Affaire Laëtitia. Le procès de Guillaume Bucci, jugé en mai 2026 pour « viols avec torture ou acte de barbarie » et « proxénétisme » a mis en lumière deux réalités que nous nous acharnons à faire reconnaître : le proxénétisme comme forme de violence conjugale – un cas loin d’être rare – et les violences inouïes, notamment sexuelles, que certains hommes font subir à leurs compagnes. Heureusement, les tentatives de la défense de plaider le « consentement » de la victime ont été vaines. Un tournant dans ce type d’affaire ?
Jugé devant la cour d’assises des Alpes-de-Haute-Provence pour « viols avec torture ou acte de barbarie » et « proxénétisme au préjudice d’une personne particulièrement vulnérable », Guillaume Bucci, 51 ans, a été condamné à 25 ans de prison. Sa victime, Laëtitia, avait souhaité que le procès soit public, inspirée par l’exemple de Gisèle Pélicot.
Agée de 42 ans, Laëtitia a subi pendant des années, de 2015 à 2022, des sévices inimaginables de la part de son ex-compagnon. Aux viols, tortures, humiliations – zoophilie, scatophilie – et actes d’avilissement, il a ajouté la mise en prostitution en livrant sa victime à des centaines d’individus recrutés sur des sites (« j’ai arrêté de compter à 487 hommes » a-t-elle dit). Suite à ces sévices, elle est aujourd’hui en partie handicapée.
(…) La femme assume le fardeau, la responsabilité de sa soumission, de son objectification. C’est le meilleur système de colonialisme au monde ». (…) « Lorsque ceux qui vous dominent vous amènent à prendre l’initiative de votre destruction comme être humain, vous avez perdu plus que ce qu’aucun peuple opprimé n’a jamais réussi à récupérer. » Andrea Dworkin, penseuse féministe
Laëtitia, victime de proxénétisme, une violence conjugale parmi d’autres
Le sexe demeure un canal majeur d’humiliation et de dégradation pour les agresseurs. Et livrer leur compagne à d’autres hommes reste l’affirmation qu’elle est leur propriété sexuelle. On se souvient du cauchemar enduré entre autres par Valérie Bacot, meurtrière de son mari Daniel Pollette, ultra violent, violeur, incestueur et proxénète; de celui de Gisèle Pélicot livrée à des dizaines d’hommes sous soumission chimique. Ces femmes ne comptent pas au nombre des mortes par féminicide mais leur nombre n’a rien pour consoler.
« J’affirme qu’une des formes de violence conjugale est la prostitution », disait dans nos colonnes Viviane Monnier, alors déléguée de la Fédération Nationale Solidarité Femmes (FNSF), en 2010, cette réalité étant inchangée en 2026, comme le constate le Mouvement du Nid : « Les violences conjugales comprennent toujours des violences sexuelles : de l’obligation de visionner de la pornographie aux viols ou au fait d’être « prêtée » aux copains. Mais personne n’a envie d’en parler. Dans la violence conjugale, il s’agit de tuer l’autre ; c’est un processus de destruction. Donner l’autre comme un objet, c’est la même chose. »
« Les conjoints violents fonctionnent dans une logique suprémaciste », ajoute la psychologue Annie Ferrand : « ils n’ont de cesse que de créer du sous-homme (leur femme ravalée à l’esclave, leur fille ravalée à la poupée porno, leur fils ravalé au pion ou à l’homo) pour créer leur identité de tyran. La livrer à d’autres hommes rentre dans cette logique : elle est tellement sa chose qu’il peut la livrer à d’autres. il devient ainsi, par l’acte de céder la femme à un autre, le maître de la femme et le supérieur de ces hommes qui se servent sur sa chose… »
« Les conjoints violents fonctionnent dans une logique suprémaciste » Annie Ferrand, Psychologue
Eternel « consentement » des victimes…
Guillaume B n’a même pas nié les faits. Il a préféré dire que sa victime consentait à des « jeux sexuels » et même à des « jeux de prostitution » (!). « Elle adorait être humiliée », a-t-il soutenu, défendant leur relation « maître esclave » dans le cadre d’un « contrat » BDSM (Bondage et discipline, domination et soumission, sadomasochisme). Une version que Laëtitia a contestée durant une semaine de débats dont on n’ose imaginer pour elle la violence.
