Pornographie, les hommes s’approprient les femmes

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Pornographie, l’ouvrage de référence d’Andrea Dworkin (1981) en matière de critique féministe et matérialiste de la pornographie a été édité en français aux Editions Libre ; l’occasion de faire un tour d’horizon des arguments principaux développés par la féministe radicale dans ce livre révolutionnaire.

L’industrie pornographique : victime de la censure ?

Andrea Dworkin l’annonce en préface : « Ce n’est pas un livre sur le premier amendement de la Constitution américaine. Par définition, le premier amendement ne protège que ceux qui sont en mesure d’exercer les droits qu’il protège. […] La question soulevée par ce livre n’est pas de savoir si le premier amendement protège la pornographie ou s’il devrait le faire, mais d’établir si la pornographie empêche les femmes d’exercer les droits que protège le premier amendement ».

Commençons avec Dworkin par un simple rappel : de quoi parle-t-on quand on parle de pornographie ? Quand on regarde le contenu produit par l’industrie pornographique ? On parle de représentations dinceste, de zoophilie, de pédocriminalité  et de prostitution : les pornographes érigent des crimes au rang de fantasmes, revendiquent leur liberté de création artistique, et se font applaudir pour leu rsupposée subversion.

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Dworkin dédie d’ailleurs tout un chapitre au marquis de Sade, agresseur sexuel notoire, dont les agissements ont été mis sous le tapis pour mieux faire l’éloge de sa liberté à toute épreuve. La liberté dont on parle ici na « de valeur que lorsquelle fait référence au désir masculin. Pour les femmes, la liberté veut simplement dire que les hommes sont libres de les utiliser ».

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Après tout, « le droit de l’homme au plaisir sexuel à ses propres conditions est son droit naturel », « la violence contre les prostituées, quelle que soit sa cruauté, n’est vue comme rien de moins qu’une partie acceptable de la vie ».

Dworkin souligne que les femmes ne peuvent pas parler. La société ne leur donne pas les ressources pour exercer les droits qu’elle entend promouvoir, et lorsqu’elles osent parler, personne ne les croit.

Elles sont déconsidérées, voire ignorées, puisque la question de la liberté d’expression des producteurs qui les ont exploitées est toujours mise en avant, toujours plus importante que les violences qui leur ont été infligées, toujours plus sacrée que leur liberté d’expression à elles.

La pornographie comme manuel de la domination masculine

La pornographie n’est pas un réceptacle à fantasmes, ce n’est pas une « cible superficielle ». « La pornographie est l’incarnation de la suprématie masculine. […] Chaque règle d’agression sexuelle, chaque nuance de sadisme sexuel, chaque route et chaque piste vers l’exploitation sexuelle s’y trouvent encodées ».

Le livre contient des descriptions détaillées de scénarios de films pornographiques. Pas de jugement de valeur, pas de commentaires sur les contenus : les descriptions se suffisent à elles-mêmes pour appuyer la théorie de Dworkin : la pornographie socialise les hommes à violer les femmes. Dworkin conceptualise l’objectification des femmes à l’oeuvre dans la pornographie comme une assertion de la masculinité, comme un moyen pour les hommes de se distinguer et d’assurer leur domination sur la classe des femmes par la violence, par l’humiliation et la déshumanisation.

Elle affirme que les consommateurs de pornographie cherchent à asseoir leur appartenance à la classe des hommes en déshumanisant tout ce qui, dans l’imaginaire collectif, est associé aux femmes. La masculinité dominante, celle que les hommes doivent adopter, est caractérisée par l’expression de la violence faite aux femmes. Les femmes sont avilies dans la pornographie pour mieux glorifier la violence qui leur est infligée.

Dworkin le rappelle : il ny a pas de pornographie féministe possible.  Le film Whip Chick (« La fille au fouet ») montre une femme qui traite un homme de « gros porc macho » et le violente physiquement. Elle ne peut pas être un symbole d’émancipation, elle est un fantasme « puisque le pouvoir qui lui est attribué ne résonne nulle part dans le monde réel ».

La recherche de profit et l’illusion du fantasme

La pornographie, cest la représentation graphique de prostituées. L’émancipation réelle des femmes passe par leur droit absolu de contrôler leur corps et l’usage qui en est fait. Cela ne peut être le cas des représentations pornographiques. Les consommateurs de contenu pornographique et les proxénètes n’en ont d’ailleurs pas grand chose à faire de l’émancipation des femmes, seule la maximisation de leur profit les intéresse. Aucune empathie n’est possible, et de toute manière, ce n’est pas le but recherché.

L’industrie pornographique ne déborde pas de créativité. Elle n’a pas de velléité artistique, pas plus qu’elle ne cherche à promouvoir une redéfinition progressiste de la sexualité. Elle brasse des milliards de dollars de profit en capitalisant sur les inégalités, discriminations et dynamiques de pouvoir qui régissent notre société. Comme le dit Dworkin, « le sale petit secret de l’industrie pornographique de gauche n’est pas la sexualité, c’est le commerce ».

L’industrie pornographique prétend être une usine à fantasmes, elle prétend répondre à une demande de façon inoffensive. La mise en image des fantasmes (qui regroupent notamment inceste, pédocriminalité et violence extrême) a des conséquences réelles et matérielles dans la vie, et prétendre le contraire sert uniquement à masquer la violence caractéristique de cette industrie. La diffusion de ces images socialise les hommes à déshumaniser les femmes.

« Changer notre façon de vivre »

Le message envoyé aux femmes est clair : « voilà ce qui vous attend », « voilà ce que les hommes ont envie de vous faire » ou encore, « voilà ce que vous devez faire pour vous estimer libérées », puisque la femme libérée sexuellement est celle de la pornographie.

Fermer les yeux sur la réalité de lindustrie pornographique est plus facile que de prendre réellement conscience de sa cruauté. D’autant que l’essor de la pornographie a été concomitant avec la période de la « révolution sexuelle » et a donc été confondu avec un espoir de redéfinition égalitaire et épanouie de la sexualité hétérosexuelle.

L’espoir était là, mais la réalité est toute autre, et les diverses affaires qui mettent en péril l’industrie pornographique depuis quelques années écaillent le vernis progressiste et libertaire qu’elle s’était elle-même appliquée pour mieux vendre ses produits. L’analyse de Dworkin, les témoignages qu’elle a recueillis et les théories qu’elle a formulées trouvent un écho, des décennies après leur première publication. Face à cet état de choses, si l’on veut se ré-approprier nos sexualités, construire un monde égalitaire, il existe un remède que Dworkin nous rappelle, simplement et catégoriquement : « changer notre façon de vivre ».

Pornographie, les hommes s’approprient les femmes, Andrea Dworkin, Editions Libre, 2022