La rencontre en 2025 au Mouvement du Nid : créer et maintenir un lien

La rencontre en 2025 au Mouvement du NidAujourd’hui, les sollicitations des « clients » passent massivement par Internet, via les réseaux sociaux, les plate-formes d’échange de contenus et les sites de petites annonces. Pour autant, les lieux physiques  « traditionnels » – parkings, trottoirs, bois… – restent encore investis par les personnes prostituées, de même que les hôtels et appartements loués. Pour s’adapter à cette nouvelle réalité du terrain, nos membres diversifient leur approche. L’ambition première n’a pas varié : rompre l’isolement délétère qui emprisonne les personnes.

Une relation fondée sur la gratuité et la liberté

« L’unique but de cette activité est de créer du lien social avec les personnes les plus isolées » rappelle la délégation du Rhône, qui s’organise en binômes bénévoles et couvre les lieux de prostitution de l’agglomération, jusqu’à 60 km autour de Lyon. « C’est une démarche respectueuse, qui rompt l’isolement et qui permet de retrouver, pour quelques instants, la notion de relations humaines totalement gratuites. C’est la raison pour laquelle ce sont les bénévoles qui réalisent les rencontres », souligne la délégation du Val-de-Marne, qui arpente le bois de Vincennes jusqu’à Joinville-le-Pont et Saint-Maurice.

Pour laisser la liberté aux personnes d’accepter ou refuser notre présence, et pour montrer que nous ne venons que pour partager un échange égalitaire avec elles, nos bénévoles viennent les mains vides (même si nous répondons bien sûr aux demandes d’aide ponctuelle de nourriture, de préservatifs…). Emblématique des principes du Mouvement du Nid, l’activité de rencontre est mise en place par de nombreuses délégations. L’équipe du Bas-Rhin, par exemple, qui avait dû y renoncer quelques années faute de moyens humains, l’a rétablie en 2025, se déplaçant à vélo ou en voiture de location pour couvrir les différents secteurs de Strasbourg.

« Un lien avec les personnes les plus vulnérables et les plus isolées, en dehors des dispositifs de droit commun, à cause de la barrière de la langue ou par méconnaissance de leurs droits »

« Nous constatons que ces temps d’échanges sont importants pour les personnes que nous rencontrons » affirme la délégation de Seine-Maritime, qui arpente des quartiers de Rouen mais aussi des forêts avoisinantes. « Nous rencontrons un public différent de celui qui se déplace dans nos locaux. Maintenir ce lien est indispensable ». « C’est une priorité », confirment les bénévoles de Toulouse. « Un lien avec les personnes les plus vulnérables et les plus isolées, en dehors des dispositifs de droit commun, à cause de la barrière de la langue ou par méconnaissance de leurs droits ».

Les derniers lieux de prostitution sont souvent dans des endroits très reculés, comme l’expérimente la délégation du Var qui se rend sur des parkings et des aires d’autoroute pour maintenir une présence auprès d’une dizaine de personnes. Grâce à la rencontre, les bénévoles appréhendent sur le terrain la réalité de la prostitution, loin des idéologies ; la complexité de l’itinéraire des personnes, les violences qu’elles subissent quotidiennement et l’enfermement dont elles sont victimes.

La rencontre en 2025, un quotidien précaire et violent, aggravé par le sentiment d’impunité des « clients » prostitueurs

Loin d’avoir entièrement disparue, la sollicitation des « clients » auprès de personnes prostituées en extérieur reste une réalité. Les conditions d’exploitation sont emblématiques de l’organisation proxénète du système prostitueur. Ainsi, la délégation du Rhône, qui a rencontré près de 300 personnes en 2025 autour de Lyon, observe toute une logistique à l’œuvre : « Les réseaux proxénètes sont profondément implantés et organisent la dépendance des personnes prostituées, en organisant leurs déplacements (camionnettes, aller-retour vers les gares routières) et leur approvisionnement notamment en nourriture. »

La majorité des femmes prostituées sont étrangères (Guinée équatoriale, Nigéria, Cameroun, Roumanie, Bulgarie, Albanie, Amérique latine…). Beaucoup d’entre elles ne viennent que de façon « saisonnière », en fonction des opportunités de travail (notamment agricole) dans leur pays de résidence. Elles sont souvent l’unique soutien financier pour leurs proches, sur plusieurs générations. L’équipe du Rhône constate un important turn-over et des « territoires » de prostitution répartis en fonction notamment de l’âge des victimes, dont beaucoup semblent mineures, tandis que d’autres, loin du centre-ville, ont dépassé la soixantaine. Toutes témoignent de violences subies, notamment venant des « clients » : agressions, détérioration de leur véhicule…

