Marie-Renée Jamet, une grande traversée du siècle

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès de Marie-Renée Jamet, survenu le 14 août 2026 dans sa 102è année. C’est un pan de l’histoire du Mouvement du Nid qui disparaît avec Marie-Renée. Nous adressons nos sincères condoléances à ses proches, ainsi qu’à la délégation du Morbihan. « Son engagement était total, auprès des personnes en situation de prostitution à travers ses actions de rencontre et d’accompagnement ; puis en prévention dans les collèges et lycées du Morbihan, où Marie-Renée Jametson enthousiasme et son énergie à rencontrer et sensibiliser les jeunes n’a jamais faibli », rappelle Nastasia Hollender, présidente de l’association.

Infirmière de métier, militante infatigable, également engagée en politique, Marie-Renée était exigeante, profondément humaine et tolérante.

Elle se disait « à la fois passionnée et révoltée. Passionnée par la personne humaine et la dignité. Révoltée par tout ce qui l’abîme et la détruit », disait Claire Quidet, alors présidente, lors de sa remise de légion d’honneur en 2022.

Claudine Legardinier, journaliste à Prostitution et Société, qui l’a très bien connue, retrace ci-dessous son parcours.

Marie-Renée Jamet, une grande traversée du siècle

Marie-Renée, quelle histoire… 80 ans d’engagement viscéral aux côtés des femmes prostituées, militante hyper-active du Mouvement du Nid depuis 1972 (dont elle a été présidente nationale dans les années 70/80), Marie-Renée a milité comme elle a respiré. Elle est morte le 14 août 2026 à l’âge de 101 ans.

Pour Marie-Renée, « une société sans prostitution, ce n’était pas un slogan. Elle le vivait dans sa chair » dit Bernard Lemettre, de la délégation des Hauts de France, qui l’a connue en 1979 alors qu’elle était présidente et loue « sa fidélité exemplaire au mouvement ». Jacques Hamon, délégué régional Ile-de-France, qui l’a connue à la même époque, confirme : « Pour elle, accompagner les personnes prostituées, ce n’était pas du bénévolat, c’était une mission. Elle était une foi incarnée, elle voulait réparer le monde. »

« Une femme exigeante », « perfectionniste » qui « ne supportait pas l’à-peu-près ». Tous les avis convergent. « Et têtue. Il fallait suivre… », ajoute Claudine Le Goff, responsable de la délégation du Morbihan et ex-élue à la petite enfance, qui a longtemps travaillé à ses cotés.  Marie-Renée était impatiente ; impatiente de voir les gens au top du combat qu’elle menait elle-même tambour battant, sans jamais flancher.

Engagée syndicale, engagée humaine serait plus juste, issue de la JOC, Jeunesse Ouvrière Chrétienne, militante au PS, fer de lance du Mouvement du Nid ; une de ces femmes à la carrure exceptionnelle pour qui les mots habituels semblent trop petits. Marie-Renée se décrivait elle-même comme passionnée et révoltée ; « passionnée par la personne humaine et la dignité, révoltée par tout ce qui l’abîme et la détruit ».

A 84 ans, elle confiait encore sa révolte. Intacte. Sa douleur de voir les ravages causés par la prostitution sur la vie des femmes, son écoeurement face à la complaisance des médias. A 97 ans, elle recevait des mains de l’ancien ministre Jean-Yves Le Drian, qu’elle avait connu tout jeune, la légion d’honneur. L’ancien maire de Lorient lui avait dit toute l’admiration qu’il portait à son « inépuisable bienveillance » et ce n’était pas feint.

Un parcours tambour battant

Infirmière à domicile dans un quartier sous-prolétaire de Tours, elle découvre la  prostitution toute jeune en rencontrant un couple de chômeurs vivant des revenus de ses deux filles le soir sur les boulevards. C’est un choc. Jamais il ne s’éteindra.

Militante du Mouvement depuis 1972, Marie-Renée a co-fondé la délégation de Tours et fondé celle de Lorient en 1986. A elle seule, elle représente l’histoire du Mouvement puisqu’elle a côtoyé en tant qu’équipière (Les équipières, dont elle parlait dans cette interview de 2019) ses fondateurs, Maguy Boire et le Père Talvas (elle tenait beaucoup à ce que le rôle des femmes dans la fondation du mouvement soit reconnu) mais elle en symbolise aussi l’esprit, le combat sur tous les fronts, auprès des personnes et face à la société tout entière : rencontre et accompagnement, plaidoyer, prévention auprès des jeunes, formation des acteurs sociaux. Une pilière du Mouvement (pour toi Marie-Renée, on peut bien inventer un féminin).

