« Femmes de réconfort », controverse et minimisation de la violence

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Femmes de réconfort. Des contrats, pas de problème ? Marouane Chaffoui nous explique l’hallucinante controverse suscitée par l’article sans source d’un chercheur américain à propos des esclaves sexuelles coréennes. 

Marouane Chaffoui est chercheur en histoire contemporaine. Il s’est vivement intéressé à la question des Coréennes victimes de prostitution pendant l’occupation japonaise. Au fil de ses recherches, il est confronté à un article remettant en cause l’idée qu’elles auraient été esclaves puisque des contrats les auraient liées à l’armée japonaise. Mais ceux-ci en plus de se révéler inexistants, suffiraient-ils à justifier la violence ?

Sujet de controverses dans les relations nippo-coréennes, la question des «femmes de réconfort» pendant l’occupation japonaise de la Péninsule a été tabou au sein de ces deux états. Si la recherche historique s’est penchée sur ce sujet ces 30 dernières années, une polémique récente révèle la présence de discours négationnistes, loués au Japon, mais rejetés au niveau international.

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Une reconnaissance toujours menacée

Entre 1932 et 1945, environ 200 000 femmes (estimation la plus haute) ont subi une prostitution imposée par les forces armées japonaises. Le terme de «femmes de réconfort» est utilisé pour minimiser ces agressions sexuelles sur des femmes, certaines mineures. Dans certains cas, ces viols sont répétés plusieurs dizaines de fois par jour jusqu’à la mort.

Il faut attendre 1991 pour qu’une victime témoigne de ce qu’elle a subi, suivie par des milliers d’autres dans les terri- toires anciennement occupés par le Japon. Mettant en avant un système jusque là volontairement passé sous silence, dont le gouvernement japonais avait connaissance et à la mise en place duquel il a participé[[BAE Annie Jisun, « De la responsabilité historique des États : le cas des « femmes de réconfort » », Nouvelles Questions Féministes, 2017, n°2, volume 36, p. 100-113]]

Au Japon, la reconnaissance de ces crimes en 1993 a été source de nombreuses critiques par les courants conservateurs et nationalistes. Ainsi, ils avancent que ces femmes n’étaient « que » des prostituées. Si, au fil des ans, on constate des progrès (Le gouvernement japonais a indemnisé 46 survivantes en 2015[[chronologie]]), le positionnement mémoriel reste fort entre les deux pays.

Un enjeu politique pour les partis nationalistes

La recherche universitaire en Occident ne s’est pas penchée sur ce sujet avant les années 1990. Cela est lié aux angles d’analyse pour aborder la Seconde Guerre mondiale : celle de l’histoire-bataille, des enjeux politiques, diplomatiques et économiques. Dans les années 1970, le développement de l’histoire des femmes ouvre de nouveaux horizons pour repenser les champs d’études traditionnels. Dans ce contexte, les chercheur·euses de la Seconde Guerre mondiale relisent leurs problématiques en incorporant les femmes [[

THÉBAUD Françoise, « Penser les guerres du XXe siècle à partir des femmes et du genre. Quarante ans d’historiographie », Clio. Femmes, Genre,Histoire, volume 39, 2014, p. 157-182.

]].

Il reste difficile de faire une histoire des «femmes de réconfort ». L’histoire est un enjeu politique pour les partis conservateurs et nationalistes. Nier la connaissance du passé en faveur d’un discours fantasmé permet de dénier toute responsabilité des états en ce qui concerne les faits, tout en refusant de faire des excuses ou des dédommagements. Ainsi, des historiens occidentaux ont rédigé une lettre ouverte suite à la demande du gouvernement japonais de supprimer plusieurs paragraphes d’un livre, devant être publié au Japon en 2015[[

« Standing with historians of Japan », Perspectives on History, 1er mars 2015, disponible sur https://www.historians.org/research-and-publications/perspectives-on-history/march-2015/letter-to-the-editor- standing-with-historians-of-japan

]]. Cela rappelle que ce sujet reste controversé au sein des sociétés coréenne et japonaise, malgré l’indemnisation accordée aux survivantes.

Des « contrats » de prostitution… que nul n’a jamais vu

Professeur de droit à Harvard, Mark Ramseyer rédige un article, intitulé «Contracting for sex in the Pacific War»[[

RAMSEYER Mark J., « Contracting for sex in the Pacific War », International Review of Law and Economics, volume 65, mars 2021, disponible surhttps://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0144818820301848

]], publié en mars 2021 dans la revue International Review of Law and Economics. Cet article défend la thèse japonaise : les femmes coréennes auraient signé des contrats avec l’armée japonaise promettant de nombreux avantages économiques :

« Oui, en effet, les parents vendaient parfois leurs filles et les maisons closes piégeaient parfois les femmes ou les gardaient virtuellement emprisonnées. Mais la logique économique (détaillée ci-dessous) des accords contractuels reflètent le fait que les maisons closes ne pouvaient pas – et ne le faisaient pas – piéger ou emprisonner toutes ou même la plupart des femmes. »