GerlandLors de ses actions de rencontre bi-mensuelles, la délégation du Doubs constate également l’omniprésence de femmes venues de Roumanie, de passage quelques semaines. La traite des êtres humains semble aussi une constante pour la trentaine de personnes rencontrées par l’équipe de la Haute-Garonne : « La grande majorité des personnes rencontrées est originaire des pays de l’Europe de l’Est (Bulgarie, Roumanie, Albanie), et Afrique sub-saharienne (Nigéria, Ghana, Guinée, Bulgarie) », signale l’équipe. « Notre présence a pour but de proposer à ces personnes une écoute bienveillante, d’être identifiées en tant qu’association vers qui elles peuvent se tourner. »

Même constat à Paris, où l’équipe a rencontré une quarantaine de personnes, au Bois de Boulogne, dans les quartiers de Barbès et de Strasbourg-Saint-Denis. La plupart rêvent de changer de vie et d’en finir avec la violence prostitutionnelle. La délégation parisienne observe que les «trottoirs» se vident plus que jamais : cette tendance, installée depuis les années 2000 (lire notre encadré), s’est amplifiée avec les travaux d’aménagement de la capitale (JO, tramway…), autour de la porte de la Chapelle notamment, et à la suite de plaintes des riverains pour le quartier de Strasbourg-Saint-Denis.

Toutes ces actions répondent à la préoccupation de briser l’isolement construit par les proxénètes. Les forêts, les nationales perdues au fond de la campagne, les abords du périphérique parisien sont de véritables prisons pour les personnes prostituées qui s’y retrouvent dans le dénuement et sans soutien possible. En ville, les chambres d’hôtel et les locations saisonnières jouent le même rôle.

Grâce aux bénévoles qui ont arpenté les rues, parkings, départementales, bois… le lien avec les personnes prostituées s’est maintenu dans de nombreux départements où l’association est présente : outre les délégations déjà citées, des rencontres ont été organisées dans le Haut-Rhin, l’Hérault, l’Indre-et-Loire, le Maine-et-Loire, la Moselle, le Vaucluse…

L’aller-vers numérique : de nouveaux moyens pour garder le lien

Internet rendant possible la sollicitation des « clients » prostitueurs sans avoir besoin d’une présence dans l’espace physique, la prostitution en hôtel ou dans des appartements loués par ce biais a explosé au tournant des années 2010. « On estime que 90 % des personnes prostituées en France seraient mises à disposition des “clients” via Internet », rappelle la délégation d’Indre-et-Loire.

« Ce moyen présente de nombreux avantages pour les proxénètes et les “clients” : des coûts dérisoires et une discrétion totale pour les prostitueurs qui choisissent une personne sur un catalogue en ligne et reçoivent un numéro de chambre d’hôtel par SMS. Certains hommes qui n’auraient pas imaginé recourir à la prostitution de rue ont une image plus valorisante des “escortes” achetées sur le Web » Notre association bénéficie d’une expérience de plusieurs années pour la prise de contact avec les personnes prostituées via les sites internet. Les bénévoles et salarié·es se sont adaptés, et la rencontre devient possible.

Certains hommes qui n’auraient pas imaginé recourir à la prostitution de rue ont une image plus valorisante des “escortes” achetées sur le Web »

Face à cette évolution, la plupart de nos délégations ont mis en place une action de rencontre numérique – comme dans le Rhône, où la délégation veut prendre en compte le déplacement des personnes dans des appartements en location provisoire ou au domicile des « clients » – ou envisagent de le faire, à l’instar de notre équipe marseillaise : « La prostitution se déplace sur les réseaux sociaux. Il est de plus en plus rare de croiser des personnes. Elles n’hésitent pas à nous contacter sur le téléphone de la délégation, nous privilégions donc ce moyen et nous tendons vers un “aller vers” sur les réseaux sociaux et les plateformes de rencontre, pour créer du lien autrement. »

Dans la Haute-Garonne, l’équipe réalise une à deux séances par mois, pour « capter ce public “hors radar” et évaluer et quantifier la prostitution sur internet ». « Nous développons une expertise concernant les nouvelles formes de prostitution », assure la délégation. En observant le nombre d’annonces et leur typologie (profils, secteurs, plateformes utilisées), « nous assurons une veille concernant l’évolution de la cyber-prostitution, un état des lieux des changements, phénomènes et comportements systémiques dans le paysage prostitu-tionnel de notre territoire sur notre territoire ».

277 personnes ont été contactées avec un taux de réponse d’environ 4 %. La majorité sont des femmes, avec des âges déclarés allant de 18 ans à 60 ans. Bon nombre d’annonces sont similaires (nationalité, âge, même adresse et téléphone …) et certaines personnes sont déplacées dans des « tournées » sur toute la France, amenant de fortes suspicions de traite des êtres humains et des signalements auprès de l’OCRTEH.

