Vanessa : « Avec le peu que j’ai, je suis tellement fière et heureuse »
Vanessa est accompagnée par une équipe du Mouvement du Nid depuis deux ans. Deux ans pendant lesquels elle a trouvé un emploi stable, un logement stable, tout en s’occupant de ses deux petites filles. Au Mouvement du Nid, elle a trouvé l’écoute dont elle avait besoin pour pouvoir s’extraire de la honte et parler de son parcours de pauvreté et de prostitution, au Cameroun et en France.
J’ai beaucoup amassé d’expériences dans ma vie, j’ai beaucoup pris sur moi et à un moment donné ça pesait trop.
Je m’appelle Vanessa, j’ai 35 ans, je suis originaire du Cameroun. Mon enfance était compliquée. On a perdu notre papa quand j’avais une quinzaire d’années. Ma maman était femme au foyer, puis elle est devenue vendeuse ambulante. Nous étions huit frères et sœurs, les trois plus âgées -j’étais la troisième- devaient nourrir les plus petits. On devait faire des petits commerces, des petits travaux aussi pour avoir de l’argent pour l’école. Je me suis battue, j’ai eu mon bac et j’ai pu entrer à l’université.
C’est là que j’ai commencé la prostitution, pour payer mes études, et avoir de quoi vivre. J’étudiais le droit. Une amie me disait souvent : voilà ce qu’on fait pour joindre les deux bouts (la prostitution NDLR), si tu es intéressée… J’étais un peu réticente au départ, puis je suis allée voir comment ça se passait, et j’ai commencé.
Là-bas au Cameroun, c’est compliqué l’université, on n’a pas de quoi manger. La prostitution me permettait de joindre les deux bouts, j’avais moins de problèmes financiers et je pouvais aider ma famille. C’est devenu comme un devoir pour moi : je ne voulais plus voir mes frères, sœurs, ma mère passer une journée sans manger.
J’ai arrêté ma licence de droit en troisième année. J’ai rencontré un homme, qui a été le déclencheur de ma venue en Europe. Il m’a dit qu’il m’aimait bien. C’était un Camerounais plus âgé qui vivait en France. On a commencé une relation et je suis venue ici. J’avais confiance, il m’avait dit qu’en France ma vie allait changer. Je me suis dit que c’était un bon moyen d’aider ma famille et de m’aider moi-même. Que ce serait un nouveau départ. Je cherchais la stabilité. Tout le monde cherche un avenir meilleur.
D’après ce que je voyais on vivait bien en France et j’ai cru tomber sur la bonne personne. C’est lui qui a financé toutes les démarches pour que j’aie un passeport, qui a payé mon voyage jusqu’en France. Je pensais être sa copine et que je continuerais mes études là-bas. C’était il y a plus de dix ans.
Les premiers temps ça se passait bien, j’ai pu visiter un peu. Avec le temps, il m’a fait savoir qu’il fallait qu’on gagne de l’argent. Je me rappelle un soir où nous étions dans un bar d’une petite ville, beaucoup d’hommes me regardaient. Lui voyait comment les hommes me convoitaient et en rentrant il m’a dit que je restais sa copine mais que je pourrais avoir d’autres hommes, des clients.
C’est lui qui m’a amené des hommes avec qui je devais avoir des rapports. C’est lui qui prenait tout l’argent. Il ne me donnait rien. Quand je posais la question, il disait qu’il avait beaucoup dépensé pour le voyage et qu’il fallait que je contribue à rembourser.
Dans notre pays il y a beaucoup de pauvreté et toute occasion est bonne pour chercher à se sortir de là. On est prête à tout ne serait-ce que pour avoir un bout de pain.
Là où j’étais en France, je n’avais pas beaucoup de repères et je ne sortais presque jamais sans lui. Il faisait les courses, il m’avait installée dans un petit studio mais il n’habitait pas avec moi. Je ne connaissais pas sa vie. Lui me rappelait sans cesse rqu’il était venu me sortir de la misère, que je devais être un peu reconnaissante. J’avoue aussi je me sentais redevable.
