L’enfer des passes

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L’essai majeur de Rachel Moran, «  Paid For  », est enfin traduit en français, sous le titre « L’enfer des passes ». Il paraît le 12 novembre aux Editions Libre.

Enfer-des-passesC’est peu dire que ce livre essai-témoignage de la survivante irlandaise Rachel Moran, « L’enfer des passes, mon expérience de la prostitution » est important, et qu’on attendait depuis des années sa traduction. Reconnu par de nombreuses personnalités (Gloria Steinem, Catherine Mac Kinnon, Ashley Judd) comme l’un des plus importants jamais écrits sur la prostitution, il n’a, sept ans après, rien perdu de sa clairvoyance. 

La fondatrice de Space international, association de survivantes de la prostitution, commence le livre en racontant ce qui l’a menée à être prostituée  : la maladie mentale de ses parents, la maltraitance, la rue, les foyers, puis le «  petit copain proxénète  ». «Différents éléments s’emboîtèrent parfaitement de sorte que la prostitution se présenta à moi comme étant la seule option qui me paraît viable », dit-elle. 

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L’enfer des passes, un système fait pour les hommes

Tout au long de l’ouvrage, elle décortique à merveille le système qui l’a menée et maintenue en prostitution, et qui ne pénalisait pas les hommes prêts à payer une gamine de 15 ans pour du sexe. Elle refuse d’abord, pendant deux ans, autre chose que la masturbation et la fellation. Ce qui ne la protégea ni de la violence de la prostitution, ni du viol.  Puis, elle a accepté la pénétration et a connu toutes les formes de prostitution, de la rue au bordel en passant par le strip-tease. 

Arrêtée une fois, mise en foyer une autre, elle explique comment personne n’a pu, à ce moment là, l’aider à sortir de l’isolement, à la convaincre qu’elle était capable d’autre chose que d’être payée par ces hommes. Elle se sentait alors totalement incapable d’occuper des emplois «  normaux  »,  «  coiffeuse  », «  barmaid  » ou autre, car « ces emplois socialement acceptables avaient une certaine adéquation, une certaine normalité, une certaine décence  ; et c’est triste parce que je ne sentais en moi   aucune adéqutation, aucune normalité et aucune décence ». 

L’acte prostitutionnel, « l’enfer des passes », elle le décrit aussi dans toute sa brutalité, et aborde la question de la honte frontalement. En effet, cet argent dont tant ont dit qu’ils leur «  brûlait les doigts  », Rachel Moran explique comment il est insupportable, car il instaure une double peine pour la femme qui est contrainte de l’accepter pour survivre :

« Lorsque vous vous prostituez, vous réprimez les violences sexuelles qui sont faites à votre corps tout en acceptant l’argent qui les autorise ». 

Les « clients » prostitueurs  : le dégoût

Des prostitueurs, elle dit sans cesse le dégoût qu’ils lui inspiraient, quel que soit leur «  degré de gentillesse  ». Pour elle d’ailleurs, la rue fut plutôt une protection que le bordel – plus facile de repérer le mauvais ‘client’ et de s’échapper. Un dégoût universel, pour des  prostitueurs au degré de dangerosité divers.

Elle les répartit en trois catégories. Ceux qui « ne sont pas conscients que la femme est un être humain. (…) Ceux qui le savent, mais qui choisissent délibérément d’occulter l’humanité de la femme ». Enfin, « ceux qui jouissent en dénuant les femmes de leur humanité et vous font savoir que nous n’êtes rien ». 

Dans la deuxième partie du livre, la survivante devenue journaliste et écrivaine, balaie magistralement, un par un, tous les mythes de la prostituée « heureuse », « qui a la maîtrise de la situation », « qui prend du plaisir », le mythe des « catégories de prostitution » (choisie ou forcée), autant de chimères adoptées  par la société complaisante. Adoptées aussi par celles-là même qui vivent une situation de prostitution, comme stratégie de survie.. Elle décrit aussi évidemment la dissociation, toxicomanie,  la dépression, les envies suicidaires qui traversent les victimes.

Le travail du sexe, l’imposture

Enfin, dans « L’enfer des passes », elle déconstruit le mythe de l’existence d’un travail sexuel dans une démonstration magistrale de ce que la prostitution n’est «  ni un travail, ni du sexe  ». 

«  De nombreux aspects de la prostitution la rendent incompatible avec le terme de «travail», mais l’un des plus importants et des plus révélateurs, c’est que c’est la seule forme de prétendu «  travail  » où une personne est à la fois prestataire de services et marchandise  ».

Et de citer la réponse d’une femme face à l’idée que ce ne serait pas pire que de travailler au MacDo :

« Chez Mc Donald, ce n’est pas vous la viande. Dans la prostitution, si.» 

Dans la dernière partie du livre, elle examine avec lucidité  et une grande honnêteté la vie après la prostitution. En racontant ce si long chemin pour s’en sortir, sortir de la honte et retrouver l’estime de soi, elle ne  cède jamais à la complaisance vis-à-vis d’elle même, ni dans le jugement des individu·es, mais bien celui du système de domination masculine.  

De ce témoignage et cette analyse, Rachel Moran conclut fort logiquement que le seul modèle possible est celui du féminisme abolitionniste, et que la légalisation est une impasse -ce qu’elle a vu de la pseudo-sécurité des bordels tolérés en Irlande le confirme. 

Depuis, elle n’a cessé de poursuivre la réflexion. Si, dit-elle dans la préface de la traduction française, sa pensée à évolué depuis 2013, en particulier vis-à-vis de l’enjeu du langage, ce qu’elle souhaite avant tout c’est que la parole des survivantes soit entendue. Parce que si des pays comme la France ont gagné la bataille législative abolitionniste, il ne faudrait pas qu’ils perdent la bataille culturelle, autrement dure à mener.

Rachel Moran vient présenter son livre en France du 12 au 20 novembre, retrouvez les événements que nous organisons pour l’accompagner ici :

Tournée de Rachel Moran

L’enfer des passes, mon expérience de la prostitution, 2021, Editions Libre