En Normandie, la délégation de Seine-Maritime a fortement augmenté la rencontre numérique et formé de nouvelles intervenantes. L’équipe souhaite améliorer sa capacité à repérer et contacter les mineur·es sur les plateformes ainsi que les nouveaux lieux de prostitution (locations, salons de massage. Elle travaille à construire des partenariats autour de la rencontre numérique : des réunions à la Préfecture, avec la Direction Régionale aux Droits des Femmes et à l’égalité, ont mené à un projet de cartographie des associations faisant des sorties en ligne dans un effort de coordination et d’efficacité.

L’action de rencontre via Internet s’inscrit dans une démarche éprouvée et affinée depuis les toutes premières actions de rencontre en ligne, remontant à 2013. Une formation interne spécifique est dispensée sur ce sujet.

D’abord, une cellule Internet, mise en place au sein de l’équipe, identifie les sites de petites annonces locales. En général, nous en comptons jusqu’à une quinzaine, « spécialisés » dans 3 types d’exploitation : une partie de ces sites fait la promotion de « tournées », c’est-à-dire des personnes périodiquement amenées sur le territoire, le site permettant la prise de rendez-vous lors de ces passages ; d’autres sites s’adressent à des « clients » recherchant des hommes prostitués, des travestis, ou encore des personnes trans ; enfin, quelques sites se positionnent sur des annonces de personnes présentées comme des « stars du porno » ou des « escorts ».

Une fois ce repérage effectué, l’équipe rédige des messages pour favoriser une prise de contact : ils sont courts, se limitent à présenter l’association et à offrir un temps d’échange (pas « une aide », la personne pouvant se sentir infériorisée). Nous privilégions l’envoi de SMS, qui semble le média le plus approprié pour un premier contact.

« On n’est jamais sûrs de prendre contact réellement avec les personnes elles-mêmes. »

Notre méthodologie est guidée par les retours des personnes contactées. Les équipes modifient la teneur et le ton des messages en fonction des réactions qu’ils suscitent.

Quand l’un des messages reçoit une réponse, l’équipe l’étudie et décide collectivement de la réponse à apporter. La prise de contact avec les personnes utilisant ces sites a été pensée selon trois buts principaux :

– identifier le Mouvement du Nid en tant qu’association de soutien aux personnes prostituées ;

– établir un lien de confiance et une ouverture vers un accompagnement, adapté aux besoins des personnes ;

– permettre à l’équipe d’évaluer le phénomène prostitutionnel sur Internet dans le département.

Le principal obstacle rencontré par les équipes vient du fait que la majorité écrasante des personnes mises en prostitution via Internet sont sous la coupe de réseaux. « On n’est jamais sûrs de prendre contact réellement avec les personnes elles-mêmes. », explique la délégation d’Avignon qui réfléchit aux modalités les plus pertinentes pour contacter ces personnes très isolées.

Autre similitude avec la rencontre « de rue », la violence des « clients » : « La lecture des commentaires des “clients” montre le caractère violent du système », souligne la Haute-Garonne.

En 2024, grâce à des financements reçus de la Protection de l’enfance dans la suite du Plan interministériel de lutte contre la prostitution des mineur·es, nous avons poursuivi la promotion de nos outils d’aller-vers en direction du jeune public, des jeux en ligne permettant aux jeunes d’autodiagnostiquer leur situation et de contacter des numéros d’urgence nationaux (dont le 119) en cas de besoin (lire notre rubrique Prévention).

Nous notons que le premier contact avec les personnes prostituées s’effectue de plus en plus souvent par nos permanences d’accueil ou par rendez-vous. Le bouche-à-oreille nous fait connaître, ainsi que la meilleure visibilité donnée aux acteurs de l’accompagnement des personnes en situation de prostitution par les dispositifs mis en place par la loi de 2016, comme les commissions départementales. Nos équipes sont de plus en plus référencées comme un soutien de confiance par nos partenaires, notamment l’Aide sociale à l’enfance, confrontée à l’explosion du proxénétisme de mineur·es.

Créer de nouveaux espaces de rencontre

Dans l’Hérault, la délégation a signé en 2023 une convention avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et assure une présence mensuelle dans les locaux de l’Office. Poursuivie en 2024, cette action, qui consiste à animer des échanges autour du vécu des personnes (violences des parcours migratoires et de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle), « nous permet de rencontrer du public que nous n’aurions pas touché autrement », assure l’équipe.

Enfin, des personnes prostituées nous contactent via notre site Internet ou grâce à notre compte Instagram, actualisé régulièrement et qui met à l’honneur nos actions sur le terrain. Nous sommes également de plus en plus sollicité·es pour de l’aide et du soutien par ce biais.

Pour lire l’intégralité de notre Rapport d’activités : https://mouvementdunid.org/blog/rapports-annuels/rapport-annuel-2025/