Au départ je ne voyais pas de problème avec la prostitution, je pensais rembourser la dette, le soulager avec les dépenses du voyage. Les études, ce n’était plus au rendez-vous. Au bout d’un moment j’ai arrêté de lui demander. Il ne me disait jamais combien il recevait pour ce que je faisait, il ne voulait pas non plus me dire combien je devais rembourser. Petit à petit c’est devenu régulier.
Une fuite planifiée, un nouveau départ ?
Un jour j’en ai eu marre, il exagérait. Je faisais ce qu’il voulait et rien ne changeait. J’ai appelé une connaissance à Paris, elle m’a conseillé de fuir. J’ai planifié mon départ. Elle m’a acheté un billet de train. Quand il a su, il me menaçait de mort au téléphone.
Je ne suis pas restée longtemps chez cette femme car elle n’avait pas les moyens de m’aider. Elle m’avait inscrite sur un site internet de rencontres. Je suis tombée sur le père de ma fille. C’était une rencontre amoureuse et il ne connaissait pas mon passé. J’ai changé de ville pour habiter avec lui. Encore un nouveau départ. Mais ça n’a pas duré longtemps. Je suis tombée enceinte, et me suis retrouvée à la case départ. Pendant ma grossesse j’avais des saignements et je ne pouvais plus avoir de rapports sexuels ; Il n’a pas supporté, lui voulait ça tout le temps. Il a pété les plombs, il a commencé à me menacer.
Il m’a mise dehors, j’étais à la rue. On m’a recommandé d’appeler le 115, qui m’a mise à l’hôtel. J’étais là sans rien, on nous distribuait des conserves mais avec ma grossesse je ne les supportais pas. Ça m’a fait retourner dans la prostitution, enceinte dans cet hôtel où des voyageurs venaient se reposer. Certains draguaient les femmes présentes, et nous sollicitaient. J’avais besoin d’argent pour pouvoir manger correctement.
Après l’accouchement, j’ai recommencé.
J’étais dans un foyer, mais ça me permettait de m’occuper de mon enfant, j’étais bien. C’était parfois triste, c’était répugnant aussi : vous faites avec des personnes avec qui vous ne voulez pas. Je buvais du whisky avant d’y aller pour ne pas trop penser et avoir le courage. Tant que j’avais l’argent pour m’occuper de mon enfant, j’en envoyais aussi à ma famille, ça m’aidait, et donc j’ai continué.
Ça me coûtait, c’est pourquoi je buvais beaucoup, mais ça m’aidait aussi alors que je n’avais aucune aide. A chaque fois que j’avais un souci, je savais que je pouvais facilement trouver des hommes, sur des sites. Il y avait aussi des clients qui me rappelaient.
C’est risqué ; on vous amène dans des endroits inconnus. Vous faites la courageuse, et parfois vous avez peur. Je me souviens d’un, qui était violent : Il m’a traitée de « sale pute », j’ai refusé tout contact avec lui et j’ai réussi à m’enfuir.
Il y en a qui vous demandent pourquoi vous faites ça. Il y a plusieurs catégories. Certains vous posent des questions, ou parlent de leur vie privée avec leur femme. Quand je rentrais chez moi parfois je voyais encore le visage de l’homme. Je me sentais honteuse, sale.
J’ai même eu des hommes qui m’ont harcelée parce que je ne voulais plus les voir.
L’un deux a trouvé où j’habitais ; il venait devant chez moi quand j’étais avec mes enfants, il klaxonnait, il m’appelait, je ne décrochais pas. J’étais dans une peur panique qu’il vienne devant mes enfants.
Des conséquences durables pour Vanessa
Les flashes, oui j’en ai, jusqu’à aujourd’hui, je revois des scènes. Je faisais ça parce que je n’avais pas le choix. Si on m’avait demandé ce que je voulais : j’aime travailler, je veux vivre dignement, j’aurais fini mes études.
J’ai eu beaucoup de remords, je m’en voulais. J’ai eu des nuits où je ne dormais pas parce que je me disais que je pourrais faire mieux.