« La rencontre des personnes doit rester le point de départ, toujours. Tout faire à partir d’elles, de leurs besoins. Toujours chercher à comprendre d’où elles viennent et ce qui fait qu’elles se sont retrouvées dans la prostitution ».

Les femmes d’abord, leur vie, leur souffrance

Pendant 40 ans, Marie-Renée est allée au contact des personnes prostituées dans la rue. Son engagement ne connait ni vacances ni horaires. Comme le disait Claire Quidet, alors présidente, lors de la remise de sa légion d’honneur, « la rencontre des personnes prostituées a toujours été ton moteur. Une rencontre gratuite, un aller vers l’autre qui ne veut rien, n’attend rien. Il s’agit simplement « d’être là », et par cette présence ouverte, bienveillante, active, témoigner de l’importance que nous leur accordons, rendre possible quelque chose pour ces femmes si elles souhaitent se saisir de cette main tendue. »

Sur ce point (comme sur d’autres), Marie-Renée n’a jamais lâché : « La rencontre des personnes doit rester le point de départ, toujours. Tout faire à partir d’elles, de leurs besoins. Toujours chercher à comprendre d’où elles viennent et ce qui fait qu’elles se sont retrouvées dans la prostitution ».

Marie-Renée ressentait une empathie profonde, un déchirement face à la situation de ces femmes ; une situation qu’il lui était impossible de voir sans remuer ciel et terre. Jacques Hamon : « Ce n’était ni de la complaisance ni du sentimentalisme. Elle ressentait littéralement la douleur des femmes qu’elle accompagnait. » Claudine Le Goff :

« Elle n’a jamais abandonné personne ; même pas les mamas qui se retrouvaient incarcérées, piégées dans le proxénétisme par leurs réseaux. Elle en a fait, des aller retours à la prison… tous les jours sur les routes. » L’autrice de ces lignes elle-même se souvient de sa colère noire face aux failles de la protection de l’enfance, sa révolte face à des situations d’adolescentes abandonnées à leur sort et traitées comme des moins que rien.

« Toute ma vie elles m’ont énormément apporté, elles sont d’une richesse extraordinaire », répétait Marie-Renée. Pour Claudine, les derniers grands bonheurs de sa vie ont été les enfants qu’elle appelait ses « petits bouts de mondes » : ceux des femmes qu’elle accompagnait et qu’elle se réjouissait de voir grandir et s’épanouir.

Une vie en forme de plaidoyer

Les préfets, les élu·es, les gendarmes, les travailleuses sociales, les personnels de l’ASE, les profs, dans le Morbihan personne n’en réchappait. Marie-Renée savait la force du réseau, l’efficacité de travailler ensemble. Il fallait qu’elle explique, qu’elle convainque, qu’elle arrache des engagements; qu’elle fédère; pour la bonne cause, la cause des femmes. Au Mouvement du Nid, on s’en amuse encore lorsqu’une personne, arrivant du Morbihan, montre l’étendue de ses connaissances sur la question prostitutionnelle. Marie-Renée, évidemment…

Claire Quidet souligne son « engagement en mouvement perpétuel » : « Marie-Renée croyait au changement au point d’être imperméable au découragement. Cette force contagieuse parvenait à venir à bout de bien des résistances. » Il était en effet difficile de lui refuser quelque chose.

Ne pas être prostituée, c’est un des droits fondamentaux de l’être humain »

Celles et ceux qui l’ont croisée n’ignorent donc plus que le combat pour la disparition de la prostitution « met en jeu les conditions de vie, d’emploi, de logement, et plus largement les rapports hommes/ femmes, garçons/filles, l’éducation, le rapport à l’autre et surtout le vivre ensemble » comme elle le pensait. « On est tous concernés par cette disparition, disait-elle. Les syndicats, les partis politiques… je ne comprends pas que les politiques ne prennent pas position. C’est un devoir éthique. Ne pas être prostitué-e, c’est un des droits fondamentaux de l’être humain. » Si elle disait nourrir quelques espoirs en voyant des frémissements dans le milieu politique, elle restait sans illusion, « tout ça parce qu’il y en a qui sont clients »…

Elle parlait à tout le monde, complète Claudine ; « aux « clients » comme aux parents des jeunes victimes. Lors de l’irruption du Strass à la fac de Lorient, où elle avait organisé un colloque, un moment violent, c’est appuyée sur sa canne qu’elle est allée au devant de ces personnes masquées. Elle ne pliait devant personne. »

