Dire “travailleuse du sexe” serait plus respectueux ?

« Travailleuse du sexe ». Vous avez remarqué ? Journalistes et les influenceurs et influenceuses sur les réseaux sociaux, emploient désormais très -trop- souvent le terme « travailleuse du sexe » (quand ce n’est pas « travailleur·euse »).

Selon une opinion qui semble majoritaire (au moins en ligne), il s’agirait de ne pas stigmatiser des personnes en les traitant de « prostituée ». Voilà qui est heureux. En revanche, est-ce vraiment plus respectueux ?
Quels pièges se cachent derrière cette appellation ?
Depuis quelques siècles, le mot de « prostituée » a souvent été utilisé pour désigner des femmes cantonnées à servir « d’égout séminal » aux hommes, avec une identité particulière, celle de la « mauvaise femme ». Les scientifiques du 19e siècle n’hésitaient pas à dire, qu’elles étaient criminelles, allant jusqu’à affirmer que leur cerveau était différent et un peu moins humain que celui des autres… comme Parent-Du-Chatelet, le premier à avoir fait une étude sur les femmes en situation de prostitution et à avoir véhiculé ces idées déshumanisantes.
De fait, il peut sembler juste de ne plus employer ce mot. Pourquoi alors les abolitionnistes disent ils toujours « personne prostituée » ou « personnes en situation de prostitution » ?

Dire « travailleuse du sexe », c’est effacer la violence

Deux raisons principales :
  • La première, vient du fait que c’est important de nommer la réalité. En disant « personne en situation de prostitution », on ne dit pas « mauvaises personnes » mais personnes humaines, en majorité des femmes, qui se sont retrouvées dans une situation où elles sont contraintes d’accepter des actes sexuels en échange d’argent (ou autre), en raison d’un cumul de vulnérabilités, et surtout, d’un système agresseur, le système prostiteur.
Un système composé des proxénètes, qui tirent profit de cette vulnérabilité, et des prostitueurs, les « clients » (mot qui édulcore la réalité) qui sont des agresseurs, des violeurs : ils imposent un acte sexuel par l’argent (ou un avantage en nature), qu’autrement la personne en face n’aurait pas acceptés. De fait, dire prostitution, c’est dénoncer ce système, qui est intrinsèquement violent.
  • Deuxième raison, qui est liée, c’est qu’en disant « travailleuse du sexe », une fois de plus, on rend service à ce système agresseur qui n’aime rien tant que fantasmer la réalité. En parlant de « sexe » et de « travailleuse », on fait comme si la violence n’existait pas. On l’invisibilise. En affirmant qu’il y aurait des conditions (de règlementation ou de libéralisation) qui rendraient cette violence inopérante, on fait croire qu’on peut aménager la violence. Or, toutes celles qui ont pu en sortir nous le disent : c’est impossible.

« Quand vous êtes dans la prostitution, vous internalisez la violence. Vous entendez les mêmes choses répugnantes encore et encore, quand on vous appelle une putain, une traînée, stupide ou dégoûtante. Mais vous défendez néanmoins votre « libre choix » et prétendez que la prostitution est juste un travail comme un autre. Parce que vous réalisez que la vérité est si désespérante, vous vous dissociez des hommes et de leurs actions parce que personne n’est psychologiquement capable d’être présente dans les actes de violence de la prostitution » (Tanja Rahm), survivante néerlandaise. Source : blog de Manuela Schon

Presque toutes celles que nous rencontrons expriment au contraire comme besoin premier de pouvoir sortir de la violence, dès lors qu’on prend le temps de réellement les écouter. C’est aussi ce que disent toutes celles qui l’ont vécu et ont réalisé le podcast La Vie en Rouge.
En voulant bien faire donc, mais en nommant mal la réalité, on empêche les personnes concernées s’autoriser à penser la violence qu’elles subissent, qu’elles peuvent en parler et trouver de l’aide. Ce qui ne fait que perpétuer la violence, et maintenir les personnes dans le silence et surtout dans l’isolement, qui est la première arme des agresseurs prostitueurs.
Parler de « travailleuses du sexe » partirait donc, pour une majorité de personnes, d’une bonne intention. Mais  l’effet réel est contraire, en rendant impossible aux victimes du système de parler de la réalité de leur vécu.
Pire, voila qui sert les intérêts de ceux qui profitent du système, et tentent d’imposer ce vocabulaire en faisant un intense lobbying international et médiatique. Et peuvent ainsi continuer à  maintenir précarité, inégalité, vulnérabilité, pour avoir des femmes et des enfants (en écrasante majorité) à disposition pour du sexe pour les uns, du profit à faire pour les autres… en toute bonne conscience.

« Quand vous êtes dans la prostitution, vous internalisez la violence. Vous entendez les mêmes choses répugnantes encore et encore, quand on vous appelle une putain, une traînée, stupide ou dégoûtante. Mais vous défendez néanmoins votre « libre choix » et prétendez que la prostitution est juste un travail comme un autre. Parce que vous réalisez que la vérité est si désespérante, vous vous dissociez des hommes et de leurs actions parce que personne n’est psychologiquement capable d’être présente dans les actes de violence de la prostitution » (Tanja Rahm)

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Sandrine Goldschmidt
Sandrine Goldschmidt est chargée de communication au Mouvement du Nid et militante féministe. Journaliste pendant 25 ans, elle a tenu un blog consacré aux questions féministes (A dire d’elles - sandrine70.wordpress.com) et organise depuis quinze ans le festival féministe de documentaires “Femmes en résistance”. Aujourd’hui elle écrit régulièrement dans Prostitution et Société.