Aujourd’hui j’ai moins de cauchemars parce que je suis en train d’enterrer cette vie-là, j’ai gagné en confiance. Le fait de travailler m’a restitué ma dignité. Je me sens bien, je suis fière de moi. Je veux que mes filles soient fières. Beaucoup de gens ne comprennent pas. Dans la vie on n’a pas tous les mêmes chances. Il y a ceux qui doivent se battre pour survivre.
Souvent je voulais arrêter. Mais il y avait toujours quelque chose qui me poussait à continuer. Quand les problèmes d’argent reviennent, vous repoussez au lendemain d’arrêter. C’était sans fin.
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Rencontre de Vanessa avec l’association
J’ai entendu parler du Mouvement du Nid par une femme du foyer. J’ai fait des recherches sur Internet et trouvé l’adresse. J’avais besoin de parler, personne ne savait ce que je faisais, j’avais besoin d’une épaule, quelqu’un pourme soutenir. Au foyer, il y avait une éducatrice qui savait pour la prostitution, je lui avais fait promettre de jamais le répéter, j’insistais pour dire que je m’occupais bien de mes enfants qu’ils n’étaient pas en danger. Elle m’avait dit « je ne te juge pas » mais elle ne comprenait pas ma réalité.
A un moment donné j’avais pris goût à acheter des habits chers, à me sentir bien. Je voulais que mes enfants aient accès à des beaux habits, je recherchais un confort quand j’étais toujours dans la prostitution.
Quand j’ai rencontré le Mouvement du Nid il y avait d’autres femmes qui étaient là. J’avais peur que ma travailleuse sociale, M., me signale et qu’on me prenne mes enfants, qu’ils soient placés.
J’avais honte de parler et peur qu’elle me juge. Au deuxième rendez-vous, on a discuté, j’ai pleuré et elle m’a beaucoup réconfortée. Avec le temps j’ai appris à la connaître, elle m’a mise en confiance et j’ai commencé à m’ouvrir à elle. Elle me rassurait, ça me faisait chaud au cœur et je réalisais qu’il y avait quelqu’un qui peut m’écouter sans me juger.. J’ai beaucoup pleuré, ça m’a fait un bien fou cette deuxième rencontre. Elle m’a dit que je ne devais pas avoir honte, et qu’on ne me prendrait pas mes enfants. Elle me regardait droit dans les yeux et j’ai senti qu’elle était vraie. En parlant, tout le poids que je gardais en moi, c’était comme un fardeau que je pouvais déposer.
M. m’a aussi fait comprendre certaines choses et voir différemment mes priorités. Aujourd’hui, les choses achetées auxquelles j’avais pris goût, je vois que tout ça ce n’est rien. Je peux me reconstruire, je peux travailler. Aussi, parce qu’elle m’a aidée si j’avais besoin de quelque chose matériellement.Ma fille s’était brûlée, je n’avais pas d’argent pour le transport à Nancy pour les traitements et j’ai voulu replonger parce que j’avais certains contacts de clients qui disaient « je peux te donner de l’argent mais tu sais ce que tu dois faire ».
J’ai appelé le Mouvement du Nid, elles m’ont dit on t’achète un billet. Ça m’a réconfortée : c’était possible autrement. Ça a été un gros déclic.
Je fais tout pour que mes enfants soient bien. Tout ce que j’ai fait c’est pour elles.
J’avais honte de moi
M. me réconfortait aussi parce que j’avais beaucoup, beaucoup honte de moi. J’avais des remords. Parfois je suis allée avec des hommes très âgés ou pervers et c’était très douloureux. J’avais le dégoût de moi-même. Je voulais l’effacer, oublier.
Je suis suivie ici au Mouvement du Nid depuis 2024. Avec M, j’ai eu foi en moi. On a commencé à faire des démarches. J’ai envisagé le parcours de sortie mais ce n’était pas possible tout de suite. Alors j’ai pu être régularisée en tant que parent d’enfant français. Je n’y croyais plus !
M. me disait : ce n’est pas tout l’argent du monde qui va faire le bonheur de tes filles : même avec le peu que tu as, tu es bien. J’ai vu que mes filles étaient joyeuses tant qu’elles avaient à manger. La petite devenait grande, curieuse, posait des questions.
