Florence Jacquet : sortir du silence, se reconstruire (2/3)

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Sortir du silence, se reconstruire. Nous publions aujourd’hui la deuxième partie de la tribune de Florence Jacquet, survivante, qui nous a contacté·es avec ce texte « le féminisme est abolitionniste ».

Pendant de très nombreuses années, je me suis d’abord tue. Le silence amène à la renaissance et la réflexion. En étant dedans, j’ai toujours refusé de répondre aux demandes d’interviews. Car je n’avais pas la même vision des choses que les personnes avec qui j’étais. Je n’ai jamais été tendre avec ce milieu. Malgré tout, j’ai milité comme beaucoup pour les droits des personnes prostituées et ce discours que l’on connait de travail du sexe, tenu des banderoles, participé à des actions.

Mais, je n’ai jamais été d’un grand enthousiasme, et j’avais énormément de réserves et de retenues sur le sujet de « putes et fières » et « Travail du sexe », peut-être parce que j’ai toujours été abolitionniste. Certaines associations ne peuvent s’empêcher de toujours ramener le sujet dans n’importes quelles discussions, réunions, et autres…  faisant un amalgame.

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La honte totale. Alors que j’ai toujours milité pour que l’on donne de réelles alternatives, que l’on lutte contre le rejet, les discriminations, l’exclusion, la précarité, et que l’on régularise les réfugié-es /migrant-es. Contrairement à d’autres, je n’ai jamais conseillé aux personnes qui étaient rejeté·es et dans la précarité d’aller dans la prostitution.

J’écoute tout le monde, analyse, fait le tri et bien souvent ne dis rien. Progressivement je me suis éloignée. J’ai totalement disparu pour bien des raisons.

J’ai également utilisé le terme TDS (une erreur) dans mes dernières interviews, bien que je disais que j’étais une survivante de bien des choses (ce qui voulait tout dire). Je reste libre penseuse et avec un esprit critique. Les regrets, les remords très peu pour moi. A quoi bon ? Ce qui est fait est fait. On ne peu pas réécrire l’histoire.

On m’a souvent dit que je suis une miraculée (dans ma vie en général), que je devais avoir une bonne étoile pour être encore là, peut-être l’instinct de survie, la volonté de vivre et la chance. Même dans les pires moments de « désespoirs » et de « détresses », j’ai toujours aimé la vie au fond de moi. Sinon, je ne serai plus là pour vous parler. Malgré tout, je me suis construite seule. Les coups (et la vie/l’expérience(s), l’existence) forgent à jamais un personnage.

Mais aujourd’hui, c’est terminé. Je parle. En toute sincérité. Etre humaniste, c’est avant tout être sincère.

A lire également : première partie de la tribune

J’ai soutenu le projet de loi de lutte contre le système prostitutionnel. Je devais venir marcher en 2019 avec Rosen Hicher, Anne Darbes, etc… et je n’ai pas pu y aller1)marche mondiale des survivantes de la prostitution de Strasbourg à Mayence. J’ai milité contre l’abrogation de la loi de 20162)lorsque celle-ci a été contestée par une question prioritaire de constitutionnalité, NDLR.

Le 13 avril 2016, était adoptée la loi de pénalisation des clients de la prostitution, avec la mise en place de parcours de sortie de la prostitution (PSP) proposé aux personnes victimes de prostitution, de proxénétisme ou de traite d’êtres humains aux fins d’exploitation sexuelle qui souhaitent accéder à des alternatives et sortir de la prostitution.

Nous demandons la phase deux de cette loi.Toute la vie, on devrait soutenir et aider ces personnes une fois qu’elles sont sorties de cet engrenage. 

Se reconstruire

« Le seul masque que vous pouvez porter dans la vie est celui qui vous fait cacher votre (vos) douleur (s) derrière un sourire pour ne perdre votre dignité » Alda Merini.

Le système prostitutionnel marque à jamais, comme au fer rouge. Et il est difficile d’en sortir indemne. Le dégoût et la révulsion ne vous quittent jamais. Parfois  ça part, et parfois ça revient. Il n’y a pas de plaisir dans la prostitution à part pour le « client ». . Il n’existe pas pour la personne concernée.

La réparation est douloureuse. Et parfois longue, très longue… Il n’y a pas de construction sans l’épreuve qu’est la réparation. Le déni, qui peut être confortable pour soi, ou intolérable chez les autres, empêche toute forme de réparation.

Les sourires de façade, pour faire bonne figure, tout comme répondre à la fameuse question, comment ça va ? Je réponds toujours : ça va toujours!  Même lorsque l’on est en pleine descente en enfer. Une déshérence, comme figée.

«  Il n’y a de réparable que de l’irréparable. »  Stéphane Habib, philosophe et psychanalyste.

La réparation laisse entrevoir la fin d’une période. Amenant le changement de certains repères, nous confrontant à notre capacité de pouvoir s’engager dans un  long processus.La réparation est faite d’échecs, de découragement, des petites victoires….

Le sentiment de honte s’empare des victimes, ainsi on essaie d’oublier, on se cache, on disparaît.

Il est important de pouvoir parler, d’être écoutée, c’est libérateur.

Puis d’être aidée, sans être bousculée. Afin de ne pas braquer, au risque de tout casser le cycle de cette reconstruction.

Être entourée par de belles personnes profondément humaines est essentiel. Il suffit de peu de personnes. Se retirer, au calme, méditer, écrire, peindre, participe à libérer ce qui est à l’intérieur, et se reconstruire. Mais, il faut du temps et il est nécessaire de prendre ce temps là.

Puis il est essentiel que la victime soit reconnue, amenant à la faire sortir de ce statut, l’amenant a être dévictimisée.

Se reconstruire est essentiel pour pouvoir à nouveau avancer. On désir avancer, passer à autre chose. Et enfin , on part sur la route de la résilience. On a à nouveau des projets, et l’on se projette.

La résilience, avancer. Aller de l’avant, sans regarder et re-penser au passé.

« Pour être heureux, il faut éliminer deux choses : la peur d’un mal futur et le souvenir d’un mal passé. » Sénèque

Aujourd’hui, mon armure se restaure et la lumière revient. J’ai à nouveau des étoiles dans les yeux bleus.

Vivre.

Nous qui luttons pour un monde meilleur, égalitaire, sans exploitation. 

Nous sommes abolitionnistes.

Florence Jacquet.  Survivante, féministe, humaniste, abolitionniste, activiste.

A suivre : 3e partie : Soyons révolutionnaires, soyons abolitionnistes !

Notes

Notes
1 marche mondiale des survivantes de la prostitution de Strasbourg à Mayence
2 lorsque celle-ci a été contestée par une question prioritaire de constitutionnalité, NDLR