Rachel Silvera : « dans la prostitution, c’est l’intégralité de la personne qui est atteinte »

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Rachel Silvera est économiste. Ses recherches portent notamment sur les inégalités de genre sur le marché du travail. Elle tient à rappeler que vendre sa force de travail n’a rien à voir avec vendre « son sexe ».

« Le travail est une activité humaine qui vise à produire un bien, des services, en échange d’une rémunération. Ce n’est pas la personne qui est échangée contre un salaire. C’est sa force de travail.

Certes, dans le travail, le corps est souvent en jeu, mais de façon indirecte. Même si celui de la salariée est impliqué, même s’il y a bien un lien de subordination avec l’employeur, ce n’est pas son corps lui-même qui est l’objet du travail. Il reste externalisé. Ce que cherche le « client », c’est le corps lui-même ; à la différence de l’employeur, pour qui ce corps n’est qu’un moyen.

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Quand je travaille, il y a une distanciation entre moi-même et la tâche que j’exécute. Cette tâche peut générer une pénibilité mais je garde la propriété de moi-même. L’ouvrière souffre, mais pas son sexe. Dans la prostitution, c’est la pénibilité qui devient l’objet même du « travail ». Et c’est l’intégralité de la personne qui est atteinte.

Rachel Silvera : le concept de « care » brouille les cartes

Je milite pour une revalorisation des métiers du lien et du soin. Mais je refuse de mêler l’attention, la bienveillance, et le soin lui-même. Aujourd’hui, le concept de « care » brouille les cartes en mélangeant l’intime et le professionnel. Il faut certes une professionnalisation de ces métiers, mais en prenant soin de distinguer ce qui peut être externalisé et ce qui reste de l’ordre de l’intimité.

On peut vouloir aider les autres, éprouver de l’empathie, mais rester dans un cadre professionnel, sans pathos ; et cette professionnalisation peut aussi bien concerner des hommes que des femmes. Normaliser le « travail du sexe » ferait exploser cette limite à ne pas franchir. »

A lire également, notre actu rencontre avec Annie Ferrand : il paie pour qu’elle consente et se taise.

Cette interview vient compléter notre dossier spécial du numéro 214 de Prostitution et Société qui sera mis en ligne le 10 décembre

Économiste, Rachel Silvera est Maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre, chercheure associée au Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS) et co-directrice du Réseau de recherche international et pluridisciplinaire MAGE « Marché du travail ».