L’argument du consentement, celui de l’agresseur, est décidément inusable. Même Gisèle Pélicot, sédatée par des doses massives de somnifères, n’a pas échappé à la suspicion. « Les avocats sont imbibés de culture patriarcale, » commente la juriste Catherine Le Magueresse. Oser parler de consentement en pareil cas est inimaginable. »
Il est vrai que la défense a cru pouvoir compter sur un joker : la relation sadomasochiste, répertoriée sous l’acronyme de BDSM, cet ensemble de pratiques sexuelles codifiées par contrat et donc censées être consensuelles. C’était sous-estimer les innombrables questions qu’il pose.
Le BDSM, un paravent pour la domination masculine ?
«Comme dans l’échangisme, beaucoup de femmes acceptent le BDSM pour plaire à leur mari ou répondre à son chantage…» Catherine Le Magueresse, juriste
Dans son ouvrage La conversation des sexes, la philosophe Manon Garcia note que « le BDSM reflète souvent les hiérarchies sociales fondées sur le genre » en mettant majoritairement en scène un homme dominateur et une femme soumise. Elle y débusque « un paravent, socialement valorisé au nom même de son caractère sulfureux, derrière lequel se cache la domination masculine dans ce qu’elle a de plus traditionnel ».
Elle souligne utilement que « la domination masculine comme structure sociale a un impact sur les conditions de possibilité du consentement ». Ce que complète Muriel Fabre Magnan, professeure de droit privé, en insistant sur « les fragilités du consentement, les hésitations, les failles, les contradictions, les questionnements, les renoncements, voire les appels à l’aide dont il est pétri. ». Catherine Le Magueresse confirme : « Comme dans l’échangisme, beaucoup de femmes acceptent le BDSM pour plaire à leur mari ou répondre à son chantage… »
Le sadisme n’est pas un droit de l’homme
« Le sadisme n’est pas un droit de l’homme », écrivait Muriel Fabre Magnan, à propos d’une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de 2005, l’arrêt K.A et A.D. c./Belgique ; une victime de graves tortures sadiques avait été reconnue victime mais sur un argumentaire qui introduisait, au nom du principe d’autonomie personnelle et de vie privée, la possibilité d’un consentement aux tortures. La doctoresse en droit y voyait un véritable « retournement de la philosophie des droits de l’homme ».
L’arrêt du 6 février 2025 rendu par la Cour d’Appel de Paris dans l’affaire French Bukkake a été pour elle plus consternant encore. Face à l’horreur des images pornographiques, aux parcours de vie brisés des femmes concernées, la Cour a refusé le chef d’accusation de tortures et barbarie au prétexte que les victimes «avaient accompli une démarche initiale volontaire pour participer à des tournages pornographiques rémunérés»… donc parce qu’elles avaient initialement consenti ! Pire (si c’est possible), l’alcool et la cocaïne dont elles ont fait usage pour tenir ont été retenus comme une atténuation de leur souffrance. Le mépris pour les victimes s’est avéré ici incommensurable.
C’est à ce titre la question même de la définition de la « liberté sexuelle » que pose Muriel Fabre Magnan en termes décapants : « Il suffirait que des hommes jouissent pour que l’on puisse juridiquement parler de liberté sexuelle et pour qu’ils puissent invoquer les droits de l’homme ? Des droits fondamentaux des hommes sur les femmes ? »
La redéfinition du consentement, un espoir de changement
En 2026, l’argument du BDSM et donc du consentement aux tortures n’a heureusement pas entraîné l’abdication du tribunal. Catherine Le Magueresse se pose la question. Le jugement concernant « Colette » pourrait-il être réitéré aujourd’hui ? Torturée durant plus de 30 ans par son mari (la simple lecture des faits est insoutenable), cette femme accompagnée par l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) lors du procès en 2014, avait subi des attaques en règle et vu son bourreau reconnu uniquement coupable de viols.
Onze ans plus tard, en septembre 2025, l’AVFT a eu la satisfaction de voir la CEDH condamner la France dans l’arrêt E.A. et AVFT contre France, une nouvelle affaire de BDSM, et introduire la notion de « circonstances environnantes » pour « apprécier le consentement de la victime » : entre autres l’existence d’une relation déséquilibrée entre le prévenu et elle, leur différence d’âge, ses fragilités psychiques, son manque d’expérience en matière sexuelle, facteurs expliquant son état de sidération au moment des faits. Un renversement majeur dans l’appréciation du fameux « consentement ». Osez le féminisme et d’autres ONG avaient argué que le sadomasochisme repose sur une idéologie patriarcale et violente et que le consentement a une valeur dérisoire lorsqu’il est exprimé par une femme victime de violence.
