Témoignage de Romane : « Avant la sortie du déni, je ne pouvais pas me dire que j’étais une victime ».
Romane a 24 ans et a arrêté la prostitution depuis qu’elle a 20 ans. Il y a quelques mois, elle a écouté tous les épisodes de La Vie en Rouge, ce qui a précipité sa sortie du déni. Elle était entrée dans la prostitution à 15 ans via un site de petites annonces. Vivant en milieu rural, étouffant chez elle et victime de violences sexuelles à l’adolescence, imaginant faire de l’escorting, elle n’avait aucune idée de la réalité qu’elle vivrait, et de ses conséquences plusieurs années après. Aujourd’hui, elle livre un récit poignant, lucide et souhaite alerter les adolescentes sur les réalités cachées de la prostitution.
La prostitution a eu beaucoup de conséquences sur mon rapport à mon corps. Mentalement, j’ai déjà pas mal travaillé sur moi. Mais mon corps lui, reste en permanence tendu. J’ai aussi des flash-backs sur lesquels je n’ai aucun contrôle. Quand ça vient, c’est l’enfer. J’en ai toujours eu mais avant, c’est comme si une part de moi arrivait à les mettre de côté. Maintenant que j’ai la vérité en face de moi, je n’y arrive plus. Le plus dur, ça a été au moment où je suis sortie du déni. Je vis aussi la plupart du temps en état de stress constant. J’aimerais arriver à améliorer ça.
L’écoute du podcast La Vie en Rouge a été brutale mais j’ai immédiatement ressenti un énorme soulagement d’entendre toutes les pensées que je n’autorisais pas à être là. J’avais beaucoup de difficultés à rendre légitime ce que j’ai vécu. Surtout la violence dans la prostitution : je ne m’autorisais pas à la voir comme telle parce que « c’était tout de ma faute ». Et pourtant, les flash backs, si je les vois de l’extérieur de moi, c’est choquant, là j’arrive à voir la violence.
Avant la sortie du déni, je ne pouvais pas me dire que j’étais une victime. C’est ce podcast qui m’a permis de le faire, Entendre les mots des autres femmes, m’a fait instantanément prendre conscience que j’étais victime de ce système de violences-là. Ça a été très libérateur.
Pour moi, c’est encore plus tabou quand on est jeune. Je pensais être la seule à avoir fait ça. J’avais 15 ans quand ça a commencé. L’image que j’en avais, de quelque chose de bien, était totalement fausse. Pour moi « escort girl », c’était classe, le luxe. C’est ça qui m’a attirée.
Romane, une enfance aux prises de la relation avec sa mère
Je cherche à remonter le fil des événements qui ont fait que ça m’est arrivé. Je viens de l’Aude. Mes parents étaient séparés, dans deux petits villages, l’un en bord de mer. L’autre plus dans les terres, c’était chez ma mère, chez qui je vivais principalement. Je voyais alors peu mon père.
Ma relation avec ma mère, c’est la grande difficulté de ma vie. Elle m’a eue à 20 ans. Elle a fait comme elle a pu mais certains de ses comportements m’ont beaucoup abimée. Elle faisait souvent des crises de nerfs pendant lesquelles elle détruisait tout dans ma chambre, mon espace. Tout péter, tout déchirer, tout casser. Physiquement j’ai vécu quelques violences, elle me tirait les cheveux. J’ai vécu aussi des violences verbales : elle me rabaissait constamment. Elle était très instable, ça variait selon les jours. Ça m’a beaucoup abimée.
Vers mes 15 ans je n’étais vraiment pas bien. Je cherchais du réconfort auprès d’elle mais elle se moquait beaucoup de moi. J’étais perdue, sans repères. A part mon petit frère, qui était là. C’était mon pilier. Quand ça m’arrive de voir ma mère et qu’il est là, si ça se passe très mal il est celui qui peut me dire que je ne suis pas folle et qu’il y a bien un problème avec elle.
Moi je pensais que j’étais folle, je me suis autodiagnostiquée des troubles. Un jour, autour de mon anniversaire, elle m’a fait une crise de jalousie, et m’a bloquée sur tous les réseaux, et là j’ai compris. J’ai pu me rendre compte que ce n’était pas moi le problème. Après, j’ai commencé un travail et j’ai coupé avec elle depuis mes 20 ans. Et en même temps j’ai arrêté la prostitution.
Des violences sexuelles avant la prostitution
Je me suis rendue compte que je ne méritais pas ça. De la violence des hommes, ma prise de conscience est très récente. Il y a eu les violences dans la prostitution bien sûr, mais j’en ai vécu aussi sur dans mes relations en dehors. Avec le dernier homme qui m’a fait subir des violences, j’ai eu une grosse prise de conscience. Je me suis dit là encore que je ne méritais pas ça et ai réussi à le quitter.
Le plus difficile, c’était de sortir de cette boucle de violences dans laquelle j’étais enfermée. J’avais l’impression que c’était ma destinée, que je n’y pouvais rien. Ça se passait de la même manière à chaque homme que je rencontrais. J’avais l’impression d’être responsable d’attirer des personnes mauvaises.
Mais je n’avais pas tellement eu le choix non plus. Depuis ma prise de conscience, et que j’ai pu prendre soin de certaines parties de moi, il y a une porte qui s’est fermée. Je ne donne plus accès aux mauvaises personnes sur mon chemin.
A l’adolescence, j’ai subi des abus. Dans mes premières expériences sexuelles on ne me respectait pas. Je n’avais eu aucune éducation sexuelle. Je pensais que ça devait se passer comme ça, même si une partie de moi trouvait ça étrange. Ces premières expériences n’étaient pas consenties. J’avais déjà l’impression d’être dans cette dissociation, un état bizarre de « c’est comme ça », dès mes 13 ans, et je n’avais pas les clés pour réagir.
Je me rappelle avoir pu exprimer des « non » qui n’ont pas été respectés. Une fois, j’étais en colonie de vacances. J’ai pu dénoncer le garçon mais les hommes responsables ont eu peur pour eux. Ils m’ont fait comprendre qu’il ne fallait pas en parler. On m’a mise en présence de mon agresseur, et un homme nous a dit que c’était normal que ça arrive. C’était très malaisant, je n’arrivais plus à rien dire.
Ensuite j’ai mis ça de côté. J’ai eu d’autres expériences toutes similaires, mais « c’était normal ». Je ne disais rien. Le jour où j’ai voulu commencer la prostitution, ça me faisait très peur, mais j’ai eu ce sentiment de « je vais trouver la liberté ». Un élan même de « ça va me sauver », m’apporter des choses positives.
Une image idéalisée de l’escorting
Je pensais : « ça sera tout pareil qu’avant mais là je déciderais et il y aura de l’argent ». Je ne voyais pas les conséquences, à la limite ce ne serait pas pire. Je pense aussi que je cherchais une validation chez certains hommes. J’idéalisais l’escorting. J’imaginais quelqu’un qui prendrait soin de moi dans le respect, qui allait me « gâter ». Internet, et le film Jeune et jolie m’ont marquée. On voit qu’elle n’est pas bien, dans le film, mais je me voyais beaucoup en elle et m’étais dit « pourquoi pas ? ». Ça a planté des graines et ça m’était resté en tête. C’est une image fausse qui s’est construite, et pour moi c’était très séparé de l’image de la prostitution de bords de routes, trottoirs etc.
Je me suis inscrite sur un site de petites annonces très connu. Ça me choque que ces sites soient accessibles aussi facilement. Je n’ai rencontré aucune difficulté pour m’y inscrire. A la minute même où j’ai validé l’inscription, j’ai été inondée et harcelée de messages. Ça m’est arrivé aussi de supprimer mon profil puis d’y retourner. Et là, des messages, des messages…
Ce n’est même pas l’influence de la ville… c’étaient des hommes des alentours de mon village. Je les rencontrais en voiture. C’était hyper dangereux. On partait en voiture dans les vignes du village. A chaque fois que j’y allais, en passant la porte, je me répétais : « peut être que je ne reviens pas ». Je le disais à haute voix. J’y allais quand même, car je savais qu’après, au moment où je récupérerais l’argent et que ce serait terminé, je ressentirais un soulagement. C’était comme un apaisement.
Je crois que j’y allais seulement pour ressentir ça. L’argent n’était pas le moteur. Et ce dès la première fois.
Des hommes adultes, qui n’en avaient rien à faire que j’aie 15 ans
La première fois, je n’en ai aucun souvenir. J’ai une silhouette mais je ne sais pas si elle est vraie. Je ne sais pas où c’était. Le reste non plus je ne m’en souviens pas trop. J’ai été dans la drogue dure à cette période-là et pendant longtemps. J’ai du mal à avoir de l’amour pour cette partie de moi. J’ai du mal à accepter d’avoir fait ça. Comprendre le mécanisme de la mise en danger traumatique, ça aide.
J’étais très isolée. Presque toute ma vie j’étais seule. Mais plus aujourd’hui, heureusement. Les « clients », Il n’y avait que des hommes adultes. Bien plus vieux. A 15 ans j’avais une tête de bébé, c’est écrit sur ma tête, même aujourd’hui à 24 ans, je passe pour une femme de 20 ans. Ils ne sont vraiment pas sains.
Eux, que j’aie 15 ans, ils n’en avaient rien à faire. Ils savent très bien que ce n’est pas ok pour nous ce qu’il se passe. Il y a eu des hommes non pas respectueux, mais avec qui il n’y avait pas de problème, et d’autres avec qui c’était très violent, et je savais très bien qu’ils me faisaient du mal. J’ai un flash-back d’un homme particulièrement violent qui revient beaucoup en ce moment. J’ai du mal à raconter la scène. Après je suis rentrée chez moi et je savais que quelque chose de mauvais s’était passé. Je me rappelle me dire « prends une douche, ce n’est pas grave passe à autre chose ».
Ça a commencé au collège, je pense en 3e. J’allais rejoindre mes amis juste après. Je faisais comme si tout allait bien. J’avais deux rôles. Je pense qu’ils étaient loin d’imaginer ça. Ensuite au lycée, j’avais arrêté pendant une longue période.
Un été, j’ai subi une agression en soirée. Ça a été difficile : je n’ai pas eu de soutien de mes amies qui m’ont même dit que tout était de ma faute, que j’étais débile d’avoir suivi le mec sur la plage – moi je voulais juste discuter. Le groupe s’est retourné contre moi.
J’avais deux vies
Puis un grand mal-être est revenu et je me suis dit qu’il fallait que j’y retourne (dans la prostitution NDLR). Là, c’était davantage conscient, je voulais me faire du mal pour me faire du mal. Comme si je n’en avais plus rien à faire. J’avais même l’impression que ça me tenait, me donnait un élan de vie. J’avais des pensées suicidaires. J’étais tombée dans la drogue. Tout était pété dans tous les sens. J’avais à la limite l’impression que l’adrénaline me faisait vivre.
J’avais des relations à côté, mais très fausses. J’avais vraiment deux vies, surtout au lycée. J’avais des petits copains et à côté je continuais. Même aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était une autre part de moi. Je me mettais dans la peau d’un personnage pendant le temps où ça se passait. Même dans ma façon de m’habiller. Je changeais aussi de prénom.
J’ai l’impression que toute ma vie, mes expériences m’ont poussée à ça c’est pour ça que je parle de destin. Je pensais que c’était moi le problème, « pourquoi ça m’arrive encore » à moi, je n’osais pas en parler. J’étais un aimant à ces hommes-là. J’ai l’impression qu’ils tentent, pour voir si on met ses limites, si ce n’est pas le cas, ils s’en foutent ils y vont.
J’ai subi une autre expérience traumatisante, à Cuba où ma mère vivait. J’avais alors arrêté la prostitution. J’ai été violée par un homme qui m’a emmenée faire du cheval. La première balade s’était bien passée alors il m’a emmenée plus loin un autre jour et m’a violée. Là je me suis sentie en réel danger. Il était très fort, on était dans un endroit isolé, sans réseau. J’ai senti la mort.
Cette fois-là ma mère a vu à ma tête que ça n’allait pas et j’ai craché le morceau. Et elle m’a soutenue, ça m’a beaucoup aidée. Elle m’a emmenée à la police. Ils ne m’ont pas crue, ont dit que c’était consenti. Ma mère ne m’a pas du tout appris à savoir dire non. Quand je disais non elle pétait un câble ; Dès que je pose mes limites, ça pète.
Retrouver mon corps
Quand j’étais dans la prostitution, j’avais une psy qui m’a sauvée. Je me sentais très bien avec elle. Elle m’écoutait, ne me jugeait pas, elle était un pilier qui me tenait. Je lui avais parlé de la prostitution, mais beaucoup. Je pense qu’elle ne savait pas trop quoi faire. Avec du recul, je pense que ça aurait été bien qu’elle fasse un signalement.
Plus tard, je me suis tournée vers les énergétitiennes. J’ai fait une retraite spirituelle qui m’a bouleversée et aidée à retrouver mon corps. Je n’avais plus aucune sensation. J’ai redécouvert les douleurs, plein de choses physiquement. Au début, dès que je revenais au corps il se passait trop de choses ; Je partais en crise d’angoisse. Cette retraite m’a montré que je pouvais y aller, en douceur et dans la sécurité.
Après avoir eu mon bac, j’ai eu un copain, mon premier amour et je suis partie avec lui du côté de Toulon. Il m’a montré du respect, quelque chose de différent. C’est pour ça que je me suis accrochée. J’ai vu qu’autre chose était possible. Ça a été une coupure. J’ai pu arrêter la drogue en me coupant du cercle vicieux et de l’entourage. J’ai complètement arrêté la prostitution. C’était très difficile, je me suis tout pris dans la tête, mais j’ai réussi à m’en sortir.
J’ai recommencé une dernière fois après la séparation d’avec mon copain. Ça a duré toute une nuit. C’était très long et épuisant mentalement et je me suis dit « stop ». Avoir eu cette idée qu’il y a autre chose, possible qu’on me traite autrement a été déterminant.
Je suis saisonnière et parfois, je ne gagne vraiment presque rien. Une fois, j’avais deux options : les vendanges où on ne gagne rien et c’est très dur, ou alors j’y retournais. Mais je ne l’ai pas fait, et j’ai repris le fil de ma vie. Même si ça m’arrive d’y penser et d’avoir peur de replonger. Un jour, je vais avoir besoin de décrire les images que j’ai dans mes flashes.
J’ai l’impression que ça va un peu mieux mais c’est toujours le bazar dans ma tête, je cherche à comprendre, à tout analyser.
La vie après
J’aime beaucoup les voyages, c’est un peu ce qui m’a sauvée, sortie de mes galères. L’Islande, mon premier voyage a été très apaisant : cette nature puissante, ça fume de partout, une énergie très forte. Partir seule, pour la reconstruction c’est incroyable. Tu es beaucoup plus à l’écoute de ce qui se passe en toi. J’aime bien marcher, je me connecte beaucoup à la danse. J’apprends à me connecter à mon corps. Mon idéal de vie serait d’avoir un petit lieu d’accueil, un genre d’auberge de jeunesse, pour pouvoir apporter aux autres un mélange de tout ce que j’ai appris dans ma vie.
J’ai pu livrer toute mon histoire à mon père après vous avoir contactée. Je suis très proche de lui et je lui racontais tout, mais pas ça. Il ne comprenait pas vraiment qui j’étais, pourquoi des fois ça ne va pas, il lui manquait des éléments. Moi je sentais que si je m’autorisais à lui en parler, ça me ferait du bien. Il m’a écoutée. J’ai pu déconstruire des choses chez lui. Je lui ai expliqué qu’escort c’était la même chose que la postitution. Ça m’a fait énormément de bien de lui en parler.
Il a très bien réagi et Il veut être présent pour moi.
Le féminisme a pris une place importante dans ma vie. Avant ça m’intéressait pas du tout ; depuis ma dernière séparation, quelque chose s’est réveillé. D’entendre toutes ces femmes qui parlent, j’ai envie de me battre. Je ne suis pas du tout ok avec ce système là (prostitutionnel NDLR), ça c’est sûr. Je pense que quand on l’a vécu on est plus apte à en parler et j’aimerais aider à faire changer de vision sur la prostitution.
L’amende pour les « clients », ce n’est pas beaucoup, on peut la prendre sur un parking pour mauvais stationnement. Il n’y a pas grand monde qui conscientise pour le moment que c’est un viol, qui voit la réalité des violences vécues.
J’ai deux amies très proches avec qui j’ai pu en parler et qui sont d’un grand soutien. Une des deux, peut se retrouver face à des pro-prostitution. Elle n’arrivait pas à comprendre comment ça pouvait être vécu comme un viol. Avant, moi aussi je me disais que ce n’était pas si grave. Je lui ai parlé de La Vie en Rouge et elle m’a dit « je vais écouter le podcast, parce que ça ne va pas, là je juge ». Elle a écouté les deux premiers épisodes et ça a complètement changé sa vision des choses. Ça a un vrai impact. Chaque témoignage est différent. Moi j’étais dans un village, sans proxénète et entendre mon histoire pourrait permettre à d’autres victimes d’écouter. Je sors du silence maintenant, c’est important. Je pense que dans quelques années, je me remercierai d’avoir raconté.
Tout le monde devrait écouter le podcast.



