Beatriz Beloqui : « Pour nous, les associations sont des partenaires précieux »

518

Beatriz Beloqui est inspectrice à l’Académie de Versailles et référente égalité filles-garçons. Féministe engagée, elle développe de nombreuses actions auprès des établissements, et avec les élèves, pour favoriser l’égalité filles-garçons, l’éducation à la sexualité et pour prévenir le risque prostitutionnel et l’ensemble des violences sexistes et sexuelles. 

MDN : Beatriz Beloqui, dans l’académie de Versailles, quelle est la situation concernant la prostitution des mineur·es ? 

Beatriz Beloqui : À travers la plateforme dans laquelle les chefs d’établis sements consignent les sujets préoccupants à destination de l’académie, nous avons peu de situations de prostitution de mineur·es, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, la plupart du temps les faits se produisent en dehors des établissements. 


Ce qu’on peut savoir, on l’apprend plutôt par les forces de l’ordre. Elles nous disent qu’il y a effectivement une augmentation des situations liées à la prostitution des mineur·es, avec des territoires plus impactés que d’autres.

Annonce

Ainsi, ceux où il y a plus d’argent et aussi les nœuds de transports qui facilitent les déplacements sont davantage concernés. Mais, nous n’avons pas d’éléments chiffrés. 

Pour mieux évaluer la situation, nous avons la volonté de faire ouvrir les yeux sur le sujet dans les établissements pour qu’ils soient plus réactifs possible. Il existe une multitude de signaux faibles qui peuvent transcrire une situation dans laquelle les enfants sont victimes de violences sexistes et sexuelles. 

Absentéisme, fatigue les lundis, absences combinées des vendredis et lundis, des jeunes qui d’un coup portent des vêtements et des accessoires très chers, qui ont deux, trois téléphones… Ce sont autant de signes inquiétants qui doivent alerter. 

Nous savons aussi qu’il y a parfois des pratiques prostitutionnelles à l’intérieur des établissements. C’est souvent confidentiel, masqué, assimilé au « michetonnage », bana lisé, monnayé dans les toilettes… En outre, cela peut ensuite s’accompagner de cyberharcèlement sexiste et sexuel. 

Et des élèves qui ont subi d’abord de la prostitution puis du cyberharcèlement peuvent se retrouver sollicités à nouveau par des proxénètes. Mais, le phénomène n’est pas encore totalement bien cerné. 

Comment travaillez-vous la question de l’égalité filles-garçons et quels projets menez-vous pour prévenir les violences sexistes et sexuelles ? 

Nous avons créé un pôle de formatrices et de formateurs, une vingtaine de personnes très solides pour pouvoir accompagner les établissements sur ces questions. Le plus souvent, on aborde les questions d’égalité et des violences via une discussion sur le consentement, le respect du corps de l’autre, sur la définition de ce que sont les agressions sexuelles.

Chez les plus jeunes, on parle du consentement en priorité, et les formatrices et formateurs sont préparés au recueil de violences intrafamiliales ou autres qui pourraient émerger de la discussion. Au lycée, on aborde les choses de façon plus explicite et directe.

Nous avons également créé une mallette de ressources sur l’égalité filles-garçons et les violences, « IL-ELLE-ON »  qui est un bon moyen d’aborder les sujets au travers de jeux, situations et activités choisies par les élèves élu·es des CVL (Conseils de Vie Lycéenne).

Parvenez-vous à toucher un maximum d’élèves et à former les professionnel·les ?

La formation continue du rectorat de Versailles se déploie à la demande des établissements, pour tous les professionnel·les du pôle médico-social, qui sont en première ligne. La prévention des violences sexistes et sexuelles, y compris la prostitution, fait partie de la feuille de route. Pour les autres personnels des établissements, des cadres jusqu’aux enseignant·es et référent·es académiques, c’est déployé sur place par les formatrices et formateurs. Le déploiement sur le territoire reste très hétérogène, avec des zones plus difficiles à atteindre que d’autres.


Je ne peux pas affirmer qu’aujourd’hui tous les élèves ont les trois heures annuelles prévues par la loi… mais là où ce n’est pas le cas, cela ne veut pas dire que les sujets ne sont pas abordés par le biais parfois d’autres enseignements, comme l’égalité filles-garçons, en SVT ou lors de sessions pédagogiques en cours de langue, de lettres ou en EPS.

Nous adaptons évidemment la discussion au degré scolaire des élèves.


Parvenez-vous à impliquer les élèves eux-mêmes ?


Nous effectuons un accompagnement soutenu des Conseils de vie collégienne et lycéenne. Il y a une personne détachée à temps complet sur l’Académie pour les coordon- ner. Le DAVL (délégué académique à la vie lycéenne) travaille en continu avec les jeunes, qui dessinent une feuille de route, qui s’organisent en commissions et partagent avec les autres leurs réalisations, mallettes de ressources, propo- sitions d’activité. Dans la mallette « il, elle, on » créée il y a deux ans pour les lycéen·nes et que j’ai déjà évoquée, il y a des jeux qui ont été créés avec le concours et la participation active des élèves.

Parmi eux, deux jeux académiques sur les mots tabous contiennent le mot prostitution.
Une mallette à destination des collégien·nes est en cours d’élaboration.


Qu’attendez-vous des associations que vous faites intervenir ?


Pour nous, les associations sont des partenaires précieux. À l’échelle du nombre de personnels que nous avons à l’académie, qui est la plus grande de France, nous ne sommes pas en mesure d’assurer l’éducation à la vie affective et sexuelle tout seuls.

Nous avons aussi la volonté de travailler avec les associations comme expertes dans les plans de formation. Nous organisons des séminaires et des groupes de travail de construction de ressources, et nous ouvrons les portes aux associations.
Non seulement nous ne pouvons être partout à la fois, mais nous sommes aussi parfois confronté·es au fait que tout ce qui arrive de l’institution est vu comme très descen- dant et peut être mal reçu. Le faire de passer par le biais d’une association vue comme moins institutionnelle peut être très efficace.

Il y a une association d’énergies et de volonté pour porter ce sujet de l’éducation à la vie affective et sexuelle qui est bénéfique pour tout le monde. Nous travaillons évidem- ment avec des associations agréées et reconnues, ce qui permet de légitimer leur action. L’ensemble des situations de formation de sensibilisation se fait dans le cadre régle mentaire en vigueur.


Rencontrez-vous des freins liés aux parents ?


De façon générale, nous avons aujourd’hui des contestations importantes des enseignements concernant de nombreux sujets : la prévention des violences sexistes et sexuelles, les violences anti-LGBTQ. Il peut y avoir des levées de boucliers dures, dans des contextes sociaux qui indiquent une présence forte des religions comprises de façon intégriste. On a aussi parfois des contestations concernant l’explication et l’étude des moyens de contraception, aussi dans des enseignements sur la reproduction des mammifères et des êtres humains.


Enfin, il y a des foyers de contestation contre ce que certains parents considèrent comme de l’apologie de l’homosexualité. Ce sont quasi toujours des problématiques liées au sexisme.
Si nous avons toujours rencontré ces contestations-là, il y a en ce moment une recrudescence des cas. Mais, la plupart du temps, les collègues s’en sortent en évoquant le cadre officiel des programmes et la loi.