Le devoir conjugal en voie de disparaître, et le devoir prostitutionnel ? L’Assemblée Nationale a adopté le 28 janvier 2026 une proposition de loi affirmant que le mariage « ne crée aucune obligation sexuelle entre époux ». Point sur les i.
Le texte, transpartisan et voté à l’unanimité, introduit la liberté de refuser toute relation sexuelle avec un époux, sans risque de se voir accusé·e de faute grave dans le cadre du mariage. Un principe est ainsi affirmé : le mariage n’est pas « une servitude sexuelle ». L’ambition du texte est de sortir de la conception archaïque selon laquelle la sexualité féminine est subordonnée aux attentes masculines. Les auteurs du texte espèrent le voir adopté d’ici l’été 26.
Cette nouvelle étape de clarification complète de précédentes évolutions, notamment la pénalisation du viol conjugal en 2006 et, récemment, l’intégration de la notion de consentement à la définition du viol en 2025. « A travers la reconnaissance du devoir conjugal, le droit français a légalisé le fait d’avoir des relations sexuelles sous contrainte – en l’espèce sous la menace d’un divorce pour faute », écrivent les député·es Marie-Charlotte Garin (Ecologiste) et Paul Christophe (Horizons) dans leur rapport. « Maintenir dans le droit civil une obligation sexuelle implicite, alors même que le viol conjugal est réprimé aurait été difficilement justifiable » a déclaré de son côté l’Union syndicale des magistrats.
En poussant la porte de la chambre et en se penchant sur le devoir conjugal, la société a débusqué une zone de non droit ayant trop longtemps abrité un nombre terrifiant de viols ignorés, blanchis, jamais dénoncés, jamais poursuivis. La présomption de consentement, que l’institution du mariage était parvenue à imposer comme une évidence, a donc sauté.
Après le devoir conjugal, le devoir prostitutionnel ?
Pourquoi alors ne pas établir un parallèle avec la présomption de consentement dans le huis clos prostitutionnel ? L’autorité du mari y est remplacée par celle du « client », légitimé, non par la signature du contrat de mariage, mais par le contenu de son portefeuille. Le cadre prostitutionnel n’est-il pas l’exemple parfait d’une « obligation sexuelle implicite » extorquée par des situations de domination désormais caduques ? Quelle autre situation, à part le viol, illustre de façon criante une « servitude sexuelle » associée à l’idée que la sexualité féminine est subordonnée aux attentes masculines ?
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La corvéabilité sexuelle n’est plus défendable
Certes, la loi du 13 avril 2016 pénalisant les « clients » a pris acte de cette prise de conscience. Mais les mentalités, pour le moment, n’ont pas suivi. Il suffit de voir l’indulgence à l’endroit des clients prostitueurs qui s’exprime trop souvent dans les médias ou dans les tribunaux.
Une idée clé s’impose pourtant aujourd’hui : la corvéabilité sexuelle n’est plus défendable. Toutes les grandes avancées de ces dernières décennies se conjuguent en ce sens : lois sur le harcèlement sexuel, redéfinition du consentement, loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées…
Il a fallu des décennies, et même des siècles, pour sortir de l’impensé qu’est le viol via le devoir conjugal. De la même façon, l’agression qu’exerce le client prostitueur contre la personne qu’il utilise sexuellement sera à terme reconnue comme une évidence. Il deviendra alors difficile de continuer à célébrer un « travail du sexe » qui défend à grand bruit cette servitude sexuelle, neuf fois sur dix au féminin, au profit de prédateurs dont la société ne veut plus.
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