Rachel Moran : « l’expression ‘travailleuse du sexe’ est une arme rhétorique pour normaliser la prostitution »

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Dans « L’Enfer des passes, mon expérience de la prostitution » (‘Paid For, my journey through prostitution’ en anglais), la survivante irlandaise Rachel Moran déconstruit le mythe de l’existence d’un travail sexuel dans une démonstration magistrale de ce que la prostitution n’est «  ni un travail, ni du sexe  ».

Alors qu’elle a connu la prostitution dès l’âge de 15 ans, elle témoigne tout au long de son livre de la brutalité, de la violence du système prostitueur, de l’acte prostitutionnel et des « clients » prostitueurs. C’est le socle de ce qui lui permet ensuite de démonter l’idéologie du travail du sexe. Elle y consacre tout un chapitre (ch 21)

« De nombreux aspects de la prostitution la rendent incompatible avec le terme de «travail», mais l’un des plus importants et des plus révélateurs, c’est que c’est la seule forme de prétendu « travail » où une personne est à la fois prestataire de services et marchandise ».

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Et de citer la réponse d’une femme face à l’idée que ce ne serait pas pire que de travailler au MacDo : « Chez Mc Donald, ce n’est pas vous la viande. Dans la prostitution, si.» 

Elle poursuit en révélant l’intention sous-jacente de l’expression, que beaucoup croient plus respectueuse que « prostituée ».

A lire également : notre dossier spécial « Ni un travail, ni du sexe »

La normalisation de l’expression : Une tragédie, pour Rachel Moran 

L’expression « travailleuse du sexe » est une arme rhétorique pour normaliser la prostitution. Nul doute que certains seraient ravis si elle entrait dans le langage courant1)dans  la préface à la traduction française, parue sept ans après l’original, Rachel regrette : « j’aborde dans mon récit l’usage de plus en plus répandu de ‘expression « travail du sexe », qui s’est depuis banalisée et est devenue tout à fait légitime pour parler de prostitution. le mensonge est entré dans le langage courant. C’est une tragédie. . (…) Au sein de notre communauté, cette expression nous faisait bien rire. Nous connaissions toutes parfaitement le but recherché et il était vain de vouloir l’atteindre.

Les personnes prostituées sont par nature sensibles à ces tentatives éhontées d’opération de blanchiment. Nous savons qu’elles n’ont pas pour finalité de donner de la dignité aux femmes en situation de prostitution, mais qu’elles visent à donner de l dignité à la prostitution elles-mêmes. Elles sont aussi tuiles que des mamelles à un taureau et nous le savons de la source la plus sûre qui soit : notre expérience personnelle. 

Maîtriser son dégoût

Enfin, elle démonte l’illogisme généralisé qui sous-tend l’idée de travail pour la prostitution : « Essayer de faire de la prostitution un travail légitime et normal s’oppose à la logique sur bon nombre de plans, l’un des plus évidents étant que la législation sur l’hygiène et la sécurité du travail interdit le harcèlement sexuel, la violence et le stress lié à l’activité professionnelle ! Il va sans dire que ces inconvénients-là et bien d’autres encore sont si intrinsèquement ancrés dans la prostitution que les prostituées considèrent qu’ils font partie des « risques du métier ».

Rachel Moran  prend enfin le problème par l’absurde. Et si on en faisait un métier, quelles seraient les compétences principales requises, à acquérir pour être une « bonne travailleuse » ? Maitriser son dégoût, explique-t-elle :

« La compétence requise consiste à réussir à vous dissocier psychologiquement de votre environnement : à vous couper de la réalité immédiate. à prétendre que le réel n’a pas lieu. 
Résumons : contrôler le réflexe nauséeux ; réfréner son envie de pleurer ; imaginer que le réel n’a pas lieu. Voila les compétences attendues pour être une bonne prostituée, pour accomplir ce que certains aimeraient normaliser en tant que « travail du sexe ». 

L’enfer des passes de Rachel Moran  est disponible  aux Editions Libre 

Retrouvez toutes nos tribunes et interviews sur le thème « Ni un travail, ni du sexe »

 

Notes

Notes
1 dans  la préface à la traduction française, parue sept ans après l’original, Rachel regrette : « j’aborde dans mon récit l’usage de plus en plus répandu de ‘expression « travail du sexe », qui s’est depuis banalisée et est devenue tout à fait légitime pour parler de prostitution. le mensonge est entré dans le langage courant. C’est une tragédie.