Gloria Steinem est décédée début septembre. Elle avait toujours combattu la prostitution.
Célèbre aux Etats Unis, injustement méconnue en France, Gloria Steinem, journaliste féministe infatigable, a passé sa vie nomade à lutter pour les droits des femmes et ceux des amérindiens, contre le racisme et la ségrégation. Née en 1934, elle est morte à New York le 2 septembre 2026 à 92 ans.
Son livre Ma vie sur la route est un chef d’oeuvre; le couronnement d’une vie consacrée à répandre pour les femmes « le virus de la liberté ».
Parmi la myriade de combats qu’elle a menés jusqu’à la fin, il en est un qui nous semble devoir être mis en exergue, d’autant qu’il est « oublié » par les médias : celui qui l’a amenée entre autres à manifester devant le Mustang Ranch, bordel du Nevada entouré de grillages, et sur le strip de Las Vegas en solidarité avec les femmes exploitées dans la prostitution.
Sexisme et racisme – « Comme s’il était nécessaire de prouver une fois de plus que sexisme et racisme vont toujours de pair, une employée n’a le droit de refuser aucun homme sauf, bien sûr, s’il est noir. Dans ce cas, elle peut échanger avec une femme « que ça ne dérange pas ».
Sur l’expression « travail sexuel » : un terme utilisé « par quelques universitaires et des prostituées lasses d’être arrêtées ». « Si la prostitution est un ‘travail sexuel’, un métier comme un autre, alors on peut obliger les femmes à le faire ». « Bien qu’elle ait été inventée pour enjoliver les apparences ou par esprit de rébellion, l’expression ‘travail sexuel’ est vite adoptée par le capitalisme patriarcal. »
Steinem raconte l’histoire d’une femme allemande, informaticienne au chômage, qui a refusé une offre dans le secteur sexuel. Un journal britannique explique : « selon les réformes de l’aide sociale allemande, toute femme de moins de 55 ans au chômage depuis plus d’un an peut être contrainte d’accepter un poste, y compris dans l’industrie du sexe, ou de devoir renoncer à son allocation. »
« En réalité, les proxénètes, les gérants de bordels et les trafiquants appellent de tous leurs voeux une légalisation qui libéraliserait une industrie pesant des milliards. »
Sur les bordels du Nevada (état où ils sont légaux) : « Il apparaît que c’est là qu’on emmène les femmes et les jeunes filles pour les « roder » en toute impunité, puisque le commerce du sexe y est légal. En d’autres mots, elles sont vendues – plus cher si elles sont vierges – et violées de manière répétée. Puis elles sont maintenues dans l’isolement le temps qu’il faut pour qu’elles se mettent dans la tête que leur survie dépend d’un proxénète ou d’un gérant de bordel. »
« Partout où la marchandisation du corps de l’autre est légale, la demande ne tarde pas à excéder l’offre, et très vite le trafic augmente. Les exemples ne manquent pas, il n’y a qu’à voir les femmes originaires des pays pauvres d’Afrique et d’Europe de l’Est qui sont amenées en Allemagne et aux Pays-Bas. »
Sur les proxénètes – Une femme du Nevada, non loin du Mustang Ranch, explique que le propriétaire « soudoie les fonctionnaires locaux, a contribué à faire élire tous les juges de l’Etat et effraie les gens avec l’arme qui ne le quitte jamais. »
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Gloria Steinem cite Rachel Moran
Sur la santé des femmes (…) « un groupe de 600 spécialistes de la santé mentale sans lien entre eux ont signalé avoir traité des personnes prostituées pour des syndromes de stress post traumatique et d’autres troubles résultant de ce qu’on essaie de faire passer pour un crime sans victime. »
Et leur sécurité…. Une femme prostituée en bordel lui explique que « la direction a installé un bouton d’alarme dans chaque chambre, mais les quelques fois où elle a eu des ennuis, elle n’a pas eu le temps d’appuyer dessus. « C’est dur de bouger quand ils sont sur toi » dit-elle très prosaïquement. »
Sur les solutions – Steinem proposait de « décriminaliser les personnes prostituées et leur offrir des aides et des solutions de réinsertion, ne pas criminaliser mais pénaliser le client en lui faisant suivre un cours sur les réalités de l’industrie sexuelle mondiale, et poursuivre les trafiquants, les proxénètes et tous ceux qui vendent le corps des autres. » (…)
« Sauf que faire baisser la demande est précisément ce à quoi les profiteurs mondiaux de l’industrie du sexe s’opposent, et ils usent pour cela de tous les leviers financiers et médiatiques dont ils disposent. »
Elle donne l’exemple d’une juge afro américaine « qui refusait qu’on lui présente une femme accusée de prostitution tant que son client n’avait pas été appréhendé lui aussi. Les plaintes fondaient comme neige au soleil. »
Elle cite Rachel Moran, survivante irlandaise, autrice de « Paid For » – « La 1ère chose que l’on fait dans une situation intolérable et inextricable, c’est de nier sa réalité subjective. On s’évade pour ne pas accepter la nature de ce qui est. »
Extrait interview Télérama, itw du 8 avril 2019 : “Nous, les femmes, ne sommes pas destinées à être subordonnées ou soumises” : « Quand les esclaves ont été amenés aux Etats-Unis, on leur a donné en quelque sorte le même statut que celui des femmes, qui appartenaient alors à leurs maris. Femmes et esclaves n’étaient évidemment pas traités de la même façon, mais ils occupaient une même position subalterne et assujettie, subissaient une même oppression du patriarcat blanc, obsédé par le contrôle de leurs corps — c’est-à-dire le contrôle de la reproduction, qui est à la source de la volonté de domination masculine, donc du sexisme et du racisme. »
À lire
Ma vie sur la route (My life on the road), de Gloria Steinem, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Karine Lalechère, préface de Christiane Taubira, éd. HarperCollins, 416 p., 19 €.
Voir Gloria Steinem dans l’émission télévisée La grande librairie