« Il faudrait une vraie campagne pour dénoncer les réalités de la prostitution, en finir avec les fantasmes », disait-elle. « Mais il faudrait surtout que les personnes elles-mêmes dénoncent ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles vivent. Comment faire pour qu’elles parlent ? On en fait des coupables, elles ont honte! Jamais l’opinion ne comprendra tant qu’elles ne parleront pas. » (Marie-Renée, tu serais contente de savoir que le podcast La vie en rouge a déjà rassemblé plus de 190 000 écoutes…)

Ce désir de voir les femmes dénoncer leur vécu ne la poussait pas à se déclarer féministe ; question de génération pour une personne marquée par ses origines chrétiennes. Mais son attachement aux valeurs fondatrices du Mouvement n’a jamais empêché chez elle l’ouverture aux évolutions de l’association vers le féminisme et à celles de la société. Et elle était la première à fustiger « la domination masculine » qu’elle repérait avec un oeil de lynx.

Pas seulement guérir mais prévenir !

« Je reçois des perles. L’autre jour, une élève de première a dit que la relation sexuelle, c’est quatre mots : amour, respect, désir, dialogue. On ne peut pas mieux dire. »

L’arrivée d’Internet et la raréfaction de la prostitution de rue ont modifié le travail de la délégation. Les rencontres s’espaçant, Marie-Renée a misé sur le volet prévention auprès des jeunes. Sans modération, comme le reste.

« Je dis toujours aux profs de m’avertir le jour où je serai trop vieille… mais pour l’instant ça passe très bien ! » Elle nous confiait cette demi inquiétude (à peine) alors qu’elle avait déjà 84 ans. De loin, la scène pouvait paraître cocasse : une dame de son âge entrant d’un pas décidé dans une classe de 3e ou 4e pour parler sexe.

« C’était bluffant », raconte Claudine qui l’a accompagnée dans certaines de ses interventions en collèges et lycées. « Elle avait un tel charisme que les ados étaient tout de suite en confiance. « Vous pouvez me poser toutes les questions, leur disait-elle, employer tous les mots que vous voulez. Du coup, ils la testaient à coups de gros mots et elle les connaissait tous… ce qui scellait leur complicité. Il n’y avait aucun tabou. Elle savait leur parler d’amour, d’amitié, évoquer crûment le porno. Leur dire qu’il n’y a pas que le fric. Les filles et les garçons se charriaient entre eux. Elle permettait la prise de parole comme la prise de conscience. »

Marie-Renée disait sa joie après ces séances : « Je reçois des perles. L’autre jour, une élève de première a dit que la relation sexuelle, c’est quatre mots : amour, respect, désir, dialogue. On ne peut pas mieux dire. »

Former les acteurs sociaux, sans mollir

Didier Landau, psycho-sociologue, a animé à ses côtés un nombre conséquent de formations Travail social et prostitution pendant une vingtaine d’années (entre 2002 et 2024). Comme tout le monde, Didier se souvient de sa « formidable implication ». Lui aussi évoque « une perfectionniste montrant un investissement de chaque seconde » et donc « une extrême exigence, vis-à-vis d’elle-même… et des autres (petit sourire). Si cette exigence a pu tirer des gens vers le haut, elle a aussi pu en décourager plus d’un.e. Comment être à la hauteur ? » Déléguer, transmettre, pas facile pour une personne qui comprend mal qu’on ne soit pas disponible vingt quatre heures sur vingt quatre.

Didier revoit Marie-Renée, arrivant bien avant l’heure pour être la première à installer les tables. Même la manutention ne l’arrêtait pas. « Accueillir chaque personne, apporter les biscuits, faire deux ou trois tournées de café. Elle était aux petits soins mais capable de nous rudoyer à l’occasion. Il fallait être coriace. »

A la fin de la journée, les participant·es se voyaient remettre « une documentation monstrueuse dans des dossiers personnalisés. Ses formations ont contribué à créer un formidable réseau – mairies, personnels infirmiers, éducation nationale, protection de l’enfance, gendarmeries… –  Je me souviens d’une participante, Marie-Héléne Levain, adjudante chef, en charge des violences intra-familiales, emballée par notre travail et notre implication; grâce à elle, aucun gendarme du Morbihan n’a pu couper à nos formations ! »

Comme le dit Didier, « l’âge n’a jamais rien émoussé, il ne l’a jamais assagie. » Marie-Renée a tenu sa délégation d’une main de fer. Aujourd’hui, la passation s’est faite, non sans douleur parfois. Succéder à un pareil monument a de quoi donner le vertige… Mais l’affaire est sur les rails. Et l’histoire continue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article précédentTravail social et prostitution : 4 jours de formation gratuite à Lille en novembre et décembre 2026
Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.