Ferdaous, une voix en enfer

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« Ferdaous, une voix en enfer », c’est le titre d’un grand classique de la littérature égyptienne. L’ouvrage est reparu en livre audio français aux Editions des Femmes en 2023.

livre audio ferdaousNote du comité de rédaction : Anne Darbes est membre de notre comité et survivante de la prostitution. Elle a souhaité écouter le livre-audio qui vient de sortir aux Éditions des Femmes pour en parler dans cette revue. L’écoute de ce grand classique d’une féministe égyptienne très connue, Nawal El Sadawi, réédité aux Éditions des Femmes en 2022, a été un écho puissant à son propre parcours, même si les époques et les circonstances ne sont pas les mêmes. La proximité créée par la voix de la lectrice a encore davantage bouleversé Anne. Au point que l’écriture du remarquable texte ci-dessous est devenue essentielle pour elle. Une belle expérience en écho.

Ferdaous, un prénom, une femme isolée dans un coin sombre d’une cellule de la prison des Ponts, au Caire et qui, à la veille de mourir « refuse les autres ». Un peu comme une évasion en trois mots. Son avocate dira : « Qu’elle ait tué ou non, elle est innocente ».
Tout commence par la loterie universelle : elle naît fille, dans une famille pauvre et dans l’Égypte d’après-guerre. Elle est déjà condamnée, vouée à l’obéissance, à la soumission devant ces hommes qui lui feront tant de mal.

Annonce

D’abord le père : un tyran domestique, battant sa femme et son enfant. Un père qui mange en premier, en ne laissant rien. Puis il y a la mère : invisible, soumise, silencieuse.
Enfin l’oncle… Le gentil, le compréhensif, l’obséquieux, qui n’hésitera pas une seconde à « caresser» (ce sont les mots de Ferdaous) le corps et le sexe de sa nièce de neuf ans. Comme si l’inceste était pour cet homme, la démonstration et la douceur de l’amour…
Pourtant Ferdaous les aime. Elle obéit, ignorante de l’extérieur. Elle commence sa vie en enfer, sans avoir encore conscience des flammes.

Lorsque sa mère meurt, son père décide d’envoyer Ferdaous chez son oncle. La proie chez le prédateur. Cet homme maintenant marié, montre tellement d’enthousiasme à accueillir sa nièce chez lui…
C’est pourtant là qu’elle se réapproprie son image : Ferdaous n’aime pas son nez car il lui rappelle celui de son père, ni ses lèvres minces car cela lui remémore sa mère. Elle aime sa robe arrivant aux genoux et ses chaussures neuves… Elle grandit.

Après son certificat d’étude, elle entre au lycée. Un bonheur rare, partagé avec l’une de ses professeures. Son rêve : voir un jour l’abolition du régime autoritaire de son pays, pour qu’elle puisse enfin percevoir un avenir dans lequel elle aurait sa place. À ce moment, une phrase interpelle : « Les hommes ne m’intéressent pas, ils se trompent entre eux comme ils trompent Dieu ».

Ferdaous fuit dans les livres, puis s’évade

Elle s’évade par les livres. Elle vit dans l’imaginaire, dans un traumatisme silencieux, dans une dissociation. Ses personnages littéraires sont à la fois lumière et ombre. Une antinomie à la hauteur de son existence. Elle perçoit les premiers effets de l’inceste…
Très vite, l’épouse de l’oncle, jalouse, ne veut plus de Ferdaous à la maison. Le prétexte horrifique est à la hauteur du drame : « Les filles de ton âge ont déjà enfanté ».
Ils décident donc de la marier contre une dot, avec un lointain parent, un célibataire de soixante ans. Elle le décrira ainsi : « un trou, un kyste purulent sur la bouche, une odeur de chien mort… ».

Elle reçoit des coups. Quand elle se plaint à son oncle, celui-ci rétorque que « tous les maris battent leur femme. C’est religieux, c’est autorisé. Elle doit se soumettre totalement à son époux. Elle est nourrie, logée. Qu’elle s’estime heureuse… ».
Elle trouve pourtant le courage de s’évader.
Elle s’enfuit pour se retrouver dans les rues, sans secours, sans manger. Elle erre au milieu de cette foule, cette vague uniforme dans laquelle personne ne voit personne.

Une impression de l’infiniment petit dans l’infiniment grand, une sensation de liberté trompeuse et mortelle parfois. Un monde où seulement deux possibilités s’offrent à vous : vivre ou mourir. Ferdaous choisit de vivre, dans un monde qui s’apprête à la tuer. Elle choisit la liberté, dans un monde qui l’emprisonne.

