Le dérapeur : le rap, une idéologie masculiniste

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Créateur de contenu, ancien rappeur, auteur et animateur d’ateliers d’écriture auprès de publics en difficulté, le Dérapeur analyse sur YouTube les textes des plus grands rappeurs français pour en dénoncer l’extrême violence, la misogynie, le culte de la criminalité et des bordels…

Comment est née l’idée d’analyser les contenus du rap ? En 2022, après avoir lu Notre sang d’Andrea Dworkin, j’ai eu envie de créer un contenu féministe sur le rap, de partager mon écœurement, de montrer qu’il représente
un vrai danger pour la culture et pour la démocratie. Aujourd’hui, l’économie de la musique est kidnappée par des investissements financiers avec lesquels on ne peut rivaliser ; un véritable hold up. Le rap écrase tous les autres styles de musique, c’est un rouleau compresseur où les rappeurs qui écrivent de belles choses n’ont aucune place.

Le monde du rap est très influencé par le trafic de drogue – c’est un de ses principaux thèmes – et il est depuis vingt ans le chantre de la culture du viol et de la misogynie. Booba par exemple voit ses morceaux diffusés dix fois par jour sur des radios comme Skyrock : un martelage sans précédent dans l’histoire de la propagande. J’ai donc entrepris de regarder le rap comme une idéologie. Dans mes épisodes, je ne parle pas des clips mais des textes. Mes détracteurs prétendent que je sors les citations du contexte en me disant : arrête de chercher la violence. Mais, il n’y a que ça !

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A quand remonte la grande offensive du rap « dur » ?

À l’origine, dans les années 90, le rap était une contre- culture ; un outil social qui invitait les jeunes à écrire leurs textes et à faire du sport pour arrêter l’héroïne et les drogues dures. IAM, NTM ou MC Solaar défendaient des valeurs et produisaient des textes où la poésie avait sa place.

D’ailleurs, beaucoup de rappeurs ont un vrai talent d’écriture. Mais peu à peu, tout a été dévoyé, sauf exception, pour glisser vers le gangstarap, la tendance gangster. En 2013/2014, Jul, le rappeur le plus vendu de l’histoire, pouvait chanter : « te déshabille pas, j’vais t’violer ». On est passé à la mise en valeur de la criminalité, avec une apologie des principaux trafics que sont la drogue, les armes et

 la traite des femmes. Il est beaucoup question de voitures de sport, de moteurs, c’est l’esthétisation extrême du virilisme. Les viols sont partout, y compris sur des mineures, et les tortures pornographiques. Pute, pute, pute, le mot est répété comme un mantra. Des tas de gamins baignent là dedans. Le tube « Bande organisée » sorti en 2020 par le collectif marseillais 13’Organisé a fait un carton interplanétaire avec plus de 500 millions de vues sur youtube.

Vous montrez l’incroyable obsession de ces rappeurs pour les bordels de la Jonquera…

Les rappeurs font l’apologie de la prostitution et de toute l’industrie du sexe. Près de la frontière française en Espagne, « La Jonquera » avec ses bordels bon marché est devenue la Mecque des rappeurs français. « C’est pour mes jobeurs qui s’dépucèlent à la Jonque », « À la Jonque, lève pas l’condom»…

J’ai relevé le nombre incroyable de ceux qui célèbrent ces lieux épouvantables d’esclavagisme sexuel des femmes. En revendiquant d’être clients et en se présentant comme ceux qui ont une solution à la misère sexuelle, ils construisent une complicité masculine. Ils multiplient les clins d’œil aux « touristes sexuels », citent Phuket et Pataya[lieux de prostitution en Thaïlande] encore plus que Tony Montana[Le méchant du film Scarface] il y a 15 ans…

Et ils vont même plus loin en revendiquant un statut de proxénètes : « de Moldavie viennent celles que nous avons », « on t’met à Bruxelles derrière des vitrines», «mes 3 pétasses, j’mets ces p’tites putes au travail »… Les gars font l’apologie du proxénétisme mais en prenant soin d’avoir l’air cool.

En toute logique, même promo pour le porno ?

Le rap est une véritable caisse de résonance de l’univers porno. C’est le porno comme vision totalisante de la société. Non seulement le rap est construit là dessus idéologique- ment mais rappeurs et pornographes passent des alliances dans le réel. Alkapote, gourou de la culture du viol, grand prêtre du masculinisme, le dit franchement : « Comme Pascal O.P, j’fais des french bukkake[Du nom du site Internet de Pascal O.P. L’affaire « french bukkake » est en cours] ».