J’ai déposé mes CV un peu partout et une semaine après j’ai trouvé du boulot en tant qu’intérimaire. Je fais du bio nettoyage à l’hôpital. Après je me suis battue et j’ai réussi à avoir un appartement. Je vis chez moi aujourd’hui avec mes filles. C’est vraiment un nouveau départ. J’ai eu un CDI. Toute l’histoire de ma vie a changé.
Aujourd’hui je suis épanouie dans mon travail
J’aime vraiment la version de moi d’aujourd’hui, la travailleuse. Franchement, j’ai regagné confiance en moi. Ça a mis du temps parce qu’à force d’avoir entendu des injures qui disaient que je ne valais pas grand-chose, c’était resté dans ma tête et je me disais ça moi-même.
Ça joue encore sur moi, parfois je pense que quel homme va m’accepter avec enfants, un passé comme ça. Dans ma tête je ne pense pas qu’avec une vie comme ça un homme peut accepter.
Je ne vais pas vous mentir. J’ai perdu dix ans de ma vie. J’ai rêvé que je serais avocate, que je défendrais les plus pauvres mais mon rêve a été brisé. Mais je ne me vois plus repartir sur ce chemin mais plutôt canaliser mes enfants pour des bonnes études. Qu’elles aient la chance que je n’ai pas eue.
Entre le boulot, les enfants, parfois je rentre je suis épuisée. Je travaille à l’hôpital et dès fois le week-end, alors je ne les vois pas. Je cours partout. Alors le petit bout que j’ai de temps, j’essaie de profiter au maximum de mes filles.
Elles aiment les courses, les petites choses de fille, les robes, le shopping. Elles aiment aller au cinéma on y va souvent. Elles aiment aussi le restaurant quand je les amène manger un kebab je suis la meilleure maman du monde. Ma fille fait ses cours de conservatoire je m’efforce qu’elle soit toujours présente. Je souhaite qu’elle fasse du piano elle aussi a envie.
La piscine ; je ne sais pas nager mais je m’efforce de mettre les pieds dans l’eau. Et aussi les amener au Parc, même si je ne peux pas souvent parce que je suis allergique au pollen.
J’aime la musique, je fais de la cuisine. Je fais des activités avec et pour mes filles.
Mon ainée, je veille à l’encadrer. Je vois du potentiel en elle. J’étais un peu comme elle. Elle est intelligente, réfléchie. Je suis concentrée pour leur donner une belle vie.
Pour moi si c’était à refaire, vu tout ce que j’ai vécu je dirais non , ça ne vaut pas la peine. Je pense qu’on peut chercher d’autres solutions. Il y a des choses qui ne vont jamais me quitter. Je vais me battre pour changer ou essayer d’oublier mais je ne peux pas totalement oublier parce que ça fait partie de mon histoire, de mon vécu. Dans ce chemin, j’ai eu des amies au Cameroun qui sont détruites aujourd’hui. Moi j’ai été dans la prostitution, je prenais de l’alcool. Mais elles, elles prenaient des drogues dures et il y a une qui est folle aujourd’hui à cause de tout ça. Non. On peut faire mieux.
Le Mouvementdu Nid m’a apporté beaucoup de bonheur côté moral, mental. Voir aussi beaucoup de femmes ici m’a permis de comprendre que je ne suis pas la seule dans ça (la prostitution). L’accompagnement social, c’est bien. Rien que pouvoir parler avec quelqu’un. Quand vous gardez beaucoup de choses en vous c’est comme une bombe à retardement. Le plus beau trésor, c’est quelqu’un qui vous écoute.
Les injures qu’on peut recevoir dans la prostitution ! A la limite je pensais que je méritais ça. Je ne pensais pas que je méritais le respect. C’est important pour les femmes de savoir qu’elles valent mieux que tout ça et qu’on peut se relever quand on tombe. Je veux transmettre cette force-là.
Une page s’est tournée. Je suis tranquille dans ma vie. Je rêve gros pour mes filles. J’accepte de témoigner parce que peut être ça peut aider les autres. Aujourd’hui j’ai regagné mon honneur, je me sens respectée. Avec le peu que j’ai, je me sens tellement fière et heureuse !
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