A ces avancées, s’ajoute la récente redéfinition du consentement dans la loi, en laquelle Catherine Le Magueresse met tout son espoir : « Au lieu d’invoquer le consentement tel qu’il est pensé par les agresseurs, les avocats vont devoir leur demander quelles mesures ils ont prises pour s’assurer de ce consentement. Car il devra désormais être « libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ; il ne pourra plus être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime ». Il va falloir trouver d’autres angles de défense ! »
Verrions nous enfin ébranlé un pilier du droit patriarcal qui, en présumant l’accord des victimes, établissait le principe de leur disponibilité sexuelle ?
Blandine Deverlanges, des Amazones d’Avignon, résume les enjeux sans fioritures : « La question du consentement est une grande arnaque pour les femmes. Le BDSM, c’est de la torture et de la barbarie. Peut-on consentir à être déshumanisée ? Nous, abolitionnistes de la prostitution, sommes aussi abolitionnistes du BDSM qui rend possibles et excuse les violences sexuelles. Nous ne consentons à aucune forme de violence; qu’elle soit exercée dans le BDSM, dans la prostitution ou dans la pornographie; ces trois catégories se recoupent, elles mettent en scène un sujet et un objet; un sexe est là pour plaire à l’autre; un sexe pour dominer l’autre. »
Si Blandine juge satisfaisantes la sévérité du verdict dans l’affaire Laëtitia et l’évolution du traitement médiatique (selon elle, « le fameux « consentement » y est de plus en plus détricoté »), elle souligne un point fondamental : « Un tel procès nous met devant une évidence abyssale : à savoir qu’il y a beaucoup de Pélicot, beaucoup de Guillaume B. » Pour elle, « une autre question se pose, celle des complicités et du silence ». Au procès du tortionnaire de Laëtitia, elle a été frappée par le témoignage de la tatoueuse à qui Laëtitia avait demandé d’inscrire sur son pubis des mots orduriers. Après avoir refusé, la tatoueuse a plié quand Laëtitia lui a expliqué ce qu’elle subissait. Question : fallait-il dénoncer ? Et à qui ? Avec quelles conséquences ? Dans une petite ville, on imagine que la réponse n’est pas simple. »
Un soutien féministe sans failles
A l’issue de ce procès, on peut penser que les choses bougent. Les applaudissements qui accueillent les victimes au tribunal sont aussi en train de changer la donne. L’idée de Blandine, qui a pris cette initiative pour soutenir Gisèle Pélicot, a fait des émules puisqu’elle a été reprise pour Laëtitia : « Gisèle, qui nous a dit à quel point nos applaudissements l’ont aidée, avait posé cette demande : que désormais les victimes ne soient plus seules. Auparavant, nous gardions le même silence sidéré au passage des victimes et des violeurs. Désormais, la présence féministe sera assurée lors de chaque procès de ce type et les victimes sauront qu’elles sont soutenues. »
Ces frémissements sont le symbole d’un positionnement nouveau sur des affaires qui hélas rappellent, aujourd’hui encore, les traitements inhumains que trop d’hommes font encore subir à trop de femmes dans une société saturée de propagande pornographique. Le renvoi devant les assises des accusés dans l’affaire « French Bukkake » en est peut-être un signe. Le procès lancera-t-il enfin le débat sur la consommation massive de porno, l’accès illimité aux contenus les plus violents, les plus dégradants, les plus humiliants ? Remettra-t-on en cause le matraquage voulant que les femmes aiment être asservies et détruites ?
Il nous reste donc à espérer, encore et encore, en ces procès qui font évoluer le droit et les mentalités.
ENCADRÉ :
Guillaume Buci, seul coupable ?
Guillaume Bétait seul dans le box des accusés, les « clients » n’ayant pas été poursuivis. Si l’on peut entendre qu’il aurait été « très compliqué, probablement impossible, de les retrouver », comme l’a déclaré l’avocat de Laëtitia, Philippe-Henry Honegger, on s’étonne qu’il ait pu ajouter : « Cela aurait été compliqué judiciairement de faire la part des choses entre ceux qui auraient pu ou qui auraient dû savoir ce qui se passait et d’autres, qui peut-être, n’avaient pas forcément de raison de comprendre ». Il nous semblait qu’il existait pourtant en France une loi interdisant l’achat de « services sexuels »… Pour la millième fois, le « client » est donc absous s’il n’y a pas un écriteau pour lui dire que la femme qu’il exploite est sous la coupe d’un proxénète ou d’un réseau. Eternelle et viscérale indulgence…



