérer.

Je voulais être comme tous les enfants, mais je n’ai pas eu l’occasion. Je n’ai pas eu d’affection de mes parents ; Je « me suis élevée » moi-même avec la nature. J’avais des ambitions mais je n’ai pas pu les réaliser. Mais ce n’est pas encore fini, ma vie !

Alors je voulais raconter mon histoire. Si j’ai l’occasion de le refaire, je vais parler encore, encore et encore. Pour donner force et courage aux filles.

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