Ces contrats, d’une durée d’un ou deux ans, auraient été acceptés par ces femmes, qui connaissaient les conditions. Pour appuyer ses propos, Ramseyer utilise le concept écono- mique de la « théorie des jeux » : les acteurs prendraient les décisions les plus rationnelles pour maximiser leurs biens et limiter leurs pertes. Selon Ramseyer, en Corée, les femmes qui auraient accepté la prostitution ont réfléchi de manière rationnelle :

« Les contrats eux-mêmes suivaient les principes de base de la théorie des jeux en matière d’“engagements crédibles” (…) Conscientes de l’incitation des propriétaires de bordels à exagérer leurs gains futurs, les femmes voulaient qu’une grande partie de leur salaire soit versée d’avance. Les maisons closes ont accepté. (…) Jusqu’aux derniers mois de la guerre, les femmes purgeaient leur peine ou remboursaient leurs dettes avant terme, puis rentraient chez elles. » En d’autres termes : la prostitution était un choix pour ces femmes. Elles auraient tiré un maximum de profits de leurs contrats.

L’article de Ramseyer a connu une certaine renommée publique en Corée et au Japon, suivi de l’Europe et de l’Amérique du Nord. En effet, en défendant la thèse des contrats de prostitution, Ramseyer remet en cause le discours prédo- minant dans la Péninsule et légitime celui du Japon. Dans le journal conservateur Japan Forward, le chercheur défend le fait que les « femmes de réconfort » sont une « fiction » [[

RAMSEYER Mark, « Recovering the Truth about the Comfort Women », Japan Forward, 12 janvier 2021, disponible sur https://japan-forward.com/recovering-the-truth-about-the-comfort-women/

]].

Des contrats fictifs pour effacer les victimes ?

Le milieu scientifique est pourtant unanime : l’interprétation soumise par Ramseyer est fausse, en raison d’un manque de méthode. Rappelons que l’historien se base sur des sources. À partir de celles-ci, il propose une interpréta- tion d’un événement. Sauf que Ramseyer a reconnu ne pas avoir trouvé de telles sources, comme l’explique un article de Jeannie Suk Gursen, professeure de droit à Harvard :

« Lorsque j’ai parlé à Ramseyer pour cet article, il m’a dit : “Je n’ai pas de contrats coréens”. Il a ensuite expliqué qu’il “s’appuyait” sur un article qu’il avait écrit en 1991 sur les contrats de servitude pour la prostitution dans le Japon d’avant- guerre (…) Ramseyer m’a dit : “Je pensais que ce serait cool si nous pouvions obtenir les contrats” des femmes de réconfort coréennes. “Mais je n’ai pas été en mesure de les trouver”. [[

ERSERN Jeannie Suk, « Seeking the True Story of the Comfort Women », The New Yorker, 25 février 2021, disponible surhttps://www.newyorker.com/culture/annals-of-inquiry/seeking-the-true-story-of-the- comfort-women-j-mark-ramseyer

]]»

Non seulement Ramseyer ne présente pas de sources contemporaines des événements, mais se base sur des contrats d’avant-guerre en pensant qu’ils existaient égale- ment pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les nombreuses critiques faites à l’article par des économistes, Michael Chwe, par exemple, montre les dangers dans l’uti- lisation du terme de « contrat » comme moyen de nier les violences :

« Même si un contrat signé existait (et les historiens n’en ont trouvé aucune preuve dans les sources citées par l’article), cela ne justifie pas que la question soit présentée comme un problème de contrat (…) Aujourd’hui encore, le trafic d’êtres humains impli- quant des formes d’esclavage sexuel ou autres (…) est souvent accompagné de cette forme particulière de “contrat”, comme un instrument de fraude et de coercition des victimes qu’aucun système juridique ne défendrait. [[

ROTH Al, MILGROM Paul, GOLDBERG Pinelopi, NOLL Roger, « Letter by Concerned Economists Regarding “Contracting for Sex in the PacificWar” in the International Review of Law and Economics », disponible sur http://chwe.net/irle/letter/

]]»

Continuant, par la suite, en expliquant que « la théorie des jeux» ne nie pas les possibilités de violences ou d’exploitations.

Ainsi, par son utilisation malhonnête de ce concept scientifique, Ramseyer nie les violences perpétrées envers ces femmes pendant l’occupation japonaise.

Loin de la récupération politique, la recherche doit être exemplaire

Malgré ces critiques, l’article est encore disponible en ligne. Une logique inquiétante sur la question de la relecture entre universitaires. Plus que cela, ce travail sert de légitimation à des discours apologétiques, niant les connaissances actuelles des événements : aucun contrat de prostitution n’a été trouvé par les historiens en Corée.

Concluons en soulignant le fait que la recherche scienti- fique a le devoir de mettre à jour nos connaissances du passé, de remettre en cause ce qui semblait acquis.

Cependant, cela doit être fait grâce à une méthode rigou- reuse qui permet, théoriquement, de ne pas plonger dans des discours éthiquement douteux, comme cela a été le cas avec Mark Ramseyer. Encore plus dans un contexte où la recon- naissance de ces crimes n’est pas complète[[

GACON Julie, LEVY Christine, « Le Japon a-t-il payé son dû pour les “femmes de réconfort” ? », Les Enjeux Internationaux, France Culture, 14 janvier 2021.

]].