Alexine Solis : « Quand est-ce que cela s’arrête ? »

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Alexine Solis est survivante de la prostitution. Militante féministe abolitionniste depuis 2019, elle a pris la parole à l’Assemblée nationale, lors du colloque organisé par les délégations aux droits des femmes de l’Assemblée nationale et du Sénat, le 13 décembre dernier. Voici le discours fort et puissant qu’elle a prononcé, qu’elle a bien voulu que nous reproduisions ici. 

« Bonjour. J’interviens en tant que jeune survivante. Je vais être assez terre-à-terre, et parler de chose que je connais moi de mon point de vue interne à la prostitution.

Premièrement, ce qui ressort assez régulièrement des discussions entre survivantes, c’est le contexte familial. Très important. Premier souvenir de violence sexuelle. De traumatisme. Il faut se rappeler que bien souvent, quand on regarde une prostituée, mineure ou non, on a en face de soi quelqu’un qui a vécu de l’inceste.

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Cette première atteinte à notre intégrité en tant qu’enfant, marque souvent le début d’un syndrome de stress post-traumatique qui va évidemment perdurer et évoluer jusqu’à l’âge adulte. Et tout ceci, bien souvent accompagné du poids de la honte, du secret, du tabou. Et ce, sans prise en charge. Si on connaît un peu les conséquences psychologiques d’un viol d’une femme adulte, essayez d’imaginer le trauma à l’âge de  5 ans, par exemple. Les répercussions sont énormes. 

Internet et le « porno »

Comme on le sait, Internet joue indéniablement un rôle majeur dans la vie sociale et dans l’éducation des ados. Je vais directement parler de consommation de la pornographie et de l’usage des réseaux sociaux. Les bébés d’internet des années 2000, comme j’ai envie de nous appeler, quand on a une question, on se tourne systématiquement vers internet. Et en matière de sexualité, nous , on tombe directement sur les sites porno.

De très longues listes de sites porno en première page. Si c’était vrai pour moi à l’époque, je pense que c’est encore le cas pour celles qui ont dix ans de moins que moi aujourd’hui. J’ai 26 ans, d’ailleurs. J’ai consommé de la pornographie seule, activement, de mes 11 à 21 ans. Autant vous dire toute ma vie.

Ça m’a entièrement banalisé et façonné ma vision des relations sexuelles, des relations aux hommes et les pratiques au sein de la prostitution. Beaucoup de jeunes filles sont encouragées par des hommes bien souvent majeurs à partager des photos ou des vidéos hypersexualisantes de nous alors qu’on est encore mineures.

Aujourd’hui, tout ça se produit régulièrement sur des appli pour ado, Tiktok Snapchat, et compagnie, mais attention, tout aussi fréquenté par des pédocriminels et des proxénètes à la recherche de nouvelles proies vulnérables à exploiter.

J’aime bien aussi rappeler l’état psychologique dans lequel je me trouvais avant de me retrouver dans la prostitution. Je souffrais de dépression, anxiété sociale, carences affectives, insomnies récurrentes, troubles alimentaires, pensées suicidaires, automutilation.

Comme dans l’inceste

Oui tout ça pendant l’adolescence. Un cocktail assez explosif qui m’a fait penser que échanger sexe contre argent, c’était finalement pas grand chose. Sauf que subir des rapports sexuels sans envie (comme dans l’inceste), et bien souvent avec une terreur du danger imminent qu’on réprime (comme dans l’inceste), donc dissociation (comme dans l’inceste), ça ne fait que dégrader une santé mentale assez bien détruite au préalable.

C’est un schéma, une dynamique qui se répète et qui déclenche une revictimisation de l’enfant traumatisé. Les experts en psychotraumatismes infantiles l’expliquent très bien. Je ne peux que suggérer l’excellente Dr Muriel Salmona à ce sujet. 

Et la question est la suivante : quand est-ce que cela s’arrête ? Qui se préoccupe d’arrêter ce cercle infernal ? Qui met les outils et les moyens pour empêcher tout ce système de se reproduire à l’infini ?

La réputation de la prostitution n’est plus à faire.

Plus en 2022. Ça fait longtemps que les survivantes de prostitution racontent les violences, les trauma, réclament des moyens pour éviter la même situation à d’autres femmes, à d’autres enfants. Ça fait longtemps que des études existent sur notre santé désastreuse, sur les MST, les grossesses à répétition tout comme les avortements à répétition, l’addiction à l’alcool, aux substances, aux somnifères et la liste des symptômes est trop longue pour la continuer.

Et j’en reviens au problème des hommes. Grands oubliés de la question, et pourtant c’est de leur faute si tout cela existe, n’est-ce pas. Nous, prostituées par eux, on ne croise que des hommes acheteurs. C’est toujours la même dynamique patriarcale.

Les femmes font face à des violeurs en série, les mineures face à des violeurs d’enfants. Notre jeunesse est très demandée par ces hommes-là. J’ai trop d’anecdotes là-dessus. Ce n’est pas du tout un fait isolé. Imaginez avoir vécu tout ça avant même d’avoir atteint l’âge de 15, 16 ans. Avant de pouvoir même obtenir le brevet des collèges. Les premiers émois amoureux. Ou le premier boulot étudiant. C’est une catastrophe de grandir dans ces conditions et de survivre à cela.

C’est pourquoi il faut réaffirmer une réponse politique, et juridique forte, à la hauteur de la gravité des violences que de transformer des jeunes adolescentes, mais également les jeunes étudiantes, en prostituées, ce qui devrait être aux yeux de tout le monde, une aberration sociétale qu’il faut absolument abolir ».

Alexine Solis