Rappelons que Pascal O.P est aujourd’hui en prison pour proxénétisme aggravé… Mieux, Alkapote et Pascal O.P, même style, même look, presque des clones, ont tourné un clip ensemble pour bien sceller leur culture commune[De même, Dodo la Saumure, proxénète belge, a tourné dans un clip de Seth Gueko (2013)]. En tournant ce clip, en citant Pascal O.P, Alkapote l’a fait connaître aux ados. La boucle est bouclée.

Les féministes avaient pourtant tenté une riposte contre Orelsan…

Justement, beaucoup de rappeurs comme lui se sont offert une visibilité grâce aux attaques des féministes. L’apologie de la violence et de la misogynie, véritable marketing anti-féministe, leur sert à faire du buzz. En fait, c’est un levier de valorisation. Ils font attention à ne pas être accusés d’homophobie ou d’antisémitisme mais avec les femmes, tout est permis : on peut les priver d’humanité, en faire de purs objets sexuels à violer et torturer.

En 2009, au moment de l’affaire Orelsan, à propos de son titre « Sale pute », on a pu mesurer l’antiféminisme stratosphérique des médias. Beaucoup ont invité le rappeur sans détracteur, le présentant comme la victime d’une cabale d’hystériques. Il s’est montré sympa, plein d’humour, et en a profité pour gagner en popularité. Les actions en justice engagées par des associations féministes ont débouché sur sa relaxe, alors qu’on aurait dû obtenir d’interdire dans les textes les appels à la violence contre les femmes.

Votre position est clairement abolitionniste ?

Depuis quelques années, je m’implique dans la lutte contre le viol et contre la culture du viol dans son ensemble ; j’y inclus évidemment la prostitution. Je trouve l’abolitionnisme humainement et intellectuellement très intéressant. Il oblige à changer de grille de lecture de la société. Je profite de mes sujets sur le rap pour essayer de sensibiliser les gens qui m’écoutent. Parler de « travail du sexe », pour ne plus dire prostitution, comme on dit « plan social » pour ne plus dire « licenciement », franchement, c’est du foutage de gueule international.

Qu’en est il des rappeuses ?

Mon postulat est de démontrer que le rap procède d’une idéologie fondamentalement masculiniste. Le fait qu’aucune rappeuse n’ait jamais réussi à faire une grosse carrière (à l’exception de Diam’s et on sait ce qu’il lui en a coûté…) ne vient ni de leur manque de talent ni d’une absence d’attente du public mais d’un secteur de l’industrie musicale où la haine et la réification des femmes font consensus. Je ne parle pas non plus des rappeurs peu connus car, en ne parlant que des très connus, j’ai assez de pain sur la planche. Enfin, je ne parle pas non plus du « bon » rap même si, bien sûr, il existe. Le Dérapeur n’est pas l’avocat du rap mais le procureur.

Vous tenez le coup, à écouter et analyser ces horreurs ?

C’est éprouvant. La haine des femmes se porte de mieux en mieux sur les plateformes… Parfois, j’en ai une boule dans la gorge. En même temps, je reçois des messages de femmes qui soutiennent ma démarche. Ces encourage- ments n’ont pas de prix pour moi ; je n’ai jamais mené, de ma vie, de projet dont je sois aussi fier. On me dit aussi de me protéger, de faire attention. Je n’ai pas peur mais je reste vigilant. Et je continue. Pour moi, la meilleure façon de lutter c’est d’écrire de bons textes, de bons livres, du bon théâtre, de la bonne musique… À mon niveau, c’est ce que j’essaie de faire.

La chaîne Youtube du Dérapeur ici : https://www.youtube.com/@lederapeur

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Claudine Legardinier
Journaliste indépendante, ancienne membre de l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes, elle recueille depuis des années des témoignages de personnes prostituées. Elle a publié plusieurs livres, notamment Prostitution, une guerre contre les femmes (Syllepse, 2015) et en collaboration avec le sociologue Saïd Bouamama, Les clients de la prostitution, l’enquête (Presses de la Renaissance, 2006). Autrice de nombreux articles, elle a collaboré au Dictionnaire Critique du Féminisme et au Livre noir de la condition des femmes.