Grandes féministes, forcément abolitionnistes !

Grandes féministes, forcément abolitionnistes. Point sur les i de Claudine Legardinier

Yvette Roudy, ancienne ministre « des droits de la femme » sous Mitterrand, nous a quitté·es en août 2026. Gloria Steinem, flamboyante féministe américaine, aussi, en septembre. De beaux articles leur ont été consacrés. Le temps est donc enfin passé des insultes et des moqueries : comment oublier les torrents de boue déversés sur Yvette Roudy pour un projet de loi anti sexiste dont aujourd’hui personne n’oserait plus changer une virgule ?

Auparavant, il y eut Gisèle Halimi (décédée en 2020) dont tout le monde subitement s’avisa du génie après l’avoir souvent insultée pour son combat anticolonialiste et pour l’ardeur de son féminisme.

Trois femmes parmi tant d’autres, trois héroïnes à qui les femmes doivent beaucoup. Les voir aujourd’hui reconnues pour leur courage et la force de leurs idées n’est que justice.

Il y a pourtant un hic, et de taille. Dans les portraits de ces grandes féministes, les médias ont oublié quelque chose… Halimi, Roudy, Steinem ont mené un combat fondamental qu’ils n’ont pas l’air d’avoir remarqué.

« On ne peut pas être féministe et défendre ce servage des femmes », déclarait Gisèle Halimi. Yvette Roudy, elle, dénonçait un véritable « camp de concentration de la société ». Gloria Steinem, qui n’avait pas peur d’approcher les proxénètes (armés) du Nevada, décryptait l’intérêt qu’avait « le capitalisme patriarcal » à banaliser une expression reprise sans recul par la société tout entière.

Faut-il expliquer ? Le servage ? La prostitution. Le camp de concentration ? Celui du « milieu prostitutionnel ». Le mot qui fait les affaires du capitalisme patriarcal ? Le « travail du sexe ». Mais non, personne n’a rien vu. Un détail sans doute.

Grandes féministes, et pourtant encore silenciées

On le savait hélas. Le combat abolitionniste reste le plus souvent un pur objet de mépris pour les radars médiatiques. Pas à la mode. La mode est au TDS, au prétendu « travail du sexe », si chic, si féministe : un travail qui donne à des hommes le droit de mettre à genou des femmes au moyen d’un billet; une vieille institution relookée moderne qui épate la plupart de nos médias, de nos politiques et de nos universitaires.

Que ces grandes féministes aient pu ne pas en être dupes les gêne aux entournures. Leur réaction ? Le silence. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une forme de censure. On trahit ces femmes remarquables alors qu’elles n’ont plus la parole, on occulte un pan central, vital, de leurs combats, comme s’il comptait pour rien.

Comment ne pas voir que cette occultation fait partie d’un mouvement d’ensemble : gommer la cause abolitionniste, faire comme si elle n’existait pas. Où voit on, où entend-on les « survivantes » dans les grands médias ? On préfère mettre en avant la TDS contente de l’être, celle qui permet à la société de dormir tranquille.

A l’avenir, une parole enfin entendue ?

Et pourtant, elles parlent, comme dans le podcast La Vie en Rouge, et sont écoutées (191 000 écoutes à ce jour pour les 14 femmes et un homme qui s’y sont exprimées). Mais peu de médias ont repris et parlé de leurs récits, qui à coup sûr ne sont pas assez « heureuses » de leur vécu prostitutionnel.

Parions que, dans 20 ans, les mêmes battront leur coulpe comme ils la battent aujourd’hui en relisant, honteusement, leurs louanges à Bertrand Cantat (assassin de Marie Trintignant) et leurs insultes à Yvette Roudy. Pas sûr que ce soit une consolation.

A lire également, nos dossiers : Survivantes contre le silence

Et « Maintenant, on se lève et on les écoute

Article précédentRecrutement : une ou un responsable formation
Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.