Épuisée, elle entre dans un bar, un lieu d’hommes, de sueur, un endroit ou «tous les maris battent leur femme». Son visage est couvert de bleus. Comment ne pas le voir ? Le patron lui offre un verre d’eau et lui propose de choisir un fruit. Ferdaous est tellement surprise qu’un homme lui laisse le choix, qu’elle hésite et prend le fruit le moins cher. Puis c’est le thé chaud et les paroles mielleuses. Il ne lui pose pas trop de questions et lui propose de dormir chez lui. Elle accepte.

Les relations sexuelles arrivent rapidement. Peut-on parler de consentement ?

La prostitution au bout du chemin

Une semaine après, le patron de bar tombe le masque : les coups pleuvent, il enferme Ferdaous à clef dans la chambre, puis il la viole. Il commence à faire venir un, deux, trois clients… La prostitution commence. Elle s’enfuit de nouveau.

À l’âge de vingt-cinq ans, c’est la remise en question. Un client lui dit clairement qu’une prostituée ne mérite aucun respect. Cette phrase la perturbe profondément. D’un coup, elle balaye sa vie de débauche, pour trouver un emploi de secrétaire. Elle devient une femme vertueuse, soudain prise dans le maelstrom du patriarcat égyptien.

Lorsqu’elle rencontre Ibrahim, un collègue de travail, et qu’elle en tombe éperdument amoureuse, le récit passe de l’ombre à la lumière. Pour la première fois de sa vie, Ferdaous est heureuse. Pourtant une autre secrétaire la met en garde : « As-tu confiance dans les mots d’amour qu’on dit aux femmes ? »

Tout s’effondre lorsque Ibrahim la quitte, pour se marier avec la fille du conseiller d’administration de l’entreprise. Une pure, une vertueuse.

Quand Ferdaous lui demande pourquoi l’avoir trahie, il répond glacial : « parce que coucher avec toi était gratuit ». Effondrée, elle quitte son travail et retourne dans la prostitution.

Ici Ferdaous nous offre une analyse tellement puissante, que cela résume toute l’âme de son récit : « Toutes les femmes sont dupes. Les hommes t’infligent la trahison, puis ils te punissent parce que tu es trahie. Les hommes te forcent à descendre aux abîmes, puis ils te punissent parce que tu te trouves au fond du trou. Les hommes te forcent au mariage, puis ils te punissent par des coups et des corvées quotidiennes. Les femmes les moins trahies sont les prostituées. C’est par la vertu que la femme se voit infliger les punitions les plus dures ».

À 30 ans, Ferdaous rencontre celui qui deviendra son proxénète. Une scène tellement violente qu’elle la résume ainsi : « Un homme ne supporte pas le non, parce que son “moi” intérieur le refuse déjà. Et deux non, le monte au pouvoir ».

Dès lors, il sera capable de toutes les humiliations, de toutes les forfaitures pour éliminer ce non. Elle finira par tuer son proxénète.

Dans ce livre, tout est fait pour que le drame arrive. Le père, l’oncle, le patron de bar, le prétendant, le proxénète, la police, la justice… Un patriarcat bien soudé. Les effets sur Ferdaous : failles affectives, inceste, déshumanisation, coups, soumission, prostitution et meurtre…

J’avoue ne pas être sortie indemne de l’histoire de Ferdaous. Elle sommeille et résonne à la fois. Hier, je ne la connaissais pas. Aujourd’hui, j’ai partagé son récit et dans mon cœur, elle ne mourra jamais.

L’histoire de « Ferdaous, une voix en enfer »

Nawal El Saadawi, autrice de ce classique féministe est née le 27 octobre 1931 près du Caire est morte le 21 mars 2021. Écrivaine et psychiatre, elle est une figure essentielle de l’émancipation des femmes dans le monde arabe. Elle est emprisonnée en 1981 pour s’être opposée à la loi du parti unique sous le président Anouar-El-Sadate. Ferdaous, une voix en enfer, est un roman, pour lequel elle s’est inspirée de la vie des femmes dans la société dans laquelle elle vit.

En langue arabe, Ferdaous signifie « paradis » et c’est donc une femme prénommée
« Paradis » qui, la veille d’être pendue pour avoir tué un homme, interpelle d’« une voix en enfer », toutes les autres femmes d’une société où l’oppression sexuelle séculaire commence à peine à être dite de l’intérieur.
Le classique est paru en 2023 en livre audio aux Éditions des Femmes et a été réédité en 2022.