Valérie : « la prostitution fabrique des hommes sans empathie »

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Valérie est Québécoise, militante féministe abolitionniste, chanteuse. À 43 ans, elle est l’exemple incarné de la femme qu’on a détruite et qui s’est relevée ; une femme partie à la reconquête d’elle-même et qui en sort plus forte ; une personnalité attachante et joyeuse qui clôt ses conférences en chantant.

Choisi, pas choisi ? La prostitution, ce n’est pas une question de choix des femmes ; c’est une question d’aménagement de la sexualité des hommes. Que ce soit bien clair : subir des pénétrations à répétition est une violence. Ce n’est même plus un débat.

Aujourd’hui, je me sers de mon vécu pour comprendre le niveau systémique. Ce qui est intéressant dans mon histoire, c’est en quoi elle rencontre celle des autres.

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J’ai été dans la prostitution de 16 à 23 ans. À 16 ans, j’étais dans l’idée du business, du corps outil. Pas besoin d’un gun (revolver, NDLR) sur la tempe pour y rester. J’étais dedans, je n’avais pas d’autre référence, je ne connaissais que les codes de l’industrie du sexe ; et personne n’était là pour me dire que je valais mieux que ça.

Valérie témoignageQuand j’étais dans les clubs, mon père était mon chauffeur. C’est lui qui m’y amenait. Je trouvais ça cool. Il ne me jugeait pas, il ne me prenait pas d’argent, il était ouvert d’esprit ! En fait, il avait été portier dans un club de danseuses et il était accro à la porno. Il cachait des magazines partout dans la maison, même dans la pièce où je jouais petite fille. Il était voleur, menteur, malhonnête. Il ne m’a jamais touchée mais il m’a fait intégrer tous ces codes. Je le détestais. Il est mort maintenant, c’est une délivrance.

À Montréal, il y a les clubs de danseuses nues où la prostitution s’exerce dans des cabines. Autour, il y a des miroirs partout, on vit dans le regard de l’autre, c’est très dissociant. Et on doit payer pour tout : le service du bar, les amendes, les tenues sexy, les préservatifs. On peut être mise à la porte n’importe quand, pour n’importe quoi. Il n’y a pas de salaire, on n’est pas rémunérée pour le spectacle de danseuse nue ; seule- ment pour ce qui se passe dans les cabines.

Une illusion de sécurité

La prostitution « indoor », c’est une illusion de sécurité. Ces clubs sont tenus par les mafias et les gangs de bikers qui sont des criminels et des trafiquants. Je me suis retrouvée dans une fusillade un soir. Quand ils voient que la police arrive, les gérants sortent vite des trucs des coffres. C’est le crime organisé, un univers sordide de gens délabrés qui font du blanchiment d’argent et trempent dans les machines à sous.

Ma stratégie de survie a été de ne pas prendre d’alcool ou de drogues. Je vivais en hyper vigilance, je ne buvais que mes bouteilles d’eau cachetée que je recapsulais et que je cachais sous ma chaise. Et comme mon père était dans le circuit, je n’ai pas eu de proxénète.

Je dansais nue, toujours cambrée, en talons hauts (aujourd’hui, je ne mets plus jamais de talons, c’est un acte militant). Face aux clients, je ne ressentais que du dégoût. Mais on ne peut pas se permettre de ressentir ces émotions-là. Pour tenir, il faut tout mettre à distance. J’avais mes rituels : les douches, mon autre nom… Je me suis abîmé le dos et j’ai hérité d’une sciatique qui revient tous les hivers. J’ai encore des douleurs, des migraines chroniques ; et une colite ulcéreuse, maladie inflammatoire auto-immune qu’ont beaucoup de survivantes.

À cause de mon psycho-traumatisme, des années après ma sortie, je me suis mise à prendre du cannabis tous les soirs. Je me sentais bien avec mais j’ai arrêté parce que je devenais passive. Du coup, les cauchemars sont revenus, ces labyrinthes où un prédateur me pour- suit ; vingt ans après, je reste encore hantée pendant mon sommeil, c’est épuisant.

La prostitution, c’est dégradant ; dans une ruelle comme dans des draps en satin. On est un réceptacle dans lequel des hommes se vident. On est en risque d’être tuée ; bien plus que les policiers, les pompiers et les militaires. La pornographie, c’est pareil, cette prostitution filmée revendue un nombre infini de fois et qui formate les jeunes femmes pour leur dire ce qu’on attend d’elles : c’est l’érotisation de l’avilissement et des rapports de pouvoir. Il suffit de lire les forums de clients pour voir comment ils parlent de nous…

C’est quoi consentir dans la prostitution ? L’argent crée un biais ; le type te fait mal, tu laisses faire pour que ça finisse plus vite. Les prostituées, dont le « travail » est d’être perpétuellement sexuellement harcelables, sont les grandes oubliées de #metoo.

Ce que fabrique la prostitution, filmée ou pas, c’est des hommes stupides, compulsifs et sans empathie. On peut attendre quoi d’hommes qui se voient proposer dans les bordels allemands de participer à des gang bangs et d’acheter des femmes enceintes jusqu’au troisième trimestre ?

Une rupture de la pensée

Pour en sortir, le premier déclic pour moi, c’est quand un homme m’a proposé de l’argent dans ma propre vie, pas dans la prostitution ! Ce moment a fait un clash dans ma tête. Et il y a eu le jour où j’ai dit à mon père que j’avais reçu une bourse pour aller à l’université et que j’avais l’intention de m’inscrire en écologie. Au lieu de s’en réjouir, la seule chose qu’il a trouvée à dire, c’est « comment tu paieras ton loyer ? ». Pour moi, tout a basculé. J’étais bonne à livrer sexuellement aux hommes, pas à faire des études à l’université !

À partir de là, j’ai continué un moment mais le féminisme a orienté mes lectures. Comprendre le système a été guérisseur. J’ai pu identifier ce qui ne m’appartenait pas mais relevait de l’influence de mon père et de la société. Et il y a eu le travail de thérapie, et la ques- tion : comment j’ai pu me leurrer à ce point ?

Peu à peu, j’ai effectué une rupture de la pensée ; un changement de paradigme. Avant, je m’en voulais d’avoir accepté tout ça, j’avais honte, je me considérais comme ma propre abuseuse. Maintenant, je suis fière. Je dis la vérité aux gens. S’ils ne m’aiment pas à cause de ça, ils ne me méritent pas. C’est une clarification.

À la réflexion, j’ai découvert que cette industrie m’avait maintenue dans une position de mineure au niveau socio-économique. Mon père, qui a habité pendant 20 ans sur mon palier, gérait mes factures avec mon argent ; en ne m’apprenant pas comment faire, il me gardait sous emprise. Aujourd’hui, il n’y a plus que dans l’industrie du sexe qu’une femme dit à un homme « donne-moi mon argent ».

Je sais que c’est dur pour celles qui défendent l’industrie d’entendre ce que j’ai à dire ; elles qui militent aux côtés de leurs clients pour qu’ils gardent le droit de les acheter ! Elles me détestent, alors que moi j’ai envie de les prendre dans mes bras et de pleurer. Quand j’en entends une se réjouir que son compagnon ne voie pas d’inconvénient à ce qu’elle soit prostituée, je me dis qu’elle va sacrément lui en vouloir le jour où elle va arrêter ! Il me laissait faire ça, et il s’en fichait ? Elle aussi, elle risque de changer de paradigme…

Quand on est dans une réalité, on la défend. Des mineurs aussi ont défendu leur métier malgré l’amiante. Quand j’étais dedans, je me souviens avoir regardé les femmes « normales » de haut ; de m’être dit qu’elles, elles n’auraient pas été capables.

Franchement, nous dire que c’est un travail ! Mais dans quel travail c’est muqueuse contre muqueuse ? Échange de fluides corporels ? Dans tout métier, s’il y a muqueuse ou fluide corporel, ils sont mis à distance. Et, dans quel métier il faut payer pour travailler ? Je payais

100 dollars par soir pour avoir le droit de « danser ». Aujourd’hui, dans les vitrines belges, les femmes déboursent 250 € avant d’avoir fait un seul client ! On a vu ça où, un métier où, plus tu as d’expérience, plus tu dois baisser tes prix ? Où il n’y a ni protection ni avantages ? Où la seule promotion, c’est de devenir proxénète des autres ? Et est-ce qu’il y a d’autres métiers dont on invoque le droit « d’en sortir » ?

« Travailleuses du sexe », c’est un terme imposé par le lobby proxénète. Ce qu’elles appellent « compétences », marcher sur des talons de 15 cm, se dissocier pour résister à la violence qu’on leur impose, dans quel autre métier est-ce utile ? La dissociation, c’est un mécanisme de défense, pas une compétence profes- sionnelle.

Militer, c’est prendre des risques

Aujourd’hui, je milite activement. Mais militer, c’est prendre des risques et se condamner à la précarité. Je commence à être connue au Québec et j’ai perdu des emplois à cause de ça. Notamment un, que j’ado- rais : je rendais visite à des femmes en milieu carcéral, c’était un travail d’accompagnement pour leur éviter de retomber dans l’exploitation sexuelle une fois purgée leur peine. Et un autre travail, auparavant, dans un organisme pour femmes, où des transactivistes m’ont accusée de transphobie parce que je défends le droit des femmes à des services qui leur soient réservés

. J’ai intenté des poursuites pour ce licenciement injuste, j’ai gagné et obtenu des excuses. Mais le mal était fait. Il faut savoir qu’au Québec, aujourd’hui, tout est queer[3]. Depuis 2014, il suffit de s’auto-déclarer femme, sans chirurgie ni prise d’hormones, pour être considérée comme femme. Les femmes et les lesbiennes sont effacées et il est de plus en plus difficile de conserver des financements pour des organisations non mixtes. Une nouvelle fois, nous les femmes devons tout accepter.

Celles qui veulent s’engager aujourd’hui, je les encourage mais il faut qu’elles sachent que c’est difficile et qu’il faut savoir fixer ses limites.

Vers la troisième abolition ?

Au Québec, la politique privilégiée est celle de la réduction des méfaits. C’est prendre la question ici et maintenant, pas plus. Quand je questionne les travailleurs sociaux pour savoir s’ils demandent aux femmes

en situation de prostitution si elles voudraient faire autre chose, ils répondent « oh non, ce serait un jugement de valeur ! » On n’a même plus l’exigence humaine élémentaire de ne pas être prostituable ! C’est surréaliste. Pour aider vraiment les femmes, il faut les reconnecter à leurs rêves, leur faire rencon- trer des amis, organiser des activités, des sorties… Moi, je ne me sens en sécurité intellectuelle qu’avec des gens qui voient pour moi d’autres compétences que d’être prostituée.

En France, vous avez de l’avance avec les parcours de sortie prévus par la loi et avec les travaux de vos psychotraumatologues, comme Muriel Salmona. La psychotraumatologie n’est même pas un domaine d’étude au Québec ! Mais nous sommes meilleurs sur la réception des plaintes dans les commissariats.

Actuellement, au Canada, alors que la loi fédérale est aboli- tionniste, les villes continuent d’octroyer des permis d’exploitation au commerce du sexe et conservent le « zonage érotique » ancestral. Notre but à nous aboli- tionnistes n’est pas d’enlever leur gagne-pain aux femmes, mais de nous attaquer à ce proxénétisme.

Décriminaliser les personnes en situation de prostitution mais criminaliser les clients et les proxénètes est une révolution de la pensée. Pour moi, la prostitution sera la troisième abolition : après celle de l’esclavage et celle du travail des enfants, la sexualité libre de contrainte des femmes doit suivre.

Des rencontres, un réseau

Aujourd’hui, j’habite le même appartement qu’au temps où j’étais dans les clubs. Il y a toujours en bas un salon de massages érotiques et au coin un hôtel de passes. Beaucoup de femmes ont besoin de recommencer leur vie ailleurs ; j’ai choisi l’inverse. Je me suis dit que c’était mieux que ce soit moi qui change et que rester aiderait le quartier à monter de niveau.

Je n’aurais jamais imaginé avoir un jour la vie que j’ai aujourd’hui. Je me suis rendue à Glasgow à la conférence Filia, puis en France, à Nantes, Paris, Marseille. J’ai fait tellement de belles rencontres. Et je suis plein de femmes à la fois, militante abolitionniste, écologiste, chanteuse… J’ai autour de moi un réseau de survivantes incroyable. Je me sens pleine de joie de vivre.

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.