Violences des « clients » : Chronique d’un été brûlant

Passer un été brûlant à lire la presse permet de discerner, derrière les canicules et des incendies, des histoires tragiques de femmes piégées. Celles qui sont prostituées y figurent en bonne place : viols, meurtres et tentatives de meurtres… le plus souvent de la part de « clients » prostitueurs. Un été aussi désespérant que les autres.

Le 28 juin, Anaïs, 25 ans, croit mourir sous les coups d’un « client » qui menace de la tuer. Au domicile de cet homme, à Bonneuil-sur-Marne, elle découvre dans la nuit des portes sans poignées, des chaînes près du lit, un portail verrouillé, et se jette par la fenêtre pour lui échapper. Son agresseur, pourtant interpellé en flagrant délit, aurait été libéré sans poursuites.

Le 13 juillet, une femme d’origine chinoise est retrouvée morte poignardée dans un Airbnb de Béthune (Pas-de-Calais). La police intervient suite au coup de fil de son proxénète au propriétaire de l’appartement, alors qu’elle ne répondait plus.  Un homme de 29 ans, un « client » semble-t-il, a été mis en examen pour meurtre.

Le 19 juillet, une jeune « escorte » est séquestrée et violée dans un parking souterrain d’Ivry sur Seine dans le Val de Marne. Secourue par des policiers, elle a été agressée par un « client » jusqu’à perdre connaissance.

Le 20 juillet, une jeune femme de 21 ans, terrorisée et brûlée sur tout le corps, dénonce les proxénètes qui l’auraient séquestrée et forcée à la prostitution. Deux jeunes hommes au casier déjà lourd – proxénétisme, viol, séquestration et trafic de stupéfiants – sont interpellés à la Gare de Lyon à Paris.

En Belgique, dans la nuit du 12 au 13 juillet, une femme brésilienne de 37 ans, prostituée, est tuée à coups de machettes à Marche-en-Famenne. Le suspect de 20 ans a été arrêté pour assassinat.

Le 12 août, le corps dénudé et calciné de Sonia Bellina, influenceuse et « escorte » de 29 ans, est retrouvé dans les vignes de Saint-Gilles (Gard). Un homme de 32 ans déjà condamné pour violences conjugales, est mis en examen et écroué. Il semble avoir été le dernier contact, tarifé, de la jeune femme.

La nuit du 15 au 16 août, une jeune femme de 19 ans tombe dans un guet-apens en se rendant à Montreuil (93) pour un rendez-vous avec un « client ». Agressée par trois hommes armés d’un pistolet et d’un pied de biche, elle est ensuite enlevée et séquestrée à Aubervilliers où les policiers la découvrent le 17 août. Son geôlier est interpellé ainsi que trois autres hommes. Le quatuor avait décidé de se venger, la jeune femme ayant peu de temps auparavant dénoncé deux proxénètes auprès de la Brigade de répression du proxénétisme.

Prostituées et présumées auteures ? Une bien rare inversion des rôles en cet été brûlant…

Le 19 juillet, une jeune prostituée de 24 ans en “grande précarité”, sillonnant la France, avoue en partie avoir tué deux de ses « clients » en l’espace de six jours : un maçon de 45 ans retrouvé mort le 30 mai sur les berges d’une rivière en Isère et un homme de 21 ans tué de quatre balles dans le dos dans un champ du Val d’Oise.

Le 24 aout, on peut lire dans le Parisien l’histoire d’Anaïs, ex petite dealeuse mise en examen pour proxénétisme aggravé et traite des êtres humains. Sans domicile fixe, dormant dans des appartements de location, prostituée, en couple avec un certain Z qui pourrait appartenir à la DZ Mafia (à confirmer), elle gérait son réseau de prostitution pendant son incarcération.

Présumées coupables, donc… Mais pourquoi, et jusqu’où ?

Et ça continue, encore et encore

Le 1er juillet 2026, un article du journal L’Indépendant porte sur le dépucelage dans les bordels de la Jonquera comme rite de passage entre copains, « porté par Tik Tok, les défis virils et la pression du groupe ». Chaque week end, des centaines de jeunes français se rendent au Paradise, un des bordels-usines répandus de l’autre côté de la frontière espagnole.

« Le fantasme du camionneur comme client type est faux », observe le sociologue perpignanais Dominique Sistach : « Aujourd’hui, près de 40 % des clients viennent pour un rite de passage entre garçons d’une même bande. » Les « puticlubs » se transforment alors en théâtre d’un rituel masculin. Le voyage, l’alcool, la pression du collectif, les défis : « On est dans quelque chose de tribal. Dans la boîte, à chaque soirée, on peut observer ce phénomène de garçons qui hurlent ou poussent des cris de singes quand ils voient « l’élu » descendre d’une chambre privée. »

Plusieurs pays, un même constat pour cet été brûlant donc. Non pas que les modèles juridiques appliqués se valent, mais bien qu’aucune politique ne peut se prétendre protectrice si elle se limite à organiser juridiquement le marché prostitutionnel. Et, inversement, qu’adopter une loi abolitionniste sans se donner les moyens réels de protéger et d’accompagner les personnes concernées ne suffit pas, surtout lorsqu’on est entourées de pays et de réseaux sociaux qui encouragent le marché du sexe..Les décennies passent, les pires rituels masculins perdurent : notamment celui qui consiste à affirmer sa virilité en soumettant sexuellement des femmes.

Nous tentons de recenser les principaux meurtres et agressions commis, à l’encontre des personnes en situation de prostitution dans notre rubrique « In